Le fardeau d'une décision [Jonathan] [Fini]



 

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Lucy E. Wood
Lucy E. Wood

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MessageSujet: Le fardeau d'une décision [Jonathan] [Fini] Le fardeau d'une décision [Jonathan] [Fini] Icon_minitimeJeu 3 Aoû - 14:43



Le fardeau d’une décision

« Eglise St Mary Matfelon, Whitechapel »

Mars 1891

Lucy s’était réveillée fourbue. La nuit aurait pu être calme pourtant. L’hiver incisif avait docilement cédé sa place à la clémence d’un printemps naissant, qui semblait chaque année avoir pour mission d’apaiser les cœurs éprouvés par le froid assassin qui avait sévi des mois durant. Quel soulagement pour la prostituée de n’avoir plus à subir le vent acerbe, qui, intrusif, s’engouffrait sous ses jupes pour cingler ses jambes, à sentir ses pieds se geler sous la neige qui transperçait sans difficulté aucune les souliers de coton sans âge dont elle se chaussait. Si les nuits londoniennes restaient fraîches, il ne s’agissait plus là d’une question de vie ou de mort, et les survivants de la saison meurtrière accueillaient avec délices la douceur des températures du mois de mars.

Nous étions à cette période durant laquelle le labeur infâmant qui constituait le gagne-pain de Lucy était le moins insupportable. Les gens sortaient dans les rues, ils étaient heureux. La clientèle, plus nombreuse et plus gaie, réclamait de la légèreté. Sortant de cette longue et infernale torpeur qu’était l’hiver anglais, un regain d’énergie surprenait la population qui, joyeuse et insouciante, semblait vouloir profiter de la vie. Les services de la fille de joie étaient surtout offerts aux étudiants, aux ouvriers modestes et aux petits artisans qui célébraient, en se noyant dans le stupre, le retour des beaux jours et des récoltes abondantes.

Si Lucy appréciait avec un plaisir certain de ne plus souffrir du froid mordant, elle ne pouvait s’empêcher de juger stupides ces expansions de joie exagérées envers un évènement climatique naturel qui revenait chaque année. Mais la clientèle, moins désagréable, un peu moins encline à la violence qu’à l’ordinaire, était plus facile à gérer. Sauf rares exceptions ; la jeune rousse avait pourtant cru obtenir la nuit de labeur paisible qu’elle avait ardemment souhaité en secret. Elle rentrait en sa chambre miteuse, le corsage garni du fruit de son travail impie, alors même que l’aube baignait d’une lueur craintive les cieux encore nocturnes.

C’est qu’elle tenait à avoir l’air reposé. Elle comptait avaler le fond de lait qu’il lui restait, y humectant son dernier morceau de pain noir, devenu immangeable sec, et croquer dans la demi-pomme qu’elle avait conservée pour son dîner. Lucy se serait couchée sans plus de cérémonie et aurait dormi tout le jour, afin de paraître bien reposée pour son entrevue avec Jonathan. Car le ministre divin avait bel et bien tenu sa parole. Deux à trois fois par semaine, il consacrait du temps à la misérable créature qu’était Lucy afin de lui enseigner la lecture, à l’aide de son ouvrage favori, histoire fantasque imaginée par un auteur français de renom. La fille de joie apprenait vite. Si elle était sans conteste totalement inculte, elle n’en possédait pas moins un esprit vif et éveillé qui aurait pu, allié avec une éducation digne de ce nom, faire de la prostituée quelqu’un d’intelligent à la conversation et à la culture respectables.

Elle ne savait pas encore lire seule, et pourtant il lui semblait qu’on lui avait redonné la vue. L’univers lui semblait si clair à présent que les lignes auparavant illisibles qui ornaient les devantures de magasin, les étiquettes des produits, qui peuplaient le monde tout entier en somme, n’étaient plus un mystère pour elle. Presque plus. Car Lucy ne déchiffrait encore que des syllabes. Mais sa mémoire retenait des mots qu’elle voyait dans le livre que Jonathan lui faisait décrypter avec patience, et elle semblait narguer avec un orgueil innocent ce monde lettré qui s’était efforcé de la laisser plongée dans son ignorance.

Si elle était certes heureuse d’avoir saisi la chance inouïe qui s’offrait à elle, elle ne s’admettait pas le véritable leitmotiv de ces entrevues régulières,  qui était pourtant autre que l’apprentissage de la lecture. Se dissimulant le plaisir qu’elle avait de retrouver la compagnie régulière de ce pasteur hors norme, la fille de joie mettait son excitation préalable à chacun des rendez-vous sur le compte de la curiosité propre à l’apprentissage. Elle admettait apprécier ces moments passés avec le ministre divin, sans chercher de plus amples explications. La prostituée solitaire trouvait parfois vaguement étrange le plaisir un peu idiot qu’elle ressentait en compagnie du pasteur, et se surprenait plusieurs fois à oublier le temps en sa présence. Peu coutumière de ce genre de joie, la jeune rousse, un peu perdue et n’y trouvant pas d’explications, se contentait de profiter avec ivresse des moments partagés avec Jonathan qui la rendaient si étrangement heureuse.

Voilà pourquoi le pas aérien de Lucy glissait si vite sur les pavés encore sombres des coupes gorges de Whitechapel. Bientôt Londres s’éveillerait ; les boulangers enivreront les narines des passants avec les effluves de pain blanc, bientôt les lingères étendront à la chaleur du soleil leurs draps fleurant la lavande, bientôt le vendeur de lait déposera une bouteille fraîche devant le pas de la porte de toutes les jolies maisons. Ces joyeusetés, qui ne concernaient en rien la fille de joie, sonnaient au contraire le glas de sa nuit de travail. Son âme tourmentée et pécheresse sera noyée dans les affres d’un repos sans rêves à la minute même ou les innocents s’éveilleront du sommeil des justes.

Le cœur de Lucy manqua un battement. A l’angle d’une ruelle, si étroite qu’elle restait sombre même en plein jour, elle se retrouva nez-à-nez avec un homme immense, dont elle peinait à voir le visage, dissimulé sous un grand chapeau de toile noire. Un long manteau, un peu chaud pour la saison, recouvrait jusqu’à ses genoux. Un effroi terrible, aussi soudain qu’inattendu, glaça le cœur de la prostituée ; voilà des mois que Jack L’Eventreur n’avait plus fait parler de lui. Mais la menace, bien que latente, planait toujours au-dessus de la tête de toutes les filles de joie des quartiers misérables, et le souvenir des mutilations abominables commises sur leurs malheureuses comparses avaient de quoi glacer leur sang jusqu’à la fin de leurs pauvres jours.

Voilà pourquoi une autre que Lucy aurait sans doute hurlé. La placide fille de joie eut pourtant bien du mal à se contenir, et c’est le visage pâle et au bord du malaise qu’elle s’excusa vaguement pour tenter de se faufiler. Mais de sa largeur l’homme bloquait la ruelle. Lorsqu’il prit la parole, la jeune rousse n’osa même pas lever les yeux vers lui. Il réclamait une passe. Elle refusa précipitamment, arguant une course urgente, bredouillant de piteuses excuses. Elle n’avait plus le temps, était éreintée et ne désirait plus que rentrer chez elle dormir quelques heures avant de voir Jonathan. Et puis, la silhouette de cet homme lui paraissait comme un funeste présage et elle s’avouait terrorisée, trop pour accéder à sa demande, surtout que sa nuit était achevée.

L’homme ne l’entendait pas de cette oreille. Lucy se sentit projetée contre le mur crasseux de la ruelle, le dos meurtri par les pierres sombres taillées grossièrement. L’agresseur se trouvait en face d’elle, sa silhouette immense lui masquant le peu de lumière qu’une aube timide pouvait offrir à ces bas-fonds crépusculaires. Une terreur sans nom sembla la vider du peu de forces qu’il lui restait après une nuit de travail et un frugal repas remontant à de longues heures. Aussi lorsque ses bras tentèrent faiblement de se dégager de l’étreinte de l’homme gigantesque qui se rapprochait, il n’eut aucune difficulté à saisir les deux frêles poignets d’une seule main et à les maintenir contre le mur, au-dessus de la tête de la fille de joie. Lorsque de sa main il souleva ses jupes sans âge, manquant presque de les arracher, Lucy fut presque soulagée ; elle avait eu si peur pour sa vie, alors que le bougre ne désirait rien d’autre que ce qu’elle monnayait tout au long de ses interminables nuits. Vaincue et las, la jeune rousse se soumit à la violence de l’étreinte, priant pour qu’elle fut rapide ; une pierre plus aiguisée que l’autre meurtrissait son dos et la poigne de fer serrait avec une violence aussi inutile qu’acharnée les deux poignets blancs qui n’opposaient plus aucune résistance.

Le regard de Lucy se leva vers l’infime parcelle des cieux qui parvenait jusqu’à elle, et qui éclairait d’un halo pale et chétif la ruelle déserte. Une douce lueur orangée zébrait l’azur qui se fondait sur l’encre de la nuit quasiment révolue, et, perdue dans cette contemplation céleste, la prostituée tentait d’oublier les violents assauts de son ultime client forcé, en priant pour que l’envie d’attenter à ses jours ne lui vienne pas à l’esprit, une fois son désir de luxure assouvi.

Vint ce râle, enfin. Celui que Lucy connaissait bien et qui sonnait le glas de chacune de ses entrevues avec ses clients. Celui-ci, rauque, presque bestial, correspondait assez avec la violence de l’homme et sa carrure démesurée. Les jupes élimées de la pauvresse retombèrent sur ses jambes. Ses bras, délivrés de leur douloureuse entrave, étaient retombés mollement le long de son corps. La fatigue, la frayeur et la douleur faisaient tourner la tête de Lucy. Elle ferma les yeux quelques secondes. Un tintement de pièces retentissant sur le pavé la surprit. Ouvrant de nouveau les yeux, elle s’aperçut que l’homme était parti, et qu’il avait payé sa dette. En voyant les quelques pièces qui gisaient piteusement sur les pavés, la prostituée eut un rire nerveux. Ce paiement ressemblait plutôt à un pacte entre lui et sa conscience ; tout le monde savait bien que pour une fille de joie, la notion de viol s’arrêtait à l’ instant où il y’avait achat. En payant ses services, pourtant refusés auparavant, l’agresseur paraissait être un client normal, de ceux qui négociaient un accord tacite avec la prostituée au préalable.

Voilà pourquoi Lucy se réveillait aussi fatiguée qu’à son coucher, peu reposée par un sommeil agité, pas encore remise de la frayeur insensée que lui avait causée cet homme qui correspondait à la description du terrible assassin de prostituées. Le reflet que lui renvoya le fragment de miroir délabré qu’elle tenait entre ses doigts lui déplût. Des cernes creusaient son visage et elle paraissait plus pâle que d’habitude. Et puis, ses poignets étaient striés de cette trace bleuâtre qu’elle avait aperçue hier en se couchant. Elle avait naïvement espéré sans y croire que ces marques disparaitraient dans son sommeil. Au moins cet imbécile n’avait pas touché à son visage. Lucy se hâta de dompter sa chevelure à l’aide d’un peu d’eau et de ses doigts, lava son visage et passa sa robe de coton vert d’eau, celle des deux en sa possession qui était la moins élimée et qui se mariait si bien à la couleur de ses yeux. Un œil à la fenêtre, et elle s’aperçut que le jour tombait déjà. Elle maudit cette coquetterie qui était bien stupide et qui allait finir par la mettre en retard. Comment Jonathan pourrait-il être sensible à ces haillons quand sa femme se pavanait sans doute dans des robes de soie  et dégageait des effluves de lavande ?

Lucy se hâta. A la vue de l’édifice religieux, un sourire légèrement béat étira ses lèvres, totalement étranger avec l’extase d’une foi qui l’indifférait quelque peu. La fille de joie poussa de l’épaule les lourdes portes de l’église, et pénétra dans l’enceinte sacrée, majestueuse et austère qui, malgré sa rencontre avec Jonathan, provoquait toujours chez elle ce malaise inexplicable et cette impression de ne pas se trouver à sa place. Aussi se dépêcha-t-elle de descendre l’escalier en colimaçon qu’elle avait déjà emprunté plusieurs fois déjà, s’apprêtant à voir le gentil pasteur au visage illuminé d’un sourire éclatant, occupé à quelque menue tâche en attendant sa protégée. Mais, arrivée au bas des escaliers, Lucy ne vit personne. D’un regard elle balaya la cave aménagée et l’image qui s’offrit à elle lui parut invraisemblable. Jonathan était assis, seul, sur une chaise, devant la table de sa cuisine. Il était plutôt affalé qu’assis. Il ne semblait même pas avoir entendu la rousse entrer. Une bouteille de vin presque vide gisait sur la table. Le pasteur avait enfoui la tête dans ses bras, et sa chevelure, d’ordinaire si soignée, tombait en mèches éparses sur son front. Il n’avait pas ôté ses habits sacerdotaux, mais le premier bouton de la chemise noire était ôté, relâchant l’étreinte du col blanc sur son cou.

Interloquée par cette scène surréaliste, Lucy, frappée, resta d’abord interdite. Elle n’aimait pas l’ivresse chez les hommes, qui devenaient impulsifs, agressifs et violents. Mais il s’agissait de Jonathan, le pasteur si gentil qui se laissait rudoyer par sa femme, qui avait partagé un dîner et son lit avec la pauvresse qu’elle était sans même la connaître et après essuyé son racolage insolent. Elle n’était pas effrayée par lui, mais par ce qui avait bien pu mettre ce si sage ministre divin dans cet état et en venir aux extrémités telles que la boisson. Il paraissait même avoir oublié leur rendez-vous.

Lucy avait de la peine devant le malheur manifeste de cet homme qui le méritait si peu, mais elle ne savait que faire. Si elle mettait un point d’honneur à paraître si placide, c’était bien pour dissimuler sa tendance à l’empathie que beaucoup de gens ne méritaient pas. La solitude la protégeait aussi de cette empathie extrême, qui pouvait se révéler souffrance au milieu des mal-intentionnés. Peu aguerrie donc aux contacts humains et au réconfort, la jeune femme, blessée devant le chagrin d’un homme si bon, ne savait comment réagir. Elle oscillait entre la colère, persuadée que quelqu’un –sans doute sa femme- lui avait fait du mal, et le chagrin devant l’abattement de celui qu’elle considérait comme un roc.

Lucy se décida enfin au bout d’interminables instants. Elle fit quelques pas, s’agenouilla à la hauteur de celui dont elle ne pouvait pas voir le visage, et avança sa main blanche, rendue quelque peu tremblante par l’émotion, qu’elle posa doucement sur un des bras du pasteur et demanda d’une voix qu’elle voulait douce :

- Révérend… ?

Chaque fois qu’elle était quelque peu émue ou impressionnée par Jonathan, Lucy ne parvenait pas à l’appeler par son prénom. L’erreur était fréquente, surtout lorsqu’il était revêtu de ses atours sacerdotaux. Ils en riaient en règle générale, mais la jeune femme, voyant l’état du pasteur, y devinait un funeste présage…

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Jonathan R. A. Williams
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Je n'aime pas me décrire...mais on me dit quelqu'un de gentil, tolérant envers beaucoup de choses; et il est vrai que le Seigneur m'aide à voir le bien dans le cœur de tous. Cependant, cette même capacité me rends aux yeux des gens très fanatique et naïf. Je n'avais jamais vu les choses sous cette angle, mais il faut croire que les gens ne voient en moi qu'un pasteur de pacotille. S'il y a une facette de moi que j'apprécie particulièrement, c'est le fait que je sois quelqu'un de très romantique ! Même si tout le monde préfère dire que je suis quelqu'un de niais...mais ne croyez pas que je sois stupide, car il m'arrive d'être très fier et impulsif. Je ne suis pas très courageux, mais je ferai toujours de mon mieux pour protéger les gens que j'aime, comme mon petit frère. J'ai aussi une profonde attirance pour les rousses. On me surnomme Quasimodo à cause de mon apparence quelque peu trapu -et certes poilu bien que blond, par opposition à la magnificence de mon frère.
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MessageSujet: Re: Le fardeau d'une décision [Jonathan] [Fini] Le fardeau d'une décision [Jonathan] [Fini] Icon_minitimeJeu 3 Aoû - 17:43



☾ Le Fardeau d’une Décision ☽

« i'm taking back the crown »

Eglise St Mary Matfelon - Whitechapel, Mars 1891

- La décision a été rendu sur les sujets suivants: Incapable d'honorer ses promesses maritales, coupable de nombreuses fautes graves concernant des infidélités prouvés, et plus encore, rendue coupable par ces mêmes infidélités d'homosexualité; en la personne donc de Juliette Williams, au nom de jeune fille Adler. La Cour a donc décidé...

Jonathan n'avait qu'une envie: se boucher les oreilles. Il ne voulait pas l'entendre. Ce qu'il savait inévitable. Durant tout le procès, il n'avait qu'à peine ouvert la bouche. Son coeur battait la chamade  et son visage n'exprimait d'une intense détresse. Son avocat le lui avait pourtant dit; il fallait qu'il soit droit et dur, qu'il soit un homme, qu'il prouve que si sa femme l'avait ainsi trompé, ce n'était pas parce qu'il n'était qu'une chiffe molle incapable de prendre ses droits de force, mais bien un homme honnête et désavoué. Ils avaient répété un texte, que le pasteur devait dire à forte voix.

En dehors de ces rares moments de parole, la mine déconfite du mari éconduit se profilait sur le banc des accusateurs. Les bruits courrèrent que tout de même, chez les jurys, c'était un homme bien courageux. Que l'on ne pouvait que se porter garant d'un homme qui porte la tenue éclésiastique. Il les entendait tous débattre autour de lui, des murmures sans formes ni couleurs. Son nez refusait de se lever de la table, et les rares fois où sa tête se redressait, il refusait de tourner la tête vers le banc de l'accusée. Voir sa femme et toute la haine de son regard, toute la haine de ces six dernières années concentrés en cette simple journée de procès.

Une justice qui alla plus vite que prévue. Les pièces rapportés par Jonathan et son avocat de grand talent avait clôturer toute l'histoire en moins de temps qu'il n'en fallait pour le dire. Le juge était dans sa poche. Il en avait honte. Le prix de sa liberté était entre les mains de l'obscurantisme et de l'abjecte désillusion. Quand bien même le divorce était chose inconvenable à l'époque, se résultant de toute la disgrâce du monde sur les partenaires, Jonathan avait réussi à si bien faire prouver que sa femme n'avait rien d'un être humain, que tout le monde le regarda comme une victime. Et décrire toutes les émotions qui parcoururent le corps et l'esprit du pasteur à ce moment précis était peine perdue. Ses yeux bleus rougissaient des larmes emprisonnés.

Une multitude de considérations soudaines: allant de la joie à l'horreur. Du dégoût au soulagement. Il n'entendit pas les applaudissements du public venu voir les bourgeois se déchiraient, car tous étaient finalement contents que la "sorcière" soit finalement enfermé. Mais il l'avait aimé, la sorcière. Cela avait beau être un mariage forcé, Jonathan était persuadé qu'il pouvait en tomber amoureux et la faire tomber amoureuse de lui. Il était bien jeune et idiot. Tout était à présent fini. Le nom de la branche bourgeoise des Adler était trainé dans la boue, et le sien serait sanctifié. Quel désagréable récompense. Jonathan parvint, dans la grande molesse de son esprit à mille lieux du tribunal, à sourire à son avocat; tout fier qu'il était d'avoir réussi cette affaire.

Tout le monde rangea ses affaires lentement, comme pour s'imprégner encore de l'atmosphère de la pièce, de cette histoire sordide qui défiait tout bon sens. Les badauds curieux s'en allèrent, et les mots que Juliette lui cria alors que déjà les policiers la ramenaient en cellule avant de la confier au premier hopital psychiatrique venu... lui tournèrent dans la tête. Un lâche. Ainsi, ce procès ne faisait que prouver qu'il n'avait été qu'un lâche depuis le début. Jonathan se leva finalement, sortant quelque peu de la torpeur qui l'enserrait. Après tout, il était désormais considéré comme un célibataire divorcé. Dans un silence de mort, le pasteur serra la main du juge et de son avocat, remerciant d'un voix blanche tout ce qu'ils avaient pu faire pour eux. C'était si aimable, d'avoir nettoyé son nom en rétablissant les choses vraies, n'est-ce pas ? Jonathan se sentit accueillit en héros, mais il ne se sentait pas comme l'un d'eux. Il était un usurpateur. Et pourtant n'était-ce pas la vérité ? Qu'il avait été torturé par sa femme qui avait fini par ne plus aimer ? Pourquoi devrait-il avoir des scrupules ? Il avait bien été convaincu, par le notaire qui lui fit de longs monologues pour le convaincre qu'on ne l'enfermerait pas pour homosexualité mais pour luxure. Et le pasteur, il avait bien frappé du poing pour déclamer qu'il voulait que sa femme souffre comme lui avait souffert.

Rentrant lentement chez lui, il se sentait cruellement déchiré. Son égo avait-il pu prendre le contre-coup de l'histoire, sa culpabilité lui faisant bien comprendre qu'il n'était pas le blanc ange que l'on avait faussement couvert de sang et de suie ? Non. C'était bel et bien plus profond que cela. De mauvais souvenirs lui venaient en mémoire, des mémoires d'adolescence. Ses pieds frottèrent sur le parvis alors qu'il se cachait presque dans son manteau noir de qualité. Il ne voulait pas qu'on le voit, qu'on vienne le chercher. Aujourd'hui l'église n'aurait pas son pasteur, le troupeau devra s'en sortir seul comme un enfant devant l'épreuve de l'âge adulte.

Tel une ombre, il entra dans le hall et marcha rapidement à côté des bancs, refusant de passer dans la rangé principale, là où les mariés se tenaient la main pour aller dire oui devant l'autel. Une description si appropriée. Jonathan s'arrêta une seconde pour voir le lieu de son travail, qui fut celui de son père avant lui. La religion avait été une histoire de famille, il avait toujours été très pieu, quand bien même on s'était toujours moqué de lui à cause de cela. Même ses meilleurs amis; mais à bien y repenser, en avait-il déjà eu ? La cinquième roue du carosse, le traitre. Il eut alors la pensée fulgurante qui mit fin à toute tentative de contenance: encore une fois, un proche partait à l'asile. Le pasteur parvint à retenir un sanglot et s'enfuit dans sa cave aménagée, déboutonnant une épingle de son haut pour mieux respirer.

N'avait-il pas quelque chose à faire aujourd'hui ? Quelqu'un a aller voir ? Ses pensées se brouillaient alors qu'il n'avait pas pris la moindre gorgée d'alcool. Il ne s'en souvenait plus. La seule chose qui tournait inlassablement dans sa tête, c'était les mots du juge, les murmures du public, la haine de sa fem...de son ex-femme. C'était tellement plus facile d'accuser quand on n'avait aucune conscience, voilà ce qu'aurait du lui répondre Jonathan, avec force et vigueur, à toutes les malfaisances qui s'échappaient de sa bouche rouge. Voilà ce qu'il aurait répondu, s'il avait été un homme, s'il avait porté un peu de courage en lui. Mais il n'avait rien dit, opposant à la haine le silence de l'indifférence, ainsi qu'elle l'avait opposé aux expressions lointaines de son amour passé. S'approchant d'un placard en dessous du lavabo, il en réchappa une bouteille de vin de messe. Ce n'était pas bien, encore moins bien que d'en offrir à une prostituée des rues -oh, il espérait qu'elle allait bien en cette sombre journée- mais qu'importe. Au grand besoin les grands remèdes. Il prit un couteau pour ouvrir la capsule et ne tarda pas à en sortir le bouchon. Son doigt se coupa légèrement, mais il s'en fichait, les gouttes de sang tombèrent simplement sur la table. Ah, c'était dans cette petite cuisine aussi que Lucy s'était coupé le doigt en préparant le repas, le premier soir...

Jonathan secoua la tête, passant une main à travers ses cheveux défaits. Pourquoi pensait-il donc à elle en un moment si crucial, si rempli de désespoir ? Elle n'avait rien à voir avec tout cela, ce serait l'accabler de trop de choses qui ne sont pas de son ressort. Il déglutit une très longue gorgée de vin et toussa aussitôt, peu habitué à une si grande gorgée de liqueur. Encore une, puis une nouvelle. Il ne fallait pas croire que Jonathan avait un problème avec l'alcool, loin de là. C'était la première fois qu'il buvait autant, jamais il n'avait dépassé le verre ou deux au cours d'un repas somme toute très normal et souvent copieux. L’absorption de substance nourricière aidait bien à gérer les vapeurs d'alcools, c'est bien connu. Mais il n'avait le coeur à rien manger, et encore moins l'énergie de se cuisiner quoique ce soit. A partir d'aujourd'hui, son appartement au coeur de la City of London serait vide, il pourrait y récupérer ses affaires, remplir sa cave de nourritures à profusion... peut-être récupérer une ou deux belles robes de sa femme et les offrir à Lucy... argh, encore ?

- ...Je suis stupide.

Il but une nouvelle gorgée, vidant presque la bouteille. Hoquetant, il finit par laisser un long sanglot le déchirer, lâchant sa bouteille pour perdre son visage dans ses bras croisés sur la table. Cela n'avait été que sa femme, quand bien même il n'y avait plus eu que la tristesse et la haine pour les unir. Et voilà qu'il venait de l'envoyer à l'asile, tout comme son père avait fait pour David son frère. Il ne valait guère mieux qu'un chien, il n'était pas un héros. Son père, que Jonathan avait toujours aimé, le désavouerait à présent pour ce déshonneur qu'était le divorce. Il dirait tout simplement "sa femme, qu'elle soit parfaite ou horrible, on la garde, on la supporte, car c'est ainsi que Dieu la voulut", et Jonathan serrerait ses poings en silence. Ce n'était pas Dieu qui avait voulu ce mariage sans amour, c'était son père. Qu'il aurait tout donner pour avoir une vie comme les autres, comme son beau-frère, Felix, qui semblait vivre le grand amour depuis si longtemps, après avoir traverser d'incroyables tempêtes avec sa femme. Pourquoi n'avait-il pas été capable de faire de même ?

Et pourquoi ne pouvait-il pas à présent être juste heureux pour lui-même, porter haut et court sa joie de pouvoir dire à tout le monde "je suis libre !", libre d'aimer à présent qui il voulait, libre de se marier par amour à celle qui partagerait sa vie et qui pourrait enfin lui donner des enfants. N'étais-ce donc pas ce qu'aurait voulu son père, au lieu de la marier à une femme stérile et homosexuelle ? Sanglotant dans ses bras, les yeux rougis par les larmes et le dos courbé, il n'entendit pas la porte s'ouvrir. Ni même les pas qui menèrent la visiteuse jusqu'à son bras qu'elle toucha d'un prompt mouvement d'une grande douceur. Douceur qui ne put pourtant que faire sursauter le pasteur, qui redressa la tête, se mouchant le nez et les yeux du revers de ses manches. Il n'y voyait rien, entre ses larmes brouillant sa vision et l'alcool qui faisait fuir sa vue. Il finit pourtant par reconnaître la voix délicate de Lucy à travers le brouillard de guerre. Se levant précipitamment, il tituba en arrière jusqu'à trébucher contre la chaise sur laquelle il était assis, se cognant contre le meuble de cuisine à côté, sans pourtant tomber comme un pleutre.

- Oh ! Vo... vous ici... oh, Seigneur... c'était aujourd'hui...? Je suis imp... impardonnable. J'ai... c'est... ce n'est pas un bon jour... veuilliez me pardonner...

Dans sa tourmente soudaine, l'enveloppe du résultat du divorce s'était échappé de son haut de pasteur, tombant sur la table. Jonathan ne l'avait même pas remarqué, de même qu'il ne voyait pas les marques de bleus sur les poignets de la demoiselle. Il ne voyait rien, et peinait même à se concentrer sur le charmant visage de la douce. Dieu savait pourtant qu'il aurait voulu la voir, et combien il s'en voulait d'avoir oublier le jour de leur leçon. Sa tête le martelait avec puissance et entrain, saignant le moindre de ses nerfs dans une danse endiablée. A tel point qu'il avait envie de vomir, et qu'il se cassa légèrement en deux pour résister à cette envie. Mais plus encore, la honte le tenait en cisaille: montrer autant de désespoir et de faiblesse à cette jeune femme. Cette dernière qui devait subir tellement plus, dans sa trop grande pauvreté. Et le voilà en train de pleurer comme un bébé, à tellement pleurer que son corps n'en pouvait plus. Sa main vint cacher son visage alors qu'il prit une profonde respiration pour essayer de décuver légèrement. Peine perdue, il ne parvint qu'à oxygéner plus fort encore sa migraine, l'élançant alors plus fort encore.

- ...pardonnez-moi... je... suis tellement désolé... je n'aurai pas du oublier notre rendez-vous, j'ai... j'étais convoqué pour le divorce... et... c'est fini... tout est fini... je suis un monstre...

Les paroles étaient lâchés. Il n'en pouvait plus. Le pasteur qui avait tant confessionné avait à présent cruellement besoin d'une parole envers lui. D'un dialogue que même le Seigneur lui-même ne pouvait lui offrir. De l'attention et du soutien. Ou tout simplement quelqu'un qui le regarde en face et ne lui mente pas comme on ne cessait de lui mentir pour qu'il aille bien. Que quelqu'un le regarde dans les yeux et lui dise: "Oui, tu es une horrible personne se cachant derrière la charité pour oublier sa haine et sa rancœur, que ton effroyable égo est plus fort que celui du Pape, et que tu es heureux à présent, oh oui, c'est cela qui te rend si inconsolable, c'est qu'à présent, tu es heureux, ton ex-femme est à l'asile, souffrant milles tortures électriques ou pire, et tu es heureux." Heureux comme il ne l'avait jamais été en six longues années.

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i won't say i am in love
"Lune. Avant, que le jour ne vienne. ✻ Entends, rugir le coeur de la bête humaine. C'est la complainte de Quasimodo qui pleure, sa détresse folle, sa voix, par monts et par vaux s'envole, pour arriver jusqu'à toi. Lune, veille sur ce monde étrange qui mêle sa voix au chœur des anges."
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MessageSujet: Re: Le fardeau d'une décision [Jonathan] [Fini] Le fardeau d'une décision [Jonathan] [Fini] Icon_minitimeLun 7 Aoû - 15:49



Le fardeau d’une décision

« Eglise St Mary Matfelon, Whitechapel »

Mars 1891

Découvrir le pasteur de Whitechapel dans cette sombre posture avait quelque chose de terrifiant. Quelle sordide tragédie avait pu à ce point abattre la raison de cette force tranquille, bouleverser la sagesse de cet homme que Lucy considérait comme inébranlable ? Les épaules massives, engoncées dans l’austère vêtement sacerdotal, se soulevaient au rythme des sanglots convulsifs qui déchiraient avec violence le ministre divin. La frénétique crise de larmes s’interrompit soudain au contact du bras de la fille de joie, et un sursaut brutal fit lever la tête de Jonathan qui croyait sans nul doute déverser seul ses excès de chagrin. La prostituée sentit son cœur se déchirer devant ces yeux d’azur rougis de larmes, embrumés d’alcool, cette mine décomposée, ravagée par les pleurs qui creusaient des sillons le long de ses joues. Le pasteur crut voir un fantôme lorsqu’il reconnut celle qu’il avait oubliée ce soir, et tenta vivement de reprendre contenance sous l’effet du choc que lui causait sa présence, en s’essuyant les yeux du revers de sa manche.  Se sachant en présence de Lucy, qu’il n’attendait pas, Jonathan tâcha de se lever de sa chaise mais la surprise, mêlée aux embruns de l’alcool auxquels, visiblement, il n’était pas accoutumé, le firent trébucher contre la chaise et cogner au meuble de la cuisine. La prostituée, qui ne buvait que très peu, n’était pas sans ignorer ces pertes d’équilibre que causait l’alcool aux gens qui en consommaient plus que de raison.  Mais elle n’avait que rarement vue cette triste infinie, cette mélancolie qui semblait insoluble dans les yeux de l’ivresse. Les instincts de violence et d’agressivité s’éveillaient en premier chez un homme ivre. Mais, ces deux tares n’existant pas au sein de l’âme du pasteur, seul un chagrin profond, désespéré, trahissait l’excès d’alcool au fond duquel il avait tenté sans succès de noyer sa douleur.

L’embarras, la souffrance, la surprise, l’ivresse ; tant d’émotions rendaient l’élocution difficile à Jonathan qui bredouillait des excuses à Lucy, paraissant atrocement gêné d’avoir oublié leur rendez-vous. La fille de joie était si bouleversée par le chagrin du pasteur qu’elle fut prise par une folle envie de le secouer par les épaules, si toutefois elle en avait eu la force et le courage. Comment pouvait-il ajouter à son chagrin déjà si vif la culpabilité minime d’avoir oublié la pauvresse à qui il offrait gracieusement des cours de lecture ? Peu importait à Lucy l’apprentissage des lettres ; peu lui importait ses haillons et son estomac vide, peu lui importait même l’effroyable agresseur de la veille ; toute son empathie et sa compassion étaient dédiées aux larmes de Jonathan, qui, intarissables, embrumaient son regard d’enfant et dévalaient ses joues en cascade pour se perdre dans sa barbe blonde d’ordinaire si soignée. La fille de joie ignorait comment réagir devant une telle souffrance, elle qui ne pleurait jamais et évitait la boisson comme la peste. Pourtant la stoïque prostituée peinait terriblement à soutenir l’azur bouleversé de ces tendres yeux qui avaient l’étrange don de l’apaiser en temps normal, et qui, aujourd’hui, lui devenaient insoutenables tant la détresse s’y lisait avec une clarté terrifiante. De même, entendre ce pasteur, si bon et si sage, implorer le pardon d’une misérable prostituée qu’il aidait par la charité sans bornes qui le caractérisait causait à Lucy un profond malaise. Décidant d’écouter quelque peu son instinct, elle s’approcha lentement et saisit une des larges mains dans les siennes :

- Allons…Arrêtez de vous excuser…Ce n’est rien…

La paume était chaude, les doigts tremblaient. Lucy, bouleversée, sentait en cette main, deux fois plus grande que la sienne, la force vacillante d’un homme qui s’abat, y décelait une fragilité déconcertante, un courage sur le déclin, épuisé d’avoir trop subi, et la lueur utopique d’un espoir à bout de souffle. La fille de joie remarqua soudain l’enveloppe immaculée qui s’était échappée de l’habit pastoral pour atterrir sur la table en chêne. Persuadée depuis le début que sa harpie d’épouse était la cause de ses tourments, elle fut confortée dans cette idée à la vue de ce pli qui semblait contenir des documents officiels. Y’avait-il du nouveau concernant leur divorce ? Qu’avait encore bien pu imaginer cette affreuse femme pour tourmenter son pauvre époux qu’elle méritait si peu ? La colère étiola quelque peu la profonde tristesse qui enivrait la jeune rousse devant la détresse abyssale de Jonathan, et c’est d’une voix un peu moins douce et un peu plus ferme qu’elle ne l’aurait voulu qu’elle demanda :

- C’est votre femme ? Que vous a-t-elle fait ?

Mais le pasteur paraissait épuiser le peu de forces qu’il lui restait à tenter de reprendre contenance. Son regard brumeux se fixait sur Lucy qu’il ne semblait pas voir, il courbait l’échine, l’estomac plié en deux, sans doute pour lutter contre les nausées dues à l’absorption d’alcool en trop grandes quantités, et, soudain, abandonnant cette vaine tentative, n’essayant plus de refaire surface, les sanglots reprirent, déchirants dans leur violence, et dans leur démonstration du désespoir. La main que la fille de joie ne tenait pas au creux des siennes vint tenter de dissimuler son visage, comme pour masquer la honte qu’avait Jonathan de s’abandonner ainsi aux affres de son malheur devant Lucy. Le respect qu’elle éprouvait pour le pasteur n’en était pourtant guère amoindri. Peut-être même ce désolant spectacle le valorisait-il encore un peu plus à ses yeux, prouvant cette fragilité déconcertante, cette bonté sans failles et cette tendre sensibilité qu’elle pensait inconcevables chez un membre de la gent masculine. Mais voilà qu’il s’excusait de nouveau auprès de la prostituée, arguant la clôture de sa procédure de divorce. C’était donc cela. Mais la jeune rousse ne comprenait plus ; n’était-ce pas ce qu’il désirait ? Etait-il à ce point encore amoureux de son épouse pour que la séparation -qui semblait officieuse depuis longtemps-, le mette dans un tel état ? Et pourquoi se flageller autant en se traitant de monstre ? Le divorce n’avait été pour lui que l’ultime recours pour se protéger du sadisme d’une femme qui lui avait fait du mal depuis tant d’années. Balayant ses excuses qui n’avaient pas lieu d’être d’un revers de main, Lucy répondit vivement :

- Ah, au diable notre rendez-vous !! Je vous dis que ce n’est rien !!

Avec son manque de tact habituel, la fille de joie avait voulu le rassurer. Il était absolument normal qu’il oublie une prostituée de Whitechapel à laquelle il apprenait à lire alors que son divorce venait d’être prononcé. Mais, le blasphème ne paraissant pas la chose la plus appropriée pour réconforter un pasteur, Lucy exécuta un rapide signe de croix, se souvenant des messes de son village natal, et marmonna précipitamment :

- Pardonnez-moi, Révérend.

Lucy devinait sans trop de peine le besoin évident de soutien du pasteur, et ne demandait qu’à aider celui qui avait été le seul, dans toute sa malheureuse existence, à se soucier d’elle. Ecoutant son cœur, et tâchant de refouler son stoïcisme qui, à force d’entraînement, était quasiment devenu une seconde nature chez la prostituée, elle saisit d’une de ses mains blanches la large paume qui recouvrait une partie du visage du pasteur, et, délicatement, l’ôta de devant ses yeux. Chacune de ses mains étant à présent dans l’une des siennes, elle amorça très lentement les quelques pas qui les séparaient de la chaise, puis, d’un ton qui s’était considérablement radouci, lui conseilla :

- Asseyez-vous, vous serez mieux.

Le pasteur tenait si peu sur ses jambes que Lucy n’eut de toute façon qu’à le diriger vers la chaise, ne doutant pas que, lorsque ses genoux rencontreraient le bois, ils se plieraient docilement pour profiter du confort du siège. Il semblait totalement perdu et la prostituée se faisait un devoir de veiller sur cet incroyable ministre du culte le temps qu’il faudrait pour que ses esprits et sa raison ne lui reviennent. Le flot de larmes, incessant, intarissable, ravageait toujours ses joues, obstruait sa vue, achevait sa chute sur le sombre habit sacerdotal. La main droite de Lucy glissa délicatement de la paume du pasteur, et farfouilla dans les poches de sa robe. Elle finit par en tirer un mouchoir, mais fit la grimace devant les nombreuses tâches qui le parsemait. Elle ne pouvait décemment offrir un tel torchon à un homme de la condition de Jonathan. Réfléchissant quelques secondes, elle glissa légèrement sa main dans la poche du pasteur, y trouvant directement son propre mouchoir. Son métier lui donnant de maintes occasions de voir les hommes se déshabiller, elle connaissait par cœur l’endroit où ils rangeaient leurs petits accessoires. Elle avait donc réussi à attraper rapidement le petit morceau de tissu, sans vraiment porter atteinte à la pudeur extrême de Jonathan. Lucy était de toutes façons certaine qu’il n’était pas en état de s’offusquer pour si peu.

D’un geste qui se voulait empreint d’une tendresse qui ne lui était pas naturelle, la fille de joie tamponna les yeux d’azur du mouchoir immaculé aux effluves de lavande, essuya les traces de larmes qui parsemaient ses joues. Le pasteur y verrait sans doute plus clair à présent. Elle lui fourra ensuite le morceau d’étoffe dans la main, et, de ses doigts libres, elle dégagea les mèches éparses de sa chevelure blonde qui obstruaient son front et dissimulait son visage. Elle le voyait mieux à présent. Mais ses traits étaient ravagés par les larmes, ses yeux étaient bouffis, et il y’avait dans ses prunelles la flamme étrange, un peu vague, des gens que l’alcool ou la drogue a désinhibé. Ses lèvres tremblaient des sanglots qui s’en échappaient encore. Ses traits enfin, sur lesquels on pouvait lire d’ordinaire la tranquillité, la lumière que confère la foi immense, absolue, ses traits étaient comme figés, rendus éteints par le chagrin, le désespoir et la culpabilité. Car il se sentait coupable. Mais de quoi ? D’avoir voulu mettre fin à sa souffrance en quittant son bourreau ? Si cette femme ne l’aimait pas, et même ne l’avait jamais aimé, ne devrait-elle pas être heureuse, elle aussi, d’être débarrassée de cette désastreuse union ? En réalité Lucy comptait sincèrement Jonathan comme un être exceptionnel. Pour le quart des méfaits qu’il avait eu à subir de cette épouse, combien l’auraient battue, bafouée, violée ou répudiée ? Le bon pasteur avait tout subi en silence des années durant, le mépris, la haine, le dédain, la moquerie, et voilà qu’il se flagellait encore ? Non, la prostituée ne comprenait pas, et elle doutait que Jonathan puisse lui apporter des explications très claires dans cet état d’ébriété. Mais, à présent qu’elle avait au mieux dégagé son visage, Lucy planta son regard dans celui du ministre divin, réfléchit quelques secondes à la façon dont elle pourrait tourner ses paroles de façon délicate, puis se lança, un sourire qui se voulait réconfortant au coin des lèvres :

- Vous êtes tout sauf un monstre. Allons, expliquez-moi.

Car Lucy devinait autre chose. Jonathan semblait avoir fait le deuil de sa relation destructrice avec son épouse depuis longtemps déjà. Il avait lancé la procédure de divorce de sa propre initiative. Cette seule nouvelle n’avait pas le pouvoir de le mettre dans un tel état. La prostituée présageait un évènement plus grave, dont le pasteur semblait vouloir se décharger, vider son cœur d’un fardeau qu’il ne supportait visiblement plus. Voilà pourquoi la jeune femme lui avait demandé des explications. C’est  parce qu’elle sentait, au fond d’elle-même, que la solitude réunissait ces deux êtres qui, paradoxalement, chacun à leurs manières, apportait un réconfort aux autres, réconfort dont jamais ils ne pouvaient trouver réciprocité. Et aujourd’hui, le père spirituel des esprits égarés, le confesseur des âmes de Whitechapel, avait, à son tour, besoin de confesser ses tourments. Et c’était la pécheresse qu’était Lucy, la créature sans âme, déversoir de tous les vices charnels de l’humanité, brebis reniée du troupeau des fidèles, qui allait recueillir la confession de leur berger.

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Jonathan R. A. Williams
Jonathan R. A. Williams

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Je n'aime pas me décrire...mais on me dit quelqu'un de gentil, tolérant envers beaucoup de choses; et il est vrai que le Seigneur m'aide à voir le bien dans le cœur de tous. Cependant, cette même capacité me rends aux yeux des gens très fanatique et naïf. Je n'avais jamais vu les choses sous cette angle, mais il faut croire que les gens ne voient en moi qu'un pasteur de pacotille. S'il y a une facette de moi que j'apprécie particulièrement, c'est le fait que je sois quelqu'un de très romantique ! Même si tout le monde préfère dire que je suis quelqu'un de niais...mais ne croyez pas que je sois stupide, car il m'arrive d'être très fier et impulsif. Je ne suis pas très courageux, mais je ferai toujours de mon mieux pour protéger les gens que j'aime, comme mon petit frère. J'ai aussi une profonde attirance pour les rousses. On me surnomme Quasimodo à cause de mon apparence quelque peu trapu -et certes poilu bien que blond, par opposition à la magnificence de mon frère.
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MessageSujet: Re: Le fardeau d'une décision [Jonathan] [Fini] Le fardeau d'une décision [Jonathan] [Fini] Icon_minitimeMar 8 Aoû - 21:03



☾ Le Fardeau d’une Décision ☽

« i'm taking back the crown »

Eglise St Mary Matfelon - Whitechapel, Mars 1891

Jonathan poussa un long soupir, essayant de contenir sa tristesse. Ou ses larmes de joie ? Il ne savait pas encore faire la différence, et ignorait même pouvoir un jour la comprendre. Tout ce qu'il savait à cette seconde précise, aussi penaud qu'alcoolisé devant cette jeune femme, c'était qu'il n'aurait pas du ainsi oublier leur rendez-vous pour quelque chose d'aussi simple et fallacieux; qu'une simple remontrance ultime ait pu le mettre dans un état pareil. Ses doigts se remplissaient de larmes au fur et à mesure qu'il cherchait à les cacher. Pourquoi fallait-il que le monde fut si intolérant, si tristement codifié dans des limites qui empêchaient rétractation ni même bon sens.

Qu'il eut ainsi réprimé tout espoir au profit d'une bonne figure, d'une image que l'on ne pouvait se permettre de briser sous peines de se voir salir jusqu'à la centième génération. Il ne doutait pas une seconde que bientôt, leurs noms seraient dans les journées, ne serait-ce que pour cette histoire fantasque. Le pasteur n'aurait plus une seule seconde à lui, tout ne serait plus que tentative de se fondre dans la masse de Whitechapel pour ne pas se faire remarquer. Il savait que désormais, des regards réprobateurs naitraient sur les visages des bourgeois qui le verraient rentrer chez lui dans la City de Londres. Des gens à qui l'on a bien appris à rester dans les cages. Et à ne s'en échapper que par des moyens détournés, mais jamais de manière aussi brutal et ouvertement répressives.

Peut-être les personnes de Whitechapel le verraient-ils d'un oeil plus aimable, comme un bourgeois auquel on ne s'attendait pas une telle ouverture d'esprit jusqu'à la cassure d'un esprit aussi gentil. Après tout, le quartier le connaissait assez bien pour savoir que cela n'était pas dans ses intentions que de faire le mal autour de lui. Mais peut-être l'oublieraient-ils. Peut-être tout simplement le regarderont-ils de travers en se disant que finalement, on l'avait rapidement jugé pour sa bienveillance, et que les paroles qu'il prononçait étaient tout autre que celles qu'il suivait. Lui, un homme si gentil, répandant l'amour et la bonne parole autour de lui, la bienveillance envers les faibles et les différents, le seul ecclésiastique au centaine de kilomètre qui osait lever l'horreur sur les préjugés contre les homosexuels. Cette personne là, venait de faire enfermer sa femme à l'asile. Si, durant les jours prochains, son église serait un peu moins rempli que les autres jours, Jonathan ne pouvait leur en vouloir. Il s'en voulait déjà bien assez comme cela.

D'une oreille percluse d'un brouillard acerbe, engeance de sa migraine qui claquait encore ses mains veineuses tout autour de ses neurones, il entendit la douce voix de Lucy. Celle-ci lui disait que ce n'était pas grave. Pas grave d'avoir oublier. Certainement que cela ne l'était pas, et que tous n'auraient que lever les épaules en se disant que ce n'était qu'une prostituée, au final. Pourquoi perdre son temps. Mais Jonathan ne la voyait pas comme cela. Elle était gentille, et bien plus chaleureuse au fond de son coeur qu'elle ne voulait le laisser prétendre. Pas une seule fois durant leurs leçons n'avait-elle demandé à profiter une nouvelle de la chaleur de ses draps de soies, ou de celle de son bain, sans qu'il ne lui ait proposé d'abord. La jeune femme n'était pas de celles qui ne voulaient que profiter de la trop grande bonté d'un homme perdu et esseulé. Mais quand la délicate voix annonça l'idée que ce fut sa femme qui le faisait pleurer, Jonathan ne put que se reperdre dans ses souvenirs, malgré que la prostituée ait pris ses larges mains dans les siennes, si menues. Son agacement qui survint peu de temps après ne put que le faire sursauter encore, tremblant misérablement. Cette agacement à la voix féminine lui rappelait encore trop vivement les hurlements de sa femme, car l'on pouvait appeler cela ainsi à ce stade de cruauté.

Lucy dut observer que brusquer les choses n'arrangèrent rien dans l'attitude du pasteur et s'adoucit aussitôt en une excuse. Elle l'appelait Révérend d'ailleurs, il n'avait pas encore remarqué cela. Pourquoi mettait-elle ainsi une barrière entre eux, tel un semblant de hiérarchie, alors qu'il s'étalait plus bas que terre, ayant moins d'honneur envers son sexe fort qu'il n'en avait envers lui-même. N'importe qui aurait ris à sa face, se demandant finalement si le bourgeois n'avait pas demandé le divorce car il était bien trop émotif pour épouser une femme. N'était-ce pas même ce que son notaire avait insinué ? Jonathan, du fait de ses convictions, avait fini par avoir l'habitude qu'on le prenne pour un homosexuel, et ces pleurs de fillette ne feraient certainement qu'appuyer sur les préjugés qui couraient déjà. Il n'avait pas tant peur pour sa réputation que pour le tort que cela pouvait faire à son temple protestant. Le jeune homme ne souhaitait que sauver son prochain. Mais il avait fini par ne plus être un être humain lui-même, ne se voyant que comme une sorte d'ange sauveur qui n'a nul besoin humain, juste beaucoup d'amour et de conseil à donner. Cela avait fonctionner pendant six ans avant que la dure réalité de son aspect primaire le rattrape. Il allait bientôt avoir trente ans, après tout.

Jonathan s'assit sagement, jetant un coup d'oeil à la bouteille d'un oeil torve. Il n'en voulait plus. Il n'en avait jamais eu besoin en vérité, cela n'avait été qu'un coup de faiblesse, l'enclume d'une fragilité déconcertante qui avait posé sur son front les lèvres de l'inconscience. Oh, il ne s'en sentait pas mieux le moins du monde. Les larmes avaient finit par se tarir, ne laissant plus sur le visage du pasteur qu'un visage rouge, des yeux rouges d'où ressortaient deux iris d'un bleu électrique. La jeune femme remettait ses cheveux en place pour que l'on puisse voir son visage, mais il n'était pas sûr de vouloir qu'on le voit. Lui qui tenait d'ordinaire si précaution de son apparence, toujours bien coiffé, barbe parfaitement taillé, si ce n'était parfois pas complètement rasé. Le cou frais et la peau bien nettoyé, le voici bien dans un triste état. Il se frotta les yeux de ses mains retrouvés et se mordit les lèvres pour y retrouver un peu de sensation.

- Vous ne comprenez pas... c'est... C'est fini. Entièrement fini... Voilà... Le verdict a été porté... auj...aujourd'hui et, c'est fini, ils étaient tous là, du... public... venu voir la salope de bourge et le pasteur sans couilles, qui au lieu de serrer les dents, a fini après six ans par en... venir... à la justice, contre... ces putains de loi de bienséances, et des codes religieux...

Rapidement, Jonathan passa une main dans ses cheveux pour les ramener en arrière, sentant bien que ceux-ci n'arrêtaient pas de lui retomber dans les yeux. Il ne faisait plus même gaffe à son langage, plus ordurieux que jamais il n'avait encore utiliser de sa vie. Se grattant le sommet de la tête, il finit par fermer les yeux pour se remettre les idées en place. Mais toute cette rage, confondu dans son sang, incapable de les ressortir en mot, lui fit prendre la bouteille d'alcool et la jeter violemment à travers la salle. Son fond partit se répandre sur le mur.

- ET J’ÉTAIS UN PUTAIN DE HÉROS ! J'ai embauché toute l'année passée un détective qui a trouvé tellement de preuves, qu'elle couchait avec des dizaines de sales bourgeoises. Et j'ai payé un si bon avocat... qu'en même pas l'étalage de...des accusations, c'était fini... tout le monde n'a vu que le monstre en elle, et j'étais le héros... on venait... me tapoter l'épaule... oh mon pauvre ce que vous avez pu souffrir, ça devrait pas exister des salopes comme ça dediou...

L'alcool se dispersait un peu plus dans ses neurones, ouvrant tout son champ de possible à tout ce qu'il pouvait dire. Sans aucune retenu de vocabulaire, rien. Il serra les poings devant ses yeux, si fort que l'on pouvait voir ses jointures devenir blanches. Heureusement n'avait-il pas d'ongles. Il poussa un long soupir pour tenter de reprendre contenance, bien qu'il devait être effrayant à voir.

- ... et elle... sur le banc des accusés, alors que la police la ramenait au poste... pour que les médecins viennent la chercher... elle me hurlait dessus... que j'étais fourbe... lâche... faible... Qu'il n'y avait pas idée pour un véritable homme que d'obliger le divorce parce que son mariage forcé ne possède ni amour ni enfant..........

Ses mains se remirent à trembler, et le pasteur avait beau s'arracher les cheveux entre ses mains, plus rien ne fonctionnait pour adoucir toute l'horreur qui traversait ses veines. Tout son corps se crispait d'émotions diverses et variés, mais aucune de suffisamment positive pour l'aider à supporter son mal-être. Même la présence de Lucy ne l'aidait plus. Mais il ne voulait pas lui faire de mal. Pour se défaire de cette violence en lui, Jonathan se leva brusquement et jeta la table contre le sol, l'envoyant rejoindre non loin de la bouteille brisé dont les morceaux de verres remuaient encore.

- QU'UN VÉRITABLE HOMME AURAIT EU UN MAITRESSE, OU VOIR DES PUTES, PARCE QUE C'EST BIEN VU DANS LA SOCIÉTÉ, ÇA !

Tremblant de tous ses membres encore, il contourna l'endroit où se trouvait Lucy; ne pouvant lui offrir ni regard adouci ni caresse rassurante. Il était terrifié à l'idée que son agressivité puisse la faire partir, elle qui faisait partie de ses rares amis. Jonathan finit par s'asseoir sur le lit, les yeux secs, n'étant plus capable de pleurer.

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i won't say i am in love
"Lune. Avant, que le jour ne vienne. ✻ Entends, rugir le coeur de la bête humaine. C'est la complainte de Quasimodo qui pleure, sa détresse folle, sa voix, par monts et par vaux s'envole, pour arriver jusqu'à toi. Lune, veille sur ce monde étrange qui mêle sa voix au chœur des anges."
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MessageSujet: Re: Le fardeau d'une décision [Jonathan] [Fini] Le fardeau d'une décision [Jonathan] [Fini] Icon_minitimeVen 11 Aoû - 11:18


Le fardeau d’une décision

« Eglise St Mary Matfelon, Whitechapel »

Mars 1891
Lucy, effrayée par le blasphème inconsciemment prononcé devant un pasteur déjà au bord du précipice, était à mille lieues de s’imaginer la situation rocambolesque, et ô combien tragique dans son absurdité, qui allait s’ensuivre. Le contact des mains fraîches de la prostituée au creux des larges paumes toujours chaudes de Jonathan semblait comme lui avoir redonné quelque peu pied avec la réalité. Lorsqu’elle lui demanda des explications d’une voix qui se voulait douce, et qu’elle dégagea son visage des mèches de cheveux éparses qui le recouvrait, le pasteur reprit contenance, débarrassa de ses yeux les derniers vestiges de ses violents sanglots, mordit ses lèvres et prit la parole. Lucy avait vu juste. Il s’agissait bien du divorce. Les premières phrases furent d’abord confuses, hachées. Puis, le pasteur de Whitechapel, l’orateur glorieux qui clamait ses divins sermons à la face de dizaines de fidèles, se mit à jurer. Soudain la langue du trop gentil Jonathan se délia, entravée depuis de tant d’années, par les bonnes mœurs, par l’éducation bourgeoise, par sa dévotion sans failles, par sa trop grande bonté qui faisait de lui-même son propre tyran. Et la confession vint enfin, fleurie d’un langage ordurier, rendue confuse par les embruns de la boisson, et la rage, l’amertume, la déception accumulées si longtemps explosèrent à travers une tirade ponctuée d’injures et de regrets.

Ô combien avait dû souffrir ce ministre divin d’apparence si tranquille, mais qui aujourd’hui laissait transparaître une fragilité telle que Lucy était effrayée par l’intensité de la douleur qui terrassait cet homme pour qui elle avait tant d’admiration. Il sembla reprendre ses esprits un moment, passa la main dans sa chevelure blonde débraillée, paupières closes. Lucy, le regard au fond duquel elle essayait de dissimuler sa mélancolie toujours fixé sur le pasteur, n’eut qu’à peine le temps de voir la large main saisir d’un geste vif la bouteille grâce à laquelle il s’était enivré et la jeter d’un geste violent contre le mur d’en face. Le verre éclata avec fracas, répandant le breuvage couleur de sang qui coulait sur la pierre en une funeste vision.

La prostituée, qui était si proche du pasteur, ne put empêcher le violent sursaut qui la fit se dresser d’un bond, s’éloignant inconsciemment d’un pas de celui qui ne maîtrisait plus ni ses émotions, ni ses gestes, ni l’amplitude de sa voix. Car il hurlait à présent, ponctuant toujours son récit décousu d’injures, ayant réussi à prouver sans peine aucune les infidélités saphiques auxquelles son épouse se livrait sans la moindre discrétion, désabusé de ce tribunal qui avait ovationné le héros triomphant qu’il ne voulait pas être, qui avait compati au martyr silencieux de l’ange divin qui avait eu à souffrir durant tant d’années du diabolisme féminin dans ce qu’il avait de plus abject. Il ne semblait guère heureux d’avoir su imposer sa suprématie avec tant d’aisance, et la culpabilité d’avoir gagné ce procès un peu trop facilement s’en ressentait dans l’amertume de ses confessions.

Avec tristesse, Lucy, toujours hors de portée des éventuels gestes brusques du pasteur, songea qu’elle avait été bien naïve de s’imaginer qu’un homme, fut-ce Jonathan, puisse échapper aux embruns de violence que conférait l’alcool. Même lui paraissait devoir lutter de toutes ses forces pour contrôler ses excès de rage, les jointures de ses mains devenues blanches à force de serrer les poings, les muscles de son visage crispés par une colère mal maîtrisée. Les lèvres étaient pincées, et ses yeux, ses yeux qui apaisaient tant la prostituée en temps normal, étaient assombris par une lueur inquiétante, une lueur qu’elle avait souvent vue dans l’ivresse, et qui lui semblait comme annonciateur de funestes desseins et d’actes regrettables. Les yeux étaient secs. Les abîmes abyssaux du désespoir avaient cédé leur triste place à une ire dévastatrice qui, tel un voile obscur, promettait de s’abattre sur les yeux du pasteur, lui masquant à présent tout ce qui, en ce monde, lui voulait du bien. Il ne semblait même plus voir Lucy, et elle-même ne s’approchait plus, bien consciente que le peu de maîtrise de soi qu’il s’était efforcé de rassembler devant la prostituée avait à présent complètement disparu. Il ne s’agissait plus de Jonathan à présent, mais de la sombre facette qui sommeillait en chaque individu, désinhibée par l’alcool, et qui bâillonnait la conscience, les scrupules, les règles et l’éducation pour donner libre cours au déchaînement des instincts primaires que tous, en temps normal, ont plus ou moins tendance à refouler.

Il continuait de s’expliquer. L’homme qui avait tant écouté de complaintes, qui s’était si longtemps tu, déversait à présent ses déboires en un flot intarissable devant une prostituée qui l’écoutait sans mot dire, sans jugement aucun, éprouvant seulement une pitié muette devant le sort enduré si longtemps par ce malheureux pasteur qui aurait tant mérité une femme qui l’aima. Mais Lucy n’écoutait plus. Aux mots de « police » et de « médecins », son cerveau s’était embrumé par l’horreur de ce qu’elle devinait mais qu’elle ne voulait croire. La prostituée avait su, tout au fond de son cœur, en voyant les sanglots déchirer Jonathan que quelque chose de plus grave, de plus sordide et de plus tragique que son divorce d’avec une femme qu’il n’aimait plus s’était déroulé. Aussi d’une voix blanche, mitigée entre l’horreur d’apprendre de la bouche du pasteur une vérité qui glaçait d’ores et déjà ses veines d’épouvante et l’effort d’user de la douceur et de la patience de mise face à un homme brisé, la jeune rousse parla :

- Des médecins ?? Mais…mais ?? Ou-est-elle ??

Lucy n’avait pas même envie d’entendre la réponse, qui se lisait sur le visage décomposé du pasteur, dans sa déchirante crise de larmes, dans son ivresse incongrue et dans ses inconcevables accès de violence. Mais une partie d’elle ne voulait pas y croire. Elle voulait entendre de la bouche du pasteur une explication qui réfuterait l’horreur de la sienne, qui libérerait son âme de l’entrave qui paraissait l’étouffer soudain, et elle pousserait un soupir soulagé, vaguement honteuse d’avoir pu imaginer ne serait-ce qu’un instant cet adorable pasteur complice d’une si effroyable situation. Pour le moment, il semblait incapable de réfuter quoi que ce soit.

Son état empirait. Les embruns de l’alcool affluaient à son cerveau pour embrumer le peu d’esprit qu’il lui restait. Les larges paumes devenaient tremblantes, ses doigts se crispaient avec force sur ses cheveux. Soudain, il se leva d’un bond, envoyant la table de bois sur le sol avec un fracas terrible, prouvant la force que ses larges mains et ses épaules trapues accusaient. Lucy avait été bien avisée de s’éloigner de quelques pas, redoutant ce genre de réactions qui étaient, hélas, plutôt communes à l’ivresse. Avec un chagrin sans nom, la prostituée vit dans ce mouvement brutal comme un sombre présage de plus de la situation terrible qu’elle s’imaginait. Trop engourdi par la boisson, le pasteur ne lui accordait pas la faveur de la libérer du calvaire au fond duquel elle s’était enserrée, ne tentait pas de nier l’horreur que Lucy ressentait devant la situation, et qui transparaissait dans ses questions hachées. N’ayant plus rien à casser à portée de main, et refusant sans doute de s’en prendre à la jeune rousse –scrupules que bien des hommes auraient balayé d’un revers de main-, Jonathan continua de hurler. Sa femme, la bonne société londonienne, auraient sans doute accepté avec plus de clémence qu’il prenne maîtresse ou fréquente les filles de joie. Mais que lui, pauvre bougre romantique, finisse par divorcer, attristé par six années d’indifférence et de mauvais traitements de la part d’une femme qu’il avait réellement aimé, renvoyait à l’élite londonienne l’image castratrice d’un homme faible, lâche et soumis à une créature dont il se devait, en bon représentant de la gent masculine, d’être le maître.

Il jurait comme un véritable charretier. « Voir des putes ». Lucy avait pâli sous l’insulte, mais s’était tue. Jamais elle n’aurait cru qu’un homme puisse la blesser par ses paroles, coutumière de ce genre d’injures qu’elle entendait à longueur de journées, sans cesse rabaissée au rang de créature impie auquel elle appartenait. Jonathan était le seul qui, justement, ne la traitait pas comme une pute. Ce qu’il lui offrait, dans sa grande bonté et sa charité, n’attendait aucun retour. Il se suffisait de sa compagnie. Le métier de la rousse était même un tabou entre eux deux. Jonathan semblait ne pas s’admettre que sa protégée était contrainte de gagner sa survie en monnayant ses charmes de la manière la plus vile qui soit et Lucy, quant à elle, n’osait évoquer son labeur qu’elle savait infâmant, ne voulant pas salir la pureté du généreux pasteur en évoquant devant lui son quotidien d’hérétique et de brebis égarée.

Le souffle court, le corps saisi de tremblements qui paraissaient presque des convulsions, Jonathan semblait avoir déversé le plus gros de sa rage. Mais, par délicatesse ou par précaution sans doute, il se dirigea vers son lit pour s’y asseoir, après avoir soigneusement évité Lucy. La fille de joie fut touchée plus que de raison par cette prévenance, revoyant son beau-père qui, dans ses moments d’ivresse, la cherchait dans le but d’assouvir sa colère sur quelque chose qui ressentait la douleur et non sur un objet de bois inanimé. Elle se souvint surtout que son beau-père, une fois calmé, avait soudain très soif, et le pauvre Jonathan, si peu habitué à l’alcool, s’était égosillé à en perdre la voix. Alors qu’il tomba comme abattu, assis sur son lit, le regard vide et sans larmes, Lucy crut pouvoir s’approcher de nouveau. Elle saisit d’abord un verre et le remplit d’eau au robinet avant de s’agenouiller devant lui en lui tendant, pour être à sa hauteur. Elle était toujours fébrile, les mains rendues tremblotantes, non moins par la peur que les excès de violence de Jonathan avaient provoqué chez elle que par l’anticipation de la faute qu’il allait lui avouer. N’osant plus le questionner, n’ayant pas même eu l’occasion de prononcer un mot pour le réconforter, tant il avait tempêté, hurlé, gesticulé, Lucy ne put que lever son regard interrogateur vers lui, regard dans lequel elle ne parvenait pas à dissimuler cette fois-ci la panique et la terrible inquiétude de ce qu’il allait bien pouvoir lui révéler.
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Jonathan R. A. Williams
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MessageSujet: Re: Le fardeau d'une décision [Jonathan] [Fini] Le fardeau d'une décision [Jonathan] [Fini] Icon_minitimeSam 12 Aoû - 18:51



☾ Le Fardeau d’une Décision ☽

« i'm taking back the crown »

Eglise St Mary Matfelon - Whitechapel, Mars 1891

La tristesse étouffante avait terminé par assécher les globes occulaires du pasteur. Les veines toujours plus rouges que jamais s'enrouler les uns aux autres dans une masse rougeoyante, frappant de contraste et de lumière ses iris. Ses mains avaient cessé de trembler, la rage quittant lentement son corps. Il n'y avait plus de colère dans son sang. Sa respiration se faisait longue et impossible à entendre. Au delà de ses battements de coeur, Jonathan n'entendait plus rien, pas un soupir, pas un seul coup de tonnerre malheureux sur sa personne -tel une punition divine éclatant du Très-Haut. Il se sentait impardonnable dans tout ce qu'il avait pu accomplir.

Mais ce qui déclencha chez cet homme ordinaire, qui n'aspirait qu'à la paix et à l'amour, une toute nouvelle détresse: ce n'était plus les souvenirs de sa femme hurlant dans le temple de la justice, plus la mémoire de son frère jeté en asile par leur propre père. C'était, contre toute attente, le silence de la jeune prostituée. Son mutisme compréhensible malgré les accès de violence de son généreux précepteur. Il fallut quelques secondes à Jonathan pour se remettre les idées en place, son sang martelant ses veines avec toujours plus de vigueur, surtout après son coup de nerf. Comme un homme à la mer, le pasteur tenta de se frotter les yeux pour les rouvrir sur le sol, comme un noyé tentant de garder tête hors de l'eau.

Le silence de Lucy continuait de lui peser, car au final, la seule chose qu'elle en avait visiblement retenu, c'était celà: les médecins. Jonathan ignorait le passé de la rousse, et peut-être lui avait-il rappeler de méchants souvenirs du plus profond de son coeur oublié. Il n'en savait rien, il n'en savait plus rien. Cet acte immonde qui était censé le ramener à la vie semblait de tout côté lui promettre les pires enfers. Il ne voulait qu'enfin avoir le droit d'aimer qui il voulait, et voici que la seule personne qu'il pensait loin de tout cela, loin de lui reprocher quoique ce soit, comme une sorte d'ange martyr au milieu des ténèbres, voici donc que cette personne-ci commençait à le regarder avec terreur. Mais non pas pour tout son langage qui ne manquait pas de faire voisinage à tous les hommes de ce quartier miteux de Whitechapel, mais davantage pour ce qui le déchirait déjà intérieurement.

Lui qui voulait se confesser, se retirer le poids de l'horreur qui le hantait; il devait à présent se rendre à l'évidence. Ce n'était pas devant Dieu qu'il ouvrait son coeur, mais devant un être humain tout aussi fragile et meurtri que lui, même plus encore. Il ne s'ouvrait pas à un homme qui avait juré son âme au Seigneur et qui prenait le parti parfait de l'objectivité absolu. Non, il s'ouvrait à une prostituée dont la vie peinait à se renouveler avec le soleil après chaque nuit, dont les risques étaient considérables. L'objectivité n'était pas leur allié, bien au contraire. Ce fut donc très simplement qu'il réunit ses mains les unes dans l'autre au devant de son front, fermant les yeux pour trouver le courage de dire avec une voix morte et vide:

- Elle est à l'asile. Jeté à l'avis du tribunal pour homosexualité et luxure.

Le dire l'étouffa bien plus que cela ne le libéra. Le temps lui-même semblait s'être arrêté alors qu'il venait de citer à nouveau la sentence de la Justice. Si l'on disait qu'elle était aveugle, ce n'était pas le cas de Jonathan qui mourrait à l'intérieur pour cette stupide injustice. Lui qui menait l'amour au coeur du moindre de ses propos, arguant on devait l'accepter sous toutes ses formes. Redressant la tête, ses yeux étaient à nouveau remplis de larmes, comme arraché du tréfond de son âme pour rediriger sa détresse à l'extérieur de son corps. Prenant ses cheveux entre ses mains, il resta quelques secondes à écouter sans véritablement écouter ce que sa jeune amie pouvait dire. Mais que pouvait-elle dire, à part crier à son tour, outrée de la violence et l'inhumanisme de celui auquel elle devait croire l'âme pure et blanche de ceux qui se font généreux et bon.

- Mon notaire... il me disait que c'était la seule solution. Que les preuves indiquaient qu'elle ne me trompait... qu'avec des femmes.. de nombreuses femmes... et qu'au delà de son homosexualité, il n'y avait pas de sentiments... et que c'était contraire... aux préceptes du Seigneur, qui ne veut que chaque chose soit Amour... je lui ai dis... je lui ai dis tant et tant de fois que je ne condamnais pas l'orientation de ma femme... juste son comportement à mon égard...

Il renifla péniblement, n'ayant plus de force à offrir dans une quelconque nouvelle expression de violence ou de colère. Tel une serpillère, il était sur ce lit, à prier intérieurement pour le salut de son âme, espérant que vienne l'épanouissement. Dire à haute voix ce qu'il se cachait à lui-même. Oser dévoiler son côté obscur, la vérité de son âme que l'on disait si gentille, si aimable. Qu'il suffisait de faire assez longtemps mal à un gentil homme pour en faire sortir la cruelle bête affamée.

- Il me disait... qu'on ne pouvait pas me sortir de là... que si on ne l'attaquait pas sur ses infidélités homosexuelles, je perdrais tout et que... que ce n'était même pas sûr que le divorce soit prononcé. Moi... qui écrit toutes les semaines des sermons sur l'amour, sur l'acceptation de son prochain, des différences de l'autre... j'ai envoyé ma femme à l'asile...

Jonathan fixait le mur devant lui, sans aucune autre expression qu'une détresse inanimée sur le visage. Il n'existait plus réellement, son âme n'était plus qu'intense tristesse. Qu'aurait-il pu faire d'autre. Mis à part trembler de tous ses membres, très légèrement, mais suffisamment visible pour être vu, il haussa juste les épaules. Comme désabusé de la vie. Est-ce qu'il se pardonnerait un jour ?

- Il y a des femmes dans cette ville, qui achètent des poisons pour tuer leurs maris, des vieillards qui les ont épousé adolescente pour avoir une descendance. J'aurai pu faire ça, moi aussi. Cela aurait certainement été plus clément que de l'envoyer là-bas. Mais je suis incapable de tuer quelqu'un... alors je l'ai envoyé à ceux qui seraient capable de le faire à petit feu. Elle a raison, je suis un lâche. Et quand j'aurai dormi, cette nuit que j'aurai décuvé, je ne me souviendrais plus de rien, juste de la joie d'être libre, heureux qu'elle souffre à ma place.

Des larmes sans vie coulaient encore le long de ses joues en feu, alors que ses yeux ne voulaient pas quitter le mur en face. Il devait passer pour un fou, mais n'était-il pas au final qu'un homme ? Tout en pleurant silencieusement et sans soubresaut, tout le contraire de la vague torrentielle qui l'avait envahi tout en buvant, Jonathan baissa la tête, et un léger sourire flotta sur ses lèvres. Il l'avait dit, enfin. Finalement. Ses mains se serrèrent l'une dans l'autre, priant que son amie ne s'enfuit pas.

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"Lune. Avant, que le jour ne vienne. ✻ Entends, rugir le coeur de la bête humaine. C'est la complainte de Quasimodo qui pleure, sa détresse folle, sa voix, par monts et par vaux s'envole, pour arriver jusqu'à toi. Lune, veille sur ce monde étrange qui mêle sa voix au chœur des anges."
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MessageSujet: Re: Le fardeau d'une décision [Jonathan] [Fini] Le fardeau d'une décision [Jonathan] [Fini] Icon_minitimeMar 22 Aoû - 9:38


Le fardeau d’une décision

« Eglise St Mary Matfelon, Whitechapel »

Mars 1891

Jamais Lucy n’avait tant espéré avoir tort. Jamais elle n’avait à ce point voulu se tromper sur ce funeste pressentiment qui dévorait sa poitrine de l’intérieur, consumant la naïveté déconcertante de l’image qu’elle se faisait de ce si gentil pasteur qui ne restait, après tout, qu’un être humain. Mais à la découverte de cette humanité, chez cet homme que la prostituée considérait comme un Dieu, elle voyait le roc inébranlable qu’elle idolâtrait s’effondrer avec un mélange amer de déception, d’horreur et d’effroi. Car à son grand dam, la rousse avait eu raison. Ce triste présage, qui avait affleuré en son âme avec toute l’horreur qu’il impliquait, se révélait dans le discours du pasteur, la langue, l’éducation et les principes déliés par l’alcool. La vérité, crue, terrible, s’échappait de ses lèvres encore tremblotantes de ses sanglots convulsifs, transformant Lucy en statue de sel. Rendue immobile, la boucle close par la cruelle vérité qui semblait résonner à ses oreilles, la fille de joie ne savait que faire, ne savait que dire au pasteur qui agrippait ses cheveux de ses doigts crispés, indéniablement torturé par l’atrocité de la situation. La jeune rousse, le regard baissé, n’osant qu’à peine le regarder, découvrit avec effroi qu’elle n’était pas certaine d’avoir envie de le réconforter à présent. Il lui semblait qu’elle parlait à un autre homme, qu’elle n’avait jamais réellement connu celui qu’elle considérait à tort comme un saint, et ressentait cette réalité qu’elle se refusait à accepter, comme une odieuse trahison.

Pourtant Jonathan ne lui devait rien. Un ministre du culte respecté, bourgeois aisé, n’avait nul besoin d’obtenir l’approbation d’une prostituée quasi mendiante des faubourgs de Whitechapel concernant les décisions inhérentes à son existence maritale. Pourtant au fond de son regard on sentait une détresse profonde, une appréhension terrible, et l’azur de ses prunelles, s’embrumant de nouveau de larmes, paraissait implorer Lucy de lui accorder un pardon qu’il n’avait pourtant pas à lui demander. La fille de joie, quant à elle, ne savait plus que penser, ne parvenait qu’à peine à respirer correctement devant cet homme qu’elle semblait découvrir et qui avait envoyé sa femme, homosexuelle et adultère, pourrir au fond d’un asile. Ce fait, terrible, était certes la réalité. Mais face à elle, Lucy voyait un homme ravagé par une décision qui l’horrifiait autant qu’elle et qui le dépassait. Dans l’ivresse de cet homme si sage, dans la violence du ministre divin pacifique, dans la vulgarité du pasteur bienveillant, la fille de joie n’avait aucune peine à voir un désarroi affolant, un désespoir abyssal qu’il ne semblait plus avoir la force de surmonter.

Debout face au ministre divin, la prostituée écoutait sa confession sans mot dire. L’eut-elle voulu, elle n’aurait su que lui dire. Elle se contentait donc de plonger son regard bouleversé par la déception et l’horreur de la situation dans celui, embué de larmes et non moins désespéré de Jonathan, qui tentait, par des explications confuses, de justifier le sort infâme qu’il avait réservé à son épouse et que Lucy n’aurait pas souhaité même à son pire ennemi. Et tout au fond de l’œil bleu de la prostituée, d’ordinaire impassible, on pouvait lire une supplication muette, comme si elle semblait implorer le pasteur de lui donner une explication satisfaisante, de lui jurer qu’il n’y était pour rien, de lui promettre qu’il avait menti, de faire serment qu’il arracherait son odieuse femme des cercles infernaux au fond desquels il l’avait jetée. Vaincu par l’insoutenable fardeau de sa conscience, l’alcool, les excès de violence et de cris l’ayant privé de ses forces, Jonathan, assis sur son lit, ne criait plus, ne s’agitait plus. Mais la froideur avec laquelle il tentait de débarrasser son âme du poids écrasant de la décision fatidique prise de son plein gré avait de quoi effrayer Lucy. Serait-il capable d’en faire de même avec elle, si cela était dans son intérêt ? Après tout, les prostituées avaient tout autant leur place à l’asile que les homosexuels. D’une voix blanche, au fond de laquelle la prostituée si stoïque en temps normal ne parvenait pas à dissimuler l’amertume de la déception et la gravité de l’horreur, elle lui répondit :

- Pourquoi avoir dit oui ? Au notaire…Pourquoi ?

Lucy ne cherchait nullement à faire du mal à Jonathan. Seul son cerveau embrumé, abasourdi, choqué, parlait à ce moment précis, et la prostituée n’avait pas l’esprit assez clair pour se concentrer sur l’impact que ses dires auraient sur le pasteur effondré. De l’azur pâle de ses yeux elle regardait cet homme qu’elle aimait pour son extraordinaire bonté comme si elle le voyait pour la première fois, et ne parvenait pas encore à assimiler l’horrible vérité. Jonathan, le merveilleux pasteur qui avait résisté à son racolage pour lui offrir bain, repas et lit, Jonathan le ministre divin qui consacrait un peu de son temps libre à tenter d’éduquer une prostituée inculte, Jonathan qui s’était laissé humilier tant d’années par sa harpie d’épouse, Jonathan avait envoyé sa femme à l’asile. Exprimer cette réalité clairement n’en atténuait pas l’horreur, et lorsque le pasteur tenta de se justifier, invoquant l’éventualité de son échec au tribunal, de la perte de ses biens, la tragédie n’en parut que plus atroce. Le ministre de l’amour, de la compassion et de la bienveillance, avait consenti à jeter sa femme aux Enfers pour des raisons matérielles.

La tête de Lucy bourdonnait. Le pasteur tremblait encore de tous ses membres, plus légèrement cependant que quelques minutes auparavant. Son regard, fixé sur le mur en face de lui, semblait ne rien voir. La décision fatidique, atroce, qu’il s’était résolu à prendre semblait le détruire autant que l’asile détruirait la santé mentale de son épouse infortunée. La prostituée tentait de s’expliquer telle infamie de la part d’un homme si bon. Il avait tant souffert de cette horrible femme, et si longtemps. Combien d’humiliations avait-il dû endurer en silence, combien de maîtresses, combien d’insultes avait-il essuyé sans broncher ? N’importe quel homme, torturé de la sorte, aurait craqué depuis longtemps déjà. Lucy cherchait, de toutes ses forces, à se convaincre, mais elle n’y parvenait pas. Cette femme avait beau être cruelle, méchante, injuste, adultère, le châtiment était trop élevé. Sans avoir été présente au tribunal, la prostituée pouvait entendre les cris de l’épouse déchue, sa colère contre celui qui signait son enfermement à vie, acceptant les tortures sans fin qu’elle allait subir entre ces quatre murs maudits, cachés aux yeux d’une société aveugle à ses rebuts honteux qu’elle tâchait de faire disparaître du monde.

Jonathan parlait de nouveau ; il évoquait les meurtres matrimoniaux, les mariages entre vieillards et jeunes filles à peine nubiles, sans doute pour étayer ses justifications. Il savait qu’il l’avait envoyé à la mort, il savait aussi qu’il n’en serait qu’un coupable indirect, qu’il pourrait tenter de s’en laver les mains en somme. C’était sans compter sur sa conscience, qui, cruelle, le tourmentait sans relâche, transformant le gentil pasteur rayonnant de calme et de sagesse en homme ivre, violent et grossier. Puis il se traita de lâche, et vint alors le pire ; il ne regrettait pas son acte. Malgré le caractère odieux de sa décision, il était heureux. Heureux d’être libre, heureux d’être débarrassé de son bourreau, voilà la réelle raison de l’immense culpabilité qui le terrassait ; il était heureux au dépend de sa femme, qui allait souffrir mille maux pendant qu’il savourerait sa liberté retrouvée atténuée par l’âpreté des remords. Pourtant les larmes, dans un silence pudique, continuaient à couler le long de ses joues. Parviendrait-il réellement à être heureux avec ce poids sur la conscience ? Les jambes de Lucy fléchissaient en repensant aux épouvantables histoires qui lui étaient parvenues aux oreilles ; des prostituées devenues folles qui avaient préféré tailler leurs veines plutôt que de subir un jour de plus les tortures médicinales imposées dans ces lieux sordides ; les rares qui étaient parvenues à s’en échapper étaient devenues de misérables créatures à demi-folles qui finissaient par mourir, anonymes et agonisantes, au fond d’une ruelle, affamées ou percluses de froid. Palissant à l’évocation de ces sombres récits, dans lesquels, sans doute, un peu de légende populaire se mêlait à la réalité, la fille de joie, sortant quelque peu de sa torpeur, ne put se retenir de répondre à Jonathan, d’une voix que la situation tragique rendait plus grave qu’à l’ordinaire :

- Peut-être aurait-il mieux valu…la tuer…

Lucy n’était pas le moins du monde cruelle. En temps normal, et en pleine possession de ses moyens, jamais elle n’aurait enfoncé de la sorte quelqu’un, une de seules personnes qui s’était montré bonne avec elle qui plus est. Mais la prostituée ne parvenait pas à dissimuler l’horreur que la décision de Jonathan lui inspirait, et sa bonté ordinaire n’en aggravait que plus l’épouvantable situation. La fille de joie n’aurait guère été déçue d’un acte monstrueux de la part d’un monstre. Mais pas Jonathan. Si quelqu’un d’autre avait fait cet aveu à sa place, Lucy aurait tempêté, et défendu bec et ongles l’honneur du pasteur qui avait la pureté et l’innocence d’une âme d’enfant. Il y’avait quelque chose qui émanait de ce pasteur, qui faisait rayonner la fille de joie de sérénité en sa simple présence. Mais à présent, en le regardant, son cœur semblait une pierre au fond de sa poitrine. Pourrait-elle un jour retrouver à sa vue, le calme serein d’antan ? Le fantôme de son épouse ne la hanterait-elle pas chaque fois qu’elle poserait son regard sur lui ? Pourrait-elle retrouver au fond de son âme la candeur de l’âme d’enfant de celui qui avait livré de ses mains son épouse aux bourreaux psychiatriques ?

Cette réalité, bien plus que les accès de violence auxquels Lucy était accoutumée, l’effrayait outre mesure. A présent la confiance tranquille qu’elle ressentait en présence de Jonathan s’érodait, et c’est avec une certaine frayeur qu’elle posait à présent son regard sur le visage ravagé par les larmes, prenant conscience avec douleur que même le plus gentil des hommes pouvait se révéler monstrueux. La prostituée ne savait plus que faire, ne retrouvant plus en la présence du ministre divin l’étau de sécurité qu’elle affectionnait tant, se sentant incapable de le réconforter, complètement abasourdie par le choc terrible de la déchéance brutale de son idole de son piédestal. C’était aussi sa faute après tout. Si elle ne l’avait pas élevée au rang des Dieux, peut-être la chute aurait-elle été moins brutale. Il n’était qu’un homme, après tout, dans toute sa faiblesse et dans toute la cruauté dont il pouvait être capable. Aussi Lucy, ébranlée par la terrible réalité, bouleversée par la détresse du pasteur autant que par son acte odieux, était mal. Si mal qu’elle aurait voulu s’enfuir à toutes jambes, s’endormir et se réveiller avec la désagréable impression d’avoir fait un horrible cauchemar, et retrouver Jonathan avec ce sourire joyeux aux lèvres et cet éclat presque malicieux qui brillait dans ses yeux d’azur. Morte de chagrin, la prostituée proposa donc, d’une voix blanche, détournant ses yeux du visage dévasté qu’elle avait tant de peine à regarder :

- Je devrais peut-être m’en aller.

En totale contradiction avec ses dires, les pieds de Lucy restaient fermement ancrés au sol. Son attachement à Jonathan restait plus fort que l’atrocité de la situation. Elle ne pouvait réellement consentir à le laisser seul dans un tel état, bien qu’elle condamne violemment sa décision. Il s’agissait de ces dilemmes douloureux entre la conscience et les sentiments qui finissaient par l’entraver. La fille de joie, horrifiée par cette décision, aimait toutefois trop Jonathan pour l’abandonner à son triste sort. Et Lucy, la solitaire Lucy, la misanthrope Lucy, se rendit soudain compte avec effroi, surprise et appréhension, qu’elle avait peur de perdre quelqu’un.

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Jonathan R. A. Williams
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MessageSujet: Re: Le fardeau d'une décision [Jonathan] [Fini] Le fardeau d'une décision [Jonathan] [Fini] Icon_minitimeVen 25 Aoû - 19:51



☾ Le Fardeau d’une Décision ☽

« i'm taking back the crown »

Eglise St Mary Matfelon - Whitechapel, Mars 1891

Le silence. Cet effroyable silence qui accompagnait chacune de ses paroles. Le sang lui tapait au cerveau, bien plus qu'il n'aurait pu lui-même se l'imaginer. Certainement bien plus même qu'il n'arrivait actuellement à s'en rendre compte. C'était presque une mélodie dans sa tête, qui le calmait tout autant qui le mettait jusqu'au bout de ses limites physiques. Il n'avait plus la force de rien, lui qui avait toujours été un être doux, calme, presque effacé, inexistant. Serrant ses mains avec tout ce qu'il pouvait lui rester d'énergie, le pasteur n'osait pas même tourner la tête vers son amie. Il avait tout fait pour éloigner loin d'elle toute cette rage qui l'habitait. Jusqu'au bout de son esprit brouillé, il refusait rien que l'idée qu'il ait pu faire du mal à cette pauvresse.

Mais même regarder sa longue cheveux rousse ne pourrait pas lui faire reprendre conscience. Il était dans un semi-état de réveil, comme si toutes les horreurs qu'il venait de déclamer venaient du tréfond de son âme, et qu'en ces six années de sommeil forcé, l'homme se réveillait sous l'ange. Jonathan peinait à mettre une description sur ce que ressentait ses sens. Que ce fut le confortable lit où il s'était assis qui lui paraissait soudainement aussi dur que le sol, son oreille se laissant assomer par le silence douloureux, où le goût de l'eau disparaissant lentement pour laisser place à l'âpre ardeur de l'alcool brûlant refusant de s'enfuir. Il avait honte.

Néanmoins, jamais il n'avait eu jusqu'ici la sensation de s'être autant libérer. Tout ce qu'il avait voulu dire, ce qui gonflait tel un abcès dans son cerveau. Sa bouche paraissait peut-être à présent impure pour la demoiselle, mais aux yeux du pasteur, jamais il ne s'était autant purifié de toutes les pires pensées qu'il avait pu avoir en tête. Pourquoi avoir accepter l'offre du notaire ? Parce qu'il n'y avait rien d'autres à faire, voyons. Ainsi, Jonathan aurait du tout simplement demandé un divorce simple, sans aucune preuve de méfait, juste décidé que tout était fini. La maison qu'elle habitait actuellement plus souvent que lui serait demeuré à son nom, alors qu'elle était sa propriété. Elle serait restée libre, libre de faire toutes les horreurs qu'elle lui avait fait subir à quelqu'un d'autre.Pis que tout cela, elle aurait eu le droit de continuer à être heureuse. Sa harpie de mère lui aurait trouvé un autre mari, qui accepterait le déshonneur pour quelques piécettes, un homme à qui l'on mentirait pour lui promettre amour et descendance pour ne finalement se retrouver qu'avec une femme adultère et stérile. Combien de futurs hommes de bonnes naissances avait-il sauvé ainsi ? Jonathan serra fortement les dents pour ne pas répondre, car il ne voulait pas répondre. N'en avait-il pas assez dit, pourquoi ne le comprenait-on pas ? Que ce fut de sa voix tremblante qui ne semblait pas accepter la réalité du pasteur, que des bourgeois qui lui tapaient l'épaule en le traitant de héros, le pasteur aux yeux rouges de larmes se sentait cruellement incompris.

Jonathan tiqua au moment où la prostituée revint sur sa volonté de ne pas la tuer. Qu'il aurait peut-être mieux valu qu'elle quitte ce monde plutôt que de lui faire subir toutes ces futurs horreurs. Le pasteur fronça les sourcils, le regard fixant toujours le vide au delà de ses mains jointes. Alors ainsi, elle n'avait pas le droit de souffrir comme lui avait été torturé par ses soins pendant tant d'années. Etait-ce la solidarité féminine qui faisait parler la bouche de cette pauvresse ? Savait-elle mieux que lui les dégats que pouvaient causer la torture mentale et la punition de l'asile ? Jonathan se souvenait avec effroi de son frère, de l'avant et de l'après. De leur mère. Les femmes n'avaient jamais été très gentilles avec eux; que ce fut par leur manque d'attention d'un côté ou par un surplus pour l'autre. Il savait à quel horreur il avait confié son ex-femme et s'en moquait complètement. Peut-être ne resterait-elle que quelques mois là bas. Après tout, elle possédait l'art de la manipulation dans ses capacités; ainsi qu'une riche famille. Jamais elle n'y passerait les six années que Jonathan avait du lentement subir dans l'indifférence la plus totale.

Mais par deça toute la froideur dans la voix de Lucy, qui le glaçait bien plus que toutes ses propres pensées pouvaient le faire, il entendit sa dernière phrase. Ainsi, sa prière n'avait pas été entendu -ou à moitié en tout cas, car même si elle ne bougeait pas pour le moment, sa voix avait aimé la volonté de partir. De s'éloigner de lui. Certainement pour ne plus jamais revenir. Trop terrifiée qu'elle avait été par les paroles du pasteur. Alors qu'au fond de lui, il n'avait fait que se libérer. En veut-on au chien qui mord le maître qui le bat ? Encore une fois, on le louait pour ce qu'il n'était pas, pour ce qu'il ne voulait pas être. Cette arrogance qu'il s'était construite au fil des années de frustration, d'un ange loyal qui gardait en son coeur la souffrance, qui jamais ne parlait, mais qui aidait les autres. Le secret était son arme, le silence son bouclier. Il avait entendu des confessions allant du vol jusqu'au meurtre, passant par le viol et les simples disputes. Ne pouvait-il pas, lui aussi, se confier à une âme charitable qui l'écouterait sans le juger ? Il avait cru que Lucy, qu'il considérait comme une amie, pourrait lui offrir cela. Mais il s'était visiblement tromper. Elle n'avait su voir au travers de son masque, et le considérer comme tous les autres de son troupeau: un berger. Doux, délicat, blond aux yeux bleus la peau clair, un parfait petit angelot aux joues rebondies et au sourire joyeux. Pourtant si Lucifer avait pu devenir Satan, pouvait-on croire qu'un être auquel on aurait donné le bon dieu sans confession eut au final un visage bien sombre. Il n'était pas méchant. Son ex-femme l'était.

Il aurait pu vouloir que Lucy parte. Il était à deux doigts d'en exprimer l'envie, qu'elle disparaisse pour cesser de lui rappeler sa solitude. Mais elle était tout de même une présence. Et quelque chose en lui refusait qu'elle s'en aille pour le laisser plus seul encore. Au moment où il entendit ses pas finalement se diriger vers la porte, le pasteur se leva et prit le poignet de Lucy:

- Non... par pitié... ne t'en vas pas....

Le tutoiement n'était pas quelque chose qui lui venait naturellement. Même dans leurs leçons, Jonathan avait ce quelque chose de solennel qui lui faisait vouvoyer tout le monde. Même ses amis. Il lui arrivait par mégarde de vouvoyer ses amis masculins, même s'il était beaucoup moins frileux envers eux. Mais il respectait les femmes tout autant qu'il pouvait en avoir presque peur. Aussi, revenons-en au tutoiement, pouvait en surprendre plus d'un. Mais la détresse couplée à l'alcool qui dormait encore dans son esprit le faisait dépasser des limites une par une. Se laissant tomber à terre plus que mettre à genoux, le pasteur tenait encore la main blanche de la demoiselle, portant front vers le sol. C'est en redressant la tête qu'il vit alors la marque bleuâtre, presque noir par endroit, qui s'échappait légèrement du vêtement, ornement terrifiant. Son visage prit une mine contrite, réellement blessée par cette marque qui lui faisait lentement reprendre une conscience plus réelle des choses. Le vouvoiement revint à l'ordre du jour alors qu'il baissa honteusement la tête.

- Je suis terriblement navré... Mes histoires sont ridicules comparés à votre malheur. Je vous parle de mes déboires sentimentaux, tout cela dans la honte de l'alcool...  de mes problèmes... tandis que vous... risquer votre vie toutes les nuits... cela m'est insupportable.

Lentement, avec une douceur qui revenait à ce que l'on connu du véritable Jonathan, ce dernier lâcha la main de Lucy, dans une caresse involontaire. Cette blessure l'avait tout autant choqué que ses propres paroles avaient pu choqué la prostituée, lui remettant légèrement les idées en place, assez pour raisonner dans une langue plus honnête et plus fier. Son allure était pourtant toute sauf arrogante alors qu'il restait, tête baissé, le dos courbé, à genoux face à cette figure de la misère.

- C'est juste que... pourquoi ne puis-je être un homme ? Pourquoi n'ai-je pas le droit de la vengeance, de la souffrance et du bonheur...? D'avoir réparations de mes blessures, que l'on m'aide... Pourquoi ceux qui me font du mal devraient-ils s'en sortir sans punitions, sous prétexte que je suis quelqu'un qui veut le bien de mon prochain ? N'ai-je pas le droit de vouloir le mal comme tous les autres hommes qui viennent se confesser à moi ? Je voulais la vengeance, je voulais qu'elle souffre comme j'ai souffert, je ne pouvais pas juste la laisser partir... je ne suis pas le Dieu que je sers, je n'ai fait que m'efforcer d'être son ange docile... gardant pendant des années ma douleur... sans personne à qui la confier... Mais cette rage... cette haine... tout ça parce que j'ai refusé à tromper la personne qui portait mon nom... que je pensais pouvoir être plus fort que toutes les privations d'amour, alors que je m'en faisais le porte parole. Dites moi, Lucy... me considérez-vous maintenant comme un monstre...?

Il eut un silence, ne sachant quoi dire de plus, prêt à refondre en larmes. La savoir partir dans les ténèbres de Londres lui faisait mal au coeur, surtout qu'ils ne se reverraient probablement jamais. Comment pourrait-elle vouloir seulement lui parler si à présent elle ne voulait en elle qu'un traitre. Une autre personne, encore à le voir ainsi. Que devait-il faire Ô Seigneur pour faire les bonnes actions de sa vie, pour une fois ?

- ...vous pouvez partir, je ne vous retiens plus... mais soyez prudente...

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"Lune. Avant, que le jour ne vienne. ✻ Entends, rugir le coeur de la bête humaine. C'est la complainte de Quasimodo qui pleure, sa détresse folle, sa voix, par monts et par vaux s'envole, pour arriver jusqu'à toi. Lune, veille sur ce monde étrange qui mêle sa voix au chœur des anges."
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MessageSujet: Re: Le fardeau d'une décision [Jonathan] [Fini] Le fardeau d'une décision [Jonathan] [Fini] Icon_minitimeJeu 31 Aoû - 22:35



Le fardeau d’une décision

« Eglise St Mary Matfelon, Whitechapel »

Mars 1891

Y’avait-il fardeau plus insidieux qu’un esprit qui doute ? Existait-il lutte plus pernicieuse que la raison contre l’émotion ? Pourquoi la sage Lucy, silencieuse parfois jusqu’au mutisme, exprimait-elle soudain des idées totalement en paradoxe avec ses désirs ? Elle ne voulait pas s’en aller ; c’est cette situation effroyable, et non Jonathan qu’elle voulait fuir. Se réveiller de cet atroce cauchemar dans un soubresaut d’horreur, mais soulagée qu’il n’ait été que les funestes divagations de son cerveau en sommeil. Il n’en serait pourtant pas ainsi ; le pasteur de Whitechapel, le bon, le généreux et le charitable Jonathan, le prêcheur d’amour des bas-fonds londoniens, venait de jeter son épouse dans la plus terrible des prisons. Et la prostituée savait qu’elle serait obligée de vivre avec cette épouvatable vérité désormais ; le fantôme errant de cette femme, morte pour la société victorienne, hanterait toujours de sa présence leurs entrevues jadis si légères, contemplerait toujours de ses yeux vides la fille de joie de basse extraction, impie et reniée, offrir à son époux ce qu’elle avait toujours été incapable de lui donner ; de l’affection. Leur relation tendre enfin, ponctuée de rires cristallins et de bavardages innocents, se verrait ternie à tout jamais par la souillure du sacrifice de cette femme, omniprésente malgré son internement, leur rappelant par son absence la punition étonnamment cruelle que lui avait infligé son mari en réaction aux années d’humiliations subies lors de leur union.

Contrainte de subir l’odieuse présence de celle qu’elle détestait pour avoir fait tant de mal à Jonathan, parce que, contrairement à ses dires, Lucy ne pouvait pas s’en aller. L’idée même de ne plus revoir ces yeux étincelants, ce sourire d’enfant, cette immense silhouette drapée de l’habit sacerdotal, paraissait inconcevable à la fille de joie qui, s’étant délecté un instant de la douceur d’un rayon de soleil,  ne pouvait se résigner à l’abandonner contre la morne obscurité de son existence d’antan, sous prétexte que l’éclat en avait pâli. Pourquoi donc avoir suggéré une idée si saugrenue ? Y’aurait-il finalement au fond de son cœur qu’elle croyait exempt de méchanceté un désir de faire du mal ? Voulait-elle blesser Jonathan ? Cette réaction était-elle le résultat de la lâcheté ? Souhaitait-elle que le pasteur prenne la décision à sa place, qu’il la congédie violemment, lui intimant l’ordre de ne plus fouler de ses pas de pécheresse l’enceinte sacrée de l’église de Whitechapel ? Ou bien, dans un excès d’orgueil, ou dans le but d’être rassurée, voulait-elle entendre de la bouche même du pasteur qu’il avait besoin d’elle ? Lucy elle-même, bien trop troublée et trop égarée pour pouvoir trouver une explication plausible, l’ignorait et c’est le cœur vide, comