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Entre nous soit dit, loin du Paradis | ft. Lucy E. Wood

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MessageSujet: Entre nous soit dit, loin du Paradis | ft. Lucy E. Wood Mar 25 Juil - 22:30


Entre nous soit dit, loin du Paradis

« D'abord marchande d'états d'âmes, un jour peut-être marchande de belles femmes ? »

Un matin de l'an 1891

Cela faisait plusieurs jours, une semaine peut-être, qu'elle avait reçu un billet confidentiel adressé à la gérante du bar à opium La Mandarine. Son bar. Et cette sobre correspondance était signée de deux lettres joliment calligraphiées qu'elle savait à qui associer : l'un de ses plus fidèles clients. Dans son domaine, la fidélité était de moins en moins rare, ce qui aurait du l'attrister puisque synonyme d'une sombre époque et de nombreux malheurs. On tombait rarement dans l'opiacé en ayant une vie belle et pleine. Les vapeurs d'opium n'allaient qu'aux âmes sombres, fanées.

Pourtant, Sinéad Eliacin n'éprouvait aucune compassion pour ceux qui fréquentaient ses établissements privés. Premièrement parce qu'ils accueillaient majoritairement des hommes fortunés, et que ces gens-là naissaient déjà avec suffisamment d'avantages sur le reste du monde pour qu'on ne compatisse pas à leurs petits malheurs. Deuxièmement parce qu'elle avait besoin de ce commerce pour faire vivre sa famille et leur permettre de connaître un peu de paix dans un monde qui leur promettait guerre et désespoir.

C'était sûrement de tout cela que naissait son irritation à chaque fois qu'elle baissait les yeux sur le papier. Une demande, un ordre, sous couvert d'invitation polie, de conseil. L'homme l'enjoignait à bien vouloir rencontrer une de ses amies qui selon lui avait une offre à lui faire qui profiterait à ses établissements.
Sinéad n'appréciait pas qu'il se permette de lui conseiller quoi que ce soit -ou qui que ce soit- et cherche par là à orienter sa manière de gérer ses affaires. Néanmoins, il était un client important et elle ne pouvait pas se permettre de perdre l'argent qu'il ramenait dans ses caisses, ainsi que la publicité qu'il lui faisait.

Elle s'était donc obligée à lui répondre positivement. Je rencontrerais votre amie, Monsieur, par respect pour vous et vos intentions délicates envers mon commerce. Je ne peux cependant vous garantir l'aboutissement de cette rencontre. Voilà ce qu'elle lui avait fait parvenir, ajoutant l'heure et le lieu où se déroulerait l'entretien. Huit heures sonnantes, derrière la chapelle du cimetière de Highgate.

Personne n'irait fouiller de ce côté de Londres si tôt dans la matinée, avait-elle songé alors. Avec justesse, constata-t-elle dans la froide matinée en resserrant le col de son manteau contre sa gorge. Toute de noir vêtue, elle ressemblait à une faucheuse attendant sa prochaine âme à prendre et ce n'était pas si loin que cela de la vérité.

Le froid mordant son nez et ses joues lui faisait déjà regretter d'avoir accepté de rencontrer cette amie. Elle se doutait de ce que cachait ce terme si familier et elle se demandait bien quelle pauvresse allait la rejoindre d'ici quelques instants. Si elle est en retard, se dit-elle, et bien tant pis pour eux, je rentre chez moi. Et secrètement, elle espérait que les choses se passeraient ainsi.

Mais au dernier coup de cloche annonçant huit heures, un bruissement de tissus résonna dans le silence du cimetière...  




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MessageSujet: Re: Entre nous soit dit, loin du Paradis | ft. Lucy E. Wood Jeu 27 Juil - 15:09



Entre nous soit dit, loin du Paradis

« Cimetière de Highgate »

Un matin de l’an 1891

- Cries plus fort, catin !!

Lucy réprima son irrépressible envie de lever les yeux au ciel. Qu’avait-donc cet énergumène agité et peu dégourdi, ivre de surcroît, pour réclamer que la fille de joie s’égosille sous ses piteux assauts ? Les clients un tant soit peu futés n’étaient pas sans ignorer qu’ils n’offraient à la prostituée qu’un plaisir feint, aboutissement sordide d’une relation non réellement consentie. La plupart, n’ayant aucune considération pour les créatures dévergondées qu’ils se payaient dans le but d’assouvir leurs plus bas instincts, ne leur témoignaient qu’indifférence. Cela convenait parfaitement à la placide Lucy, soulagée de ne pas avoir à sur jouer un plaisir qu’elle ne prenait pas. Accord muet et tacite en vérité, car les fidèles clients appréciaient la frêle rouquine précisément pour ce stoïcisme arrangeant, qui renforçait l’idée qu’elle n’était ni une femme, ni une âme ou un être sensible, simplement un pantin de chair et de sang, un défouloir aux vices les plus condamnables de la toute la bonne société victorienne masculine.

La fréquentation de filles de joies n’était pas l’apanage de la noblesse et de la bourgeoisie, loin s’en faut. Il n’était pas rare que la jeune femme offre ses services à des ouvriers, des marchands modestes ou des petits artisans. Elle préférait à dire vrai cette catégorie d’hommes, aux préoccupations plus proches des siennes, pouvant ressentir malgré tout un peu plus d’humanité dans leur vice. Là où les classes aisées ne recherchaient qu’une nantie soumise, acceptant avec la ferveur de la survie leurs quelques sous contre un asservissement absolu, les plus modestes, connaissant la pauvreté, la rue et la faim, pouvaient parfois laisser paraître une mine quelque peu émue, ou s’abandonner à quelque geste de charité. Lucy n’aimait pas qu’on ait pitié d’elle, mais elle ne pouvait s’empêcher de s’attendrir devant ces hommes à la humble condition, qui paraissaient comme vouloir s’excuser d’un acte qu’ils savaient mal, tout au fond d’eux même. Pas de tels embarras chez les plus riches, habitués à voir leurs caprices exaucés depuis le berceau, élevés avec la conviction que les personnes de l’espèce et de l’extraction de la fille de joie étaient envoyées sur terre dans le but ultime de se soumettre à leurs desiderata.

Il semblait de cette engeance celui-là, qui s’acharnait avec une pathétique fougue sur le corps de Lucy, sa transpiration et son haleine dégageant des effluves nauséabondes d’alcool et de tabac, la vigueur sans doute égarée dans l’absorption préalable de quantités phénoménales de bière et d’eau-de-vie. La prostituée manqua de soupirer sous le corps pesant du bourgeois ; ce rapport, en plus d’être particulièrement désagréable, devenait ridiculement long. Lucy n’aimait pas les hommes ivres, et chaque fois qu’elle en acceptait un, cette répugnance s’intensifiait. Imprévisibles, violents, ils ne brillaient que rarement dans l’exercice sexuel et faisaient, par conséquent, perdre un temps fou à la jeune femme, en plus de lui imposer leur odeur corporelle rendue fétide.

Comble de la malchance, la fille de joie avait une entrevue peu après. L’ivrogne et son pitoyable exploit serait son dernier client de la nuit. L’aube, déjà, se dessinait sur les cieux d’acier, et la neige tombait en gros flocons silencieux. Arpenter les rues sous ce temps infect n’avait rien de bien réjouissant. Pourtant Lucy était contrainte de se rendre à ce rendez-vous, arrangé par un client fortuné et qui pourrait aboutir sur une solution qui, il faut bien l’avouer, l’intéressait. Car ce client fréquentait un bar à opiacées, au sein duquel il passait de nombreuses soirées. Cela faisait peu de temps qu’il s’offrait les services de la jeune rousse mais il appréciait la prestation. Cependant, il s’agaçait de devoir farfouiller dans tout Whitechapel pour trouver sa trace. Aussi une idée fulgurante lui était venue. Il songeait à parler de Lucy à la patronne du bar à opium, lui représentant combien le risque était moindre, la vente d’opiacées étant déjà chose illégale, le proxénétisme n’aggraverait sans doute que sensiblement son cas. De plus, elle pourrait négocier avec la prostituée une commission sur ses passes et voir le nombre de ses clients croître grâce à la présence de filles de petite vertu dans son établissement. Quant à la principale intéressée, sa misanthropie l’aurait bien poussé à refuser tout net la proposition. Mais elle ne pouvait guère refouler d’office un client si aisé, qui avait des relations dans le tout Londres et qui appréciait ses services. Autre raison ; l’hiver Londonien était froid, mordant, et si cruel que les nuits de Lucy avaient pris des allures de cercles infernaux. S’ajoutait à cela les menaces d’assassinats de prostituées, et le fardeau de la profession qui lui pesait déjà lourdement sur ses épaules devenait insurmontable.

Elle s’était pourtant toujours refusé à entrer dans un bordel. Elle ne connaissait que trop bien le dénouement fatal qui finirait par s’ensuivre. La tenancière, d’abord sympathique, d’abord arrangeante, lui offrirait de beaux bas de soie pour débuter, l’appâterait avec une jolie robe de taffetas, la remplumerait à coups de bouillons de viande grasse. Puis, une fois dépendante de la maquerelle, jamais plus elle ne sortirait de la maison close, endettée jusqu’au cou de ces choses merveilleuses que jamais elle ne pourrait rembourser, recluse derrière les barreaux d’une prison dorée au fond de laquelle elle s’était stupidement laissé enfermer. Son honneur et sa vertu piétinés, la liberté restait le seul, l’unique et le plus précieux luxe qu’il lui restait. Jamais la sauvage et solitaire Lucy ne la sacrifierait pour se tapir dans un bordel pollué de jalousies, de haines et de rivalités féminines, même pour tous les repas chauds, les bûches dans la cheminée les soirs d’hivers et tous les bas de soie du monde.

Mais il ne s’agissait pas de cela. Lucy ne devenait pas salariée d’une patronne dans ce deal, mais plutôt associée. La propriétaire du bar la laissait tapiner au chaud dans son établissement –cette gracieuseté ayant pour but l’accroissement de sa clientèle- contre une petite commission sur les passes de la prostituée. Passer ses nuits au chaud, elle qui pensait trépasser chaque nuit, était une occasion bien trop inespérée pour passer à côté.

Enfin, un râle sourd sonna le glas du calvaire de Lucy. Son labeur était terminé, pour cette nuit. L’homme se rhabilla en hâte et la fille de joie fit de même, rangeant le fruit de son travail au creux de son corsage, salua le client d’un vague signe de tête et sortit. Elle aurait voulu repasser chez elle pour se passer un peu d’eau sur le visage et démêler ses cheveux, mais cet alcoolique et ses ébats interminables en avaient décidé autrement. Lorsqu’elle sortit, le froid mordit violemment son visage, qui était encore rouge de l’haleine suffocante de l’homme ivre. La neige tombait en énorme flocons, qui semblaient de coton, mais qui étaient en réalité de glace lorsqu’ils tombaient, délicats mais cruels, sur le bout de nez et des doigts et de Lucy.

Elle se hâta du mieux qu’elle pût. Le cimetière de Highgate n’était pas à côté. Et puis, la marche rapide réchaufferait ses membres ankylosés par le froid et la fatigue d’une nuit de travail. Plus vite elle aurait rencontré cette Dame, plus vite elle irait se coucher, peut-être après avoir mangé un quignon de pain et avalé un bol de lait. Elle était à quelques pas du cimetière lorsqu’une église, au loin, sonna huit coups. C’était l’heure du rendez-vous. Lucy pressa le pas. Elle y était presque. Contournant la chapelle, elle s’arrêta net face à la personne qui était très certainement son interlocutrice, correspondant au portrait physique que lui avait dépeint son client. De plus, que ferait de si bon matin une Dame de son rang, seule, dans un cimetière ? Elle était rousse aussi, mais pourtant les deux ne se ressemblaient guère. Hormis les différences frappantes de classe sociale, le style de beauté était bien différent. Lucy avait ce visage frêle, angélique, presque enfantin encore, qu’accentuaient des boucles couleur de feu. La femme qui lui faisait face, malgré son apparente jeunesse, avait les traits plus affirmés, un air grandiose, presque majestueux, qui imposait le respect. La couleur de ses cheveux était moins criarde. Elle était plus grande, et, de ce fait, plus imposante. On lisait de la noblesse empreinte d’une certaine fierté dans son regard. Le plus respectueusement possible, Lucy, malgré sa fatigue, entama le dialogue, en saluant son interlocutrice :

- Bonjour Madame. Je suis Lucy, la personne dont vous a parlé Monsieur Johnson. Vous va-t-il expliqué pourquoi il voulait que je vous voie ?

Elle la regarda ensuite d’un air interrogateur, ne laissant rien paraître de l’intimidation que lui causait cette noble et grande dame emmitouflée dans ses luxueuses fourrures, vêtue d’une longue robe de laine et chaussée de bottillons fourrés au fond desquels ses pieds devaient se sentir comme flottant sur des nuages.


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MessageSujet: Re: Entre nous soit dit, loin du Paradis | ft. Lucy E. Wood Jeu 27 Juil - 16:05




Le froissement du tissus dans l'air et les claquements de pas pressés sur le sol sonnaient le glas de son espoir d'éviter cette entrevue qu'on lui avait subtilement imposée. Quelqu'un venait, et ce ne pouvait être que la pauvresse qu'elle devait rencontrer. Une fraction de seconde pourtant, Sinéad fut saisit d'une terreur qui la tétanisa. Et si tout ceci n'était qu'un piège tendu pour la confondre ? Et si c'était un agent de Scotland Yard qu'on lui avait envoyé au lieu d'une fille de joie ?

Non. C'était absurde. Le client était trop régulier depuis trop longtemps pour présenter le moindre risque. C'était d'ailleurs l'unique raison de sa présence dans un cimetière si loin de chez elle et de ses enfants à une heure si matinale.

Alors que les pas s'étaient arrêtés juste derrière elle, lady Eliacin ferma les yeux et prit une grande inspiration pour calmer ses craintes absurdes. Elle se retourna ensuite, la main toujours serrée autour du col de son manteau près de sa gorge, ce qui lui donnait un air de chouette courroucée. Son regard de rapace tomba alors sur une créature à l'allure bien pitoyable qui lui fit pincer les lèvres d'irritation.
Non pas que la fille n'était pas jolie, loin de là, et fait étonnant, elle semblait également en bonne santé à en juger par la peau régulière de son visage, l'éclat un peu revêche au fond de ses yeux et l'opulente chevelure rousse qui devait lui attirer bien des clients; mais ses atours ne brillaient pas autant que sa personne. Rien de plus que des guenilles à ses yeux qui ne devaient pas la protéger de grand chose d'autre que de l'impudeur.

Sinéad n'avait pas l'habitude d'être confrontée aussi directement à la misère pécuniaire. Celle qu'elle connaissait n'était bien souvent du qu'à une petitesse d'âme : si elle se repérait aisément, elle ne lui évoquait que mépris et antipathie. Dans le cas présent, face à ce petit bout de femme, s'abaissant à se présenter devant elle pour se vendre, ni plus ni moins, la dame se sentit étrangement mal à l'aise.

Silencieuse, toisant la pauvresse de toute son austérité, Sinéad semblait tout intéressée par ce qu'elle lui racontait. Ce ne fut qu'après d'interminables secondes d'un silence pesant qu'elle daigna relever les yeux vers le visage de son interlocutrice et croisa ses doigts gantés devant elle, comme elle avait l'habitude de le faire pour se donner une contenance.  

-Il n'a pas eu besoin de le faire. Sa voix résonna plus sèchement qu'elle ne l'aurait voulu dans le froid mordant, la faisant soupirer un nuage de buée. Cependant, reprit-elle sur un ton neutre cette fois, non... Il s'est bien gardé d'entrer dans les détails.

Elle se tut un instant, comme pour juger des réactions de son interlocutrice, puis reprit, imperturbable :

-Alors dites-moi, mademoiselle, qu'attendez-vous de moi ?

La riche entrepreneuse n'avait pas l'intention de se perdre en discours inutiles. Ce rendez-vous ne lui plaisait guère et elle avait hâte de pouvoir le rayer de sa liste de choses à faire et avec un peu de chance de l'oublier pour ne jamais y revenir. Et puis cette pauvre fille devait mourir de froid, il aurait été cruel de l'accabler de boniments et de bonnes manières. C'était pour le moment tout ce qu'elle avait à lui offrir : un peu de respect.




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MessageSujet: Re: Entre nous soit dit, loin du Paradis | ft. Lucy E. Wood Lun 31 Juil - 10:47



Entre nous soit dit, loin du Paradis

« Cimetière de Highgate »

Un matin de l’an 1891

Lucy s’étonnait de si mal supporter le regard de la Lady qui la toisait avec hauteur, comme la créature inférieure qu’elle était sans doute à ses yeux. Il était étrange que la fille de joie subisse avec une indifférence résignée le désir malsain, le mépris, parfois la haine de l’homme, sans parvenir à expliquer pourquoi elle se sentait si petite sous le regard aiguisé de la grande Dame dont la couleur d’acier semblait se confondre avec celle des cieux hivernaux. Les fines lèvres qui s’étaient pincées à l’approche de la prostituée, l’œillade acérée, les pommettes anguleuses, jusqu’à sa chevelure domptée par des onguents hors de prix ; tout chez cette femme respirait une majesté austère, un auguste dédain qui ne semblait pas empreint d’une quelconque malveillance envers Lucy, mais qui paraissait plutôt être l’essence même de la nature fière de cette Lady. Cette idée rasséréna quelque peu la pauvresse transie de froid.

Elle laissa un moment son interlocutrice la détailler de la tête aux pieds, coutumière également de ce genre d’inspections qui se faisaient en règle générale avec plus de stupre dans le regard, et force commentaires désobligeants que la prostituée parvenait tant bien que mal à occulter. Impossible pourtant de déceler la moindre émotion dans ces yeux perçants qui, des pieds à la tête, examinaient la prostituée, de sa tignasse emmêlée par sa nuit de labeur à ses haillons usés par le temps, jusqu’à ses souliers si élimés qu’une pierre un peu trop acérée pouvait lui blesser le pied au travers.  La fille de joie comprenait très bien que la Lady puisse avoir du mépris pour sa personne uniquement au premier regard. Quand la noblesse rencontre les bas-fonds, nul doute que le choc social entraîne dans son sillage de nombreux stéréotypes et clichés dus à l’inconnu et l’incompréhension. Aussi comment la noble épouse, l’auguste mère, drapée dans ses riches étoffes, ne pourrait-elle pas mépriser la fille de mauvaise vie qui se tenait en face d’elle, quasiment morte de froid dans sa robe sans âge, ayant monnayé son corps terrestre contre la pureté de son âme céleste à peine quelques minutes auparavant ?

Lucy ne pensait pas une seconde à en vouloir à cette femme qu’elle savait mieux qu’elle. Elle méritait son dédain, se savait honnie, savait sa vertu déchue depuis longtemps. En réalité une autre réaction l’aurait désarçonnée. C’est pourquoi lorsque la voix de la Lady s’éleva, plus glaciale encore que son regard, pour répondre à la prostituée que leur entremetteur n’avait pas eu besoin d’entrer dans les détails, la jeune rousse ne s’offusqua pas. Elle était adulte, elle était lucide. Elle était fille de joie et elle le savait. Les autres s’en doutaient aussi, alors pourquoi cette Dame aurait-elle fait semblant de ne pas s’en rendre compte ? La mutique, la sauvage Lucy n’aimait pas les faux-semblants. Cette femme était directe. Parfait. Elle ne perdrait donc pas son temps à geler ses pauvres os en politesses et autres bavardages inutiles. Plus la discussion serait rapide, plus vite elle pourrait rentrer dans sa chambre miteuse au fond de laquelle elle tomberait de sommeil à peine sa tête ayant effleuré sa paillasse crasseuse. La voix de son interlocutrice s’éleva de nouveau, plus placide et moins froide cette fois-ci, l’invitant à lui expliquer dans le détail le pourquoi de cette entrevue. Tirée de ses pensées, les mains autour de ses bras, tâchant de se réchauffer un minimum, Lucy répondit d’une voix rendue quelque peu grelottante par le froid mordant :

- Eh bien…Monsieur Johnson est un client…et…il n’aime pas me chercher partout…alors il a eu l’idée de…de me faire venir dans votre bar…il dit que…ça vous ramènerait des clients et que…pour moi, c’est mieux…enfin…que dehors…il fait froid.

D’ordinaire si maîtresse de ses émotions, la prostituée se sentait étrangement mal à l’aise. Elle n’avait jamais eu la prétention de connaître quoi que ce soit aux affaires ni même d’expliquer à une si grande dame comment faire prospérer son commerce. En réalité elle s’était attendue à ce que son client négocie d’abord avec la Dame qui était face à elle. Elle ne pouvait pas s’imaginer qu’il ne lui avait rien expliqué et pour la lucide fille de joie, discuter négociations et commerces avec une femme si supérieure à elle relevait d’un orgueil conférant au grotesque. Elle se sentait mal à l’aise, et avait l’impression de paraître vaniteuse. Aussi, cherchant à se justifier, son regard d’azur clair rencontra celui, glacé comme un ciel de neige, de son interlocutrice, et s’expliqua :

- Vous savez…je pensais vraiment qu’il vous aurait d’abord expliqué…je sais que je ne dois pas gérer ça avec vous…enfin…que ce n’est pas bien.

Lucy réprima un frisson. Ses membres commençaient à geler et ses pieds s’ankylosaient dans ses souliers sans âge mouillés de neige. Elle espérait que la femme ne s’offusquerait pas, car, malgré ses réticences, à cet instant précis, le visage mordu de froid, le vent cinglant ses jambes à travers ses jupes, les mains rougies rendues presque insensibles par les flocons glacés qui tombaient dessus, la prostituée comprenait enfin la chance inouïe qui s’offrait à elle, à savoir de passer l’hiver au chaud. Et ce besoin primaire valait bien quelques concessions bien plus minimes que la survie.

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MessageSujet: Re: Entre nous soit dit, loin du Paradis | ft. Lucy E. Wood Lun 31 Juil - 16:19




Contempler d'aussi près la réalité du monde londonien, loin du faste des soirées et loin de toute notion d'apparat, faisait naître un goût aigre sous sa langue. A son bon souvenir se rappelèrent les moments passés en Inde lorsqu'elle était enfant. Là-bas, elle en avait vu aussi des miséreux, la peau sur les os, les yeux baissés sur la poussière des chemins en terre battue comme si regarder le ciel risquait de les achever. Comment avait-elle fait pour jouer alors avec le fils de sa nourrice et les orphelins ? Elle ne gardait en mémoire que leurs rires quand elle s'était étalée sur la terre battue et qu'en plus de son menton écorché, elle s'était relevée avec le nez rouge de terre. Elle ne s'était alors pas sentie coupable de quoi que ce soit. Pourquoi était-ce différent aujourd'hui ? Pourquoi, face à cette fille de petite vertu, cette Lucy, elle sentait la culpabilité enserrer ses côtes plus fort que tous les corsets du monde ?

C'est absurde, se dit-elle. Et quelque part, elle avait raison : ce n'était ni elle, ni sa famille qui avait jeté la jeune femme à la rue ou l'avait forcé à se vendre. Néanmoins cette réponse ne la satisfaisait pas. Que pouvait-elle y faire cependant ? Bien sûr, elle pouvait embaucher cette fille, l'installer dans l'un de ses bars et lui fournir ainsi un semblant de chaleur et de sécurité. Bien sûr... Après tout, c'était pour ça que la pauvresse était là.

Elle le confirma bien assez tôt, grelottant de plus belle alors qu'un vent traître jouait à travers les noeuds de ses cheveux. Sinéad serra les dents, sa mâchoire roulant sous sa peau. Au fil des explications de son interlocutrice, elle sentait la culpabilité céder la place à l'irritation puis à la colère. Johnson voulait se faciliter les choses. Son geste n'était motivé par rien d'autre que son plaisir personnel, il n'avait pas la moindre considération pour cette malheureuse ou ses conditions de vie. Lady Eliacin voyait rouge. Tout ceci n'était qu'une vaste mascarade ! Si elle s'écoutait, elle irait chez ce Monsieur et ferait un scandale à son domicile, devant femme et enfants, devant ses amis même, pour ruiner sa réputation et ce confort qu'il pensait inébranlable. Elle le détruirait si elle le pouvait, mais elle ne le pouvait pas. Il était son client et si elle l'attaquait de front, elle tomberait avec lui.

Il était hors de question que cela arrive.

Sinéad tâcha de se calmer. Son agacement resta le seul témoin de la rage sourde qui l'étreignait.

-Les hommes peuvent se montrer bien cruels, lâcha-t-elle. Mais je ne pense pas vous l'apprendre.

Elle semblait sur le point de dire autre chose, de continuer son laïus et déverser dans la neige son ire contre le Gentleman. Mais c'eut été du temps et de l'énergie perdus, alors elle se contenta de reprendre le fil de leur affaire en cours.

-Ne vous justifiez pas, je vous en prie, balaya-t-elle d'un revers de main les inquiétudes de la prostituée. Nous ne nous retrouvons pas dans cette situation désagréable de votre fait, j'en suis bien conscience.

La noble expira dans un nouveau nuage de buée un peu de son mécontentement. Le froid qui cinglait son visage et le corps de la pauvre malheureuse l'aida à se concentrer pleinement sur la raison de leur rencontre.

-Permettez-moi d'être franche avec vous mademoiselle, je n'ai jamais eu l'intention de devenir maquerelle, pas plus hier qu'aujourd'hui. Et sans notre ami commun, je ne serais pas là en ce moment. Une seconde de silence fila, pour laisser à l'image de Lucy le temps de s'imprégner dans sa rétine. Mais je vais tout de même vous poser la question : vous serait-il vraiment bénéfique de travailler dans mes établissements ? Parlez franchement.

Sinéad avait l'impression d'être un tribunal prêt à rendre la sentence et cette situation l'incommodait terriblement. Elle espérait que la jeune femme réponde à la négative, qu'elle avoue avoir été forcée -tout comme elle- par Johnson de tenir ce rendez-vous et de se faire embaucher. Tout au fond d'elle, la noble dame s'attendait même à entendre qu'il n'était qu'un prédateur et un client tyrannique que Lucy aurait préféré ne jamais connaître. Comme cela aurait facilité sa prise de décision...




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MessageSujet: Re: Entre nous soit dit, loin du Paradis | ft. Lucy E. Wood Mer 2 Aoû - 14:23



Entre nous soit dit, loin du Paradis

« Cimetière de Highgate »

Un matin de l’an 1891

Sous ses airs impérieux, cette femme ne semblait pas mauvaise. Mais il était normal, pour la pauvresse qu’était Lucy, d’être impressionnée devant cette statue de cire aux traits durs, aux cheveux majestueux, parée telle une idole d’une quantité d’étoffes soyeuses, doublées des laines et des fourrures les plus éclatantes. Elle, sa classe sociale, sa stature et sa fortune représentaient le pouvoir. Lucy se savait petite et faible devant ces gens qui, à la moindre contrariété, pouvaient faire de sa vie un enfer, ou la faire assassiner sans l’ombre d’une poursuite judiciaire, alors qu’elle-même était une créature traquée sans relâche par les services de police. L’argent et le paraître étaient autant d’armes qui rendaient invincibles dans cette société victorienne préoccupée de vertu, de bonne condition et de noblesse. Mais la vertu était un luxe auquel la fille de joie avait renoncé depuis longtemps, comme toutes les autres de ses comparses, -nombreuses-, qui sillonnaient les bas-fonds de la capitale.

A mesure que la prostituée s’expliquait, le visage de la Dame se durcissait. Le froid, incisif, qui faisait grelotter les membres de Lucy et crisper les traits de son visage ankylosé de neige avait au moins le mérite de masquer sa peur devant la colère manifeste de la Lady qui l’écoutait sans mot dire. Il était clair que ses paroles l’avaient contrariée. La contrariété même paraissait un doux euphémisme devant le regard qui jetait des éclairs, et les minces lèvres qui se pinçaient tant qu’elles disparaissaient presque sur le visage rigide de la grande femme rousse. Lorsqu’elle prit la parole cependant, sa voix était calme. Bien que le ton fut glacial, la réplique eut tôt fait de rasséréner la prostituée. La colère de la Lady n’était pas dirigée contre elle, mais contre ce Monsieur Johnson qui avait forcé cette entrevue sans même prendre la peine d’en organiser les préambules. En réalité elle semblait pester contre tous les hommes en particulier, et Lucy découvrait cette haine avec surprise, ignorant que les femmes d’aussi haute extraction subissaient elles aussi de plein fouet la misogynie et le mépris masculin. Voici donc un domaine –bien malheureux- sur lequel elles étaient sur un pied d’égalité ; les rapports belliqueux et humiliants que leur imposait la gent masculine.

- Non, en effet.

Lui répondit Lucy d’une voix désabusée, résignée sur son sort depuis plusieurs années déjà. Le fait que Monsieur Johnson ait laissé la fille de joie et la Lady s’expliquer sur une entrevue que lui seul avait décidé pour son bon plaisir prouvait bien le peu de respect et de considération qu’il portait aux deux. Consciente de cette inégalité des sexes et de cette injustice que les femmes, de vertu ou de rien, subissaient au quotidien, la grande Dame balaya les excuses de la jeune rousse d’un revers de main en la rassurant, persuadée que cette situation désagréable n’était pas de son fait. Lucy ne s’attendait pas, en scrutant ce visage fermé, à tant de complaisance. Peut-être un trop plein d’humiliations engendrées par les hommes de la noblesse, souvent plus méprisants encore que les autres, la rendait-elle naturellement empathique envers la pauvre créature morte de froid qui se tenait devant elle. Quoiqu’il en soit, après un long soupir, la patronne de bar à opiacées reprit la parole, offrant à la prostituée l’honnêteté. Jamais l’idée de devenir maquerelle ne lui avait traversé l’esprit, et elle était venue, quelque peu contrainte et forcée par la demande de ce client.

A mesure que la Lady parlait, le respect que Lucy lui portait grandissait. Elle avait ces manières franches et directes, ce discours sans ambages qui lui plaisait, là où s’elle s’imaginait la noblesse se perdant en formules alambiquées alliant cynisme et hypocrisie. Puis elle lui demanda son avis à elle seule. Travailler dans les bars à opium de la grande Dame serait-il bénéfique à la prostituée ? Au début, tout comme son interlocutrice, Lucy devait bien admettre qu’elle venait à reculons à cette entrevue. La peur de perdre sa liberté, la sensation désagréable d’être surveillée, son antipathie de la foule. Tout cela avait de quoi rebuter la misanthrope fille de joie. Mais la grande rousse ne semblait pas intéressée par le rôle de patronne de bordel, aussi il était peu probable qu’elle cherche par tous les moyens à s’attacher définitivement les services de la prostituée.

Mais le point le plus important restait le froid. Voilà de longues minutes que les deux femmes conversaient sous la neige. Sauf qu’une de des deux était à demi-couverte de haillons. Difficile de rester fermement campé sur ses positions lorsque l’on tentait de supporter la souffrance. De même qu’il fallait un moral d’acier trempé pour refuser un morceau de pain lorsqu’on est affamé, de même Lucy, qui, au départ était réticente, était à ce point gelée par la neige insidieuse qu’elle aurait presque supplié la Lady d’accepter la proposition. Ne voulant pas demander la charité, et toujours maîtresse d’elle-même, la prostituée répondit donc à son interlocutrice :

- J’avoue que…j’aime bien ma liberté…Mais cet hiver est vraiment…très dur à supporter…Le froid, en plus de Jack L’Eventreur…

Car oui, bien que le tristement célèbre meurtrier de prostituées n’ait plus fait parler de lui depuis plusieurs mois, personne, pas même les meilleurs agents de la Reine, n’étaient parvenus à mettre dessus. La fille de joie restait donc sur ses gardes et, tant que le sordide assassin ne serait pas sous les verrous, jamais plus ses nuits ne seraient tranquilles. Alors, elle leva un regard timide vers la femme, lui souriant légèrement ; car Lucy admettait volontiers qu’il s’agissait là d’une occasion inespérée…

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MessageSujet: Re: Entre nous soit dit, loin du Paradis | ft. Lucy E. Wood Jeu 3 Aoû - 16:15




A travers les frissons et les lèvres bleuissant déjà de la pauvre demoiselle, Sinéad crut déceler quelque chose proche de la surprise tandis qu'elle tranchait de ses quelques mots la conversation. Elle parlait sans détour, c'était vrai, d'une manière sans doute plus factuelle et dépouillée qu'elle l'aurait fait pour s'adresser à un Lord ou une autre Dame de sa condition, mais était-ce si étonnant que cela ?
Peut-être bien...

Après tout, elle-même se trouvait bien surprise de la tournure que prenait les choses, n'ayant pas l'habitude de converser et de régler des affaires avec une personne si... si démunie. A chaque nouveau flocon qui heurtait sa peau et décorait son manteau de leur éclat immaculé, elle prenait un peu plus conscience des préjugés qui l'animaient sur Lucy, sa profession et le genre de personne qu'elle devait être. Chaque nouveau flocon s'écrasant sur sa peau et détrempant peu à peu la mince épaisseur qui couvrait la pauvresse faisait pâlir les certitudes qu'elle pensait gravées dans le marbre de son éducation.

Oui, la jeune femme devant elle vendait son corps pour survivre, mais elle n'avait rien, vraiment rien de diabolique. Sinéad n'était pas vraiment croyante bien que pratiquante -pour la forme- et les préceptes de l'église lui semblaient encore une fois tellement faux. En face d'elle ne se tenait pas un suppôt de satan, perfide et désireux de se vautrer dans la luxure, ni même une pécheresse, non, tout ce qu'elle voyait c'était une femme qui se battait avec les armes dont elle disposait pour survivre et mener sa vie, si ce n'est comme elle l'entendait, au moins comme elle le pouvait. N'était-ce pas ce qu'elles faisaient toutes ? Se battre avec les moyens qu'on leur avait offert à la naissance ?

La dame coinça son menton sur le dos de sa main, adoptant une attitude toujours aussi austère mais plus réflexive, lorsque Lucy évoqua le froid et Jack l'Eventreur comme seule plaidoirie pour sa cause. Comme elle l'avait d'bord songé, la prostituée n'avait pas l'air de tenir énormément à la conclusion de cette affaire, mais elle semblait malgré tout prête  sacrifier sa liberté pour un peu de sécurité. Sinéad pouvait le comprendre, même si elle n'osait imaginer ce que Lucy devait endurer. Une part d'elle-même ne demandait qu'à lui venir en aide, songeant qu'il serait facile de lui ménager une place dans un de ses bars des quartiers populaires, ou même de lui laisser la chambre de bonne au-dessus de son "grenier", là où elle stockait les précieuses cargaisons de plantes quand elles arrivaient. Mais une autre part la mettait en garde contre les dangers d'une telle collaboration. Sinéad craignait moins une manigance de la jeune femme que la faune qu'elle risquait de ramener dans son établissement ou les informations qu'elle pourrait laisser filtrer par mégarde. Après tout, son commerce ne pouvait fructifier que dans le secret et la discrétion. C'était un pacte qu'elle faisait avec ses clients, qui pour la plupart passaient directement par elle pour obtenir les adresses et droits de pénétrer dans l'antre des rêves.

-Vos clients... Sont-ils tous de la trempe de Mr Johnson ? Ont-ils le profil d'amateurs d'opium, et les moyens de s'offrir ce genre de voyage ?

Ses petits yeux se posèrent de nouveau sur Lucy après ses longues minutes de réflexion, la mettant en garde contre toute tentative de mensonge. Elle se contenta de cette question, mais à l'évidence, de la réponse de Lucy découlerait des interrogations et calculs en cascade dans l'esprit de son interlocutrice.  




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MessageSujet: Re: Entre nous soit dit, loin du Paradis | ft. Lucy E. Wood Ven 4 Aoû - 16:02



Entre nous soit dit, loin du Paradis

« Cimetière de Highgate »

Un matin de l’an 1891

Le sempiternel châle de laine qui avait eu une belle teinte vert feuille dans une autre vie était à présent si humide qu’il gelait les os de Lucy. La neige tombait drue, traîtresse, glaciale. La fille de joie ne pourrait pas rester éternellement immobile sous ce déluge. Elle était donc reconnaissante envers cette femme qui lui parlait sans détours alors que, vêtue comme elle l’était, elle aurait pu la faire languir en se perdant en phrases alambiquées et en sous-entendus qu’elle serait seule à comprendre.  Si le contraste était saisissant entre ces interlocutrices, que la bienséance n’aurait jamais dû faire se rencontrer, il naissait cependant dans cet échange comme la découverte d’un autre monde, que chacune connaissait uniquement par des préjugés parfois non-fondés et des clichés véhiculés par leur quotidien.

Lucy s’imaginait la noblesse hautaine certes, mais toujours hypocrite, toujours fuyante et aux conversations légères et sans intérêt. Et voici que cette Dame venait, lui parlant sans ambages et sans détours, avec une sincérité et une concision qui plaisaient définitivement à la prostituée peu bavarde, proche du mutisme. De même, dans le regard acéré de la Lady s’était peint un dédain non feint et compréhensible devant la créature misérable avec laquelle on lui avait donné rendez-vous. Et voici qu’à présent la femme semblait surprise de trouver en Lucy une interlocutrice aux réponses authentiques et totalement dénuées de malveillance. Car la fille de joie savait bien ce que l’on colportait sur elle et ses comparses. Des monstres assoiffés de vices, ayant depuis longtemps abandonné la lumière divine, offrant leur existence et leur corps au diable, filles de démon, pantins de Satan, dénuées de la moindre émotion positive. Lucy se demandait si cette image qui collait à la peau des prostituées n’était pas accentuée jusqu’à l’exagération pour déculpabiliser les clients de toutes les couches sociales de Londres ; ils ne pouvaient faire aucun mal car il ne s’agissait plus de femmes, seulement de corps vides, sans âme, sans émotion et incapables de souffrance comme de la moindre émotion. La jeune rousse avait pourtant souffert au début. Beaucoup. Peut-être même souffrait-elle encore, mais le stoïcisme qu’elle s’était imposée au fil des ans, clé de voûte de son maintien mental et de sa survie, lui dissimulait cette douleur qu’elle enfermait dans un fond de son cœur en tâchant de ne pas y prêter attention.

Lorsque la Lady lui avait déclaré sans ambages que l’idée d’ajouter le proxénétisme à ses activités illicites ne la séduisait guère, Lucy fut soulagée d’apprendre qu’elle n’était pas seule à avoir des réticences quant au projet qu’avait décidé pour elles ce client capricieux. Ainsi toutes deux partaient pleines d’à priori, et nul ne pouvait savoir comment se conclurait cet entretien, tant les interlocutrices étaient dubitatives et méfiantes. La méfiance, la jeune rousse la sentit dans la question de la patronne de bars, et plus encore dans le regard que pimentait un léger air de défi qu’elle lui lança par la suite. Elle lui demandait si sa clientèle habituelle avait les moyens financiers suffisants pour s’autoriser des passages au sein de ses établissements, et y goûter au plus célèbre des opiacées, la drogue la plus hallucinatoire en vogue dans la capitale, les tristement fameuses larmes de pavot. Lucy réfléchit un instant avant de répondre :

- Non. Certains sont riches, mais la plupart sont plutôt ouvriers et artisans. Je dors à Whitechapel alors je croise plus souvent des clients qui habitent là-bas, qui n’ont pas trop d’argent. En plus…j’ai pas la tenue pour entrer dans le genre d’endroits où sont les riches… Pour la drogue…je sais pas…beaucoup sont alcoolisés en tout cas…

A quoi bon mentir ? Les deux partaient déjà avec tellement de réticence que, si par hasard l’aventure se concrétisait, il était impératif qu’elle démarre sur des bases saines entre ces deux femmes que tout opposait mais qui conversaient pourtant avec intelligence et simplicité. Lucy n’était pas une guerrière, Lucy n’était pas une optimiste. Elle ne se battrait pas pour obtenir quelque chose qu’elle n’avait pas demandé, de même qu’elle n’implorerait pas la permission de vendre ses attributs, même dans un endroit chaud, sec et sécurisé. Le fardeau était assez infâmant pour qu’on y ajoute l’humiliation de devoir implorer pour l’exercer.

Après avoir mis la vérité à nu sur la nature de sa clientèle, Lucy laissait à son interlocutrice le soin de la décision. Après tout le pouvoir était entre ces mains, et la prostituée ne refuserait pas son offre. Mais elle ne pouvait guère l’influencer dans son choix et préférait donc s’en remettre au destin, en concluant en cas de refus que peut-être, c’était mieux ainsi. Pessimiste par nature, la prostituée s’imaginait déjà rentrer à son logis miteux après avoir essuyé un refus catégorique mais néanmoins poli de la Lady.

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MessageSujet: Re: Entre nous soit dit, loin du Paradis | ft. Lucy E. Wood Ven 18 Aoû - 1:46




-Je vois, répondit-elle d'un air songeur.

Son regard d'acier s'était adouci au fil de la conversation et de sa réflexion grandissante jusqu'à ne plus darder sur la jeune prostituée qu'un reflet lunaire. On ne pouvait sûrement pas voir beaucoup de son âme à travers ces yeux où rien de doux et tendre ne semblait jamais passer. Ce n'étaient, quand la méfiance s'estompait, plus que deux jolies perles miroitantes qui lui valait le petit nom affectif par lequel son mari aimait la présenter. "La plus belle perle de Londres" disait-il en la couvant du regard comme un aîné avec sa petite soeur. Pauvre Monsieur Eliacin, s'il savait à quel dilemme s'adonnait sa femme en ce glacial début de journée. Voir sa perle se rouler dans la boue, salir leur nom pour des choses qu'elle avait toujours privilégiées aux titres et qu'il n'avait jamais vraiment compris lui-même.

Sinéad n'eut pas une pensée pour lui quand elle avait accepté la rencontre, pas plus qu'elle n'en avait en cherchant aux fonds de ses tripes un arrangement qui pourraient convenir à tous les partis.

L’honnêteté de Lucy lui plaisait. La force de caractère que cela démontrait forçait le respect. Dans un monde idéal, Sinéad aurait volontiers pris la jeune femme sous son aile et lui aurait proposé de cesser son activité pour venir travailler en tant que serveuse et préparatrice dans l'un de ses bars. Elle aurait pu lui verser un salaire régulier qui lui aurait permis de se vêtir dignement pour chaque hiver et de manger à sa faim. Une vie qui n'aurait eu rien de commun au luxe dans lequel elle-même vivait, mais au moins une vie décente. Cette idée la rassura : au fond, elle n'était pas une si mauvaise personne que cela, n'est-ce pas ? Elle l'aurait fait si elle l'avait pu. Vraiment...

Mais l'auto-persuasion ne fonctionnait pas très bien. Et il lui semblait que le froid parvenait à geler chaque morceau de sa cervelle en entrant par ses oreilles.  

-Bien. Je ne deviendrais pas Matrone aujourd'hui, sembla-t-elle conclure.

Sa déclaration aurait suffi à clore le débat, et comme elle l'avait espéré en arrivant, chacune d'elles aurait pu repartir de son côté et oublier même jusqu'à l'existence de l'autre. Mais elle reprit après un dernier instant de réflexion, sa voix emprunte de résignation et de calme.

-J'ai bien entendu vos arguments Lucy, les vôtres... comme ceux de Monsieur Johnson et je vous promets d'y réfléchir sérieusement dans les jours à venir. C'est le mieux que je puisse faire pour l'heure, j'espère que vous le comprenez.

Un sourire sans joie lui conféra enfin un peu d'humanité, confirmant qu'elle n'était pas qu'une statue de marbre douée de parole.

-Pouvez-vous m'indiquer une adresse à laquelle je puisse faire porter ma réponse ? Vous l'auriez ainsi dans les plus brefs délais.

Et elles n'auraient pas à se rencontrer une nouvelle fois dans le froid, cachées derrière une chapelle au fin fond d'un cimetière comme deux nécromanciennes. De plus, il y avait quelques détails que Sinéad désirait vérifier avant de soumettre l'idée qui avait doucement germé dans son esprit.




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Entre nous soit dit, loin du Paradis | ft. Lucy E. Wood

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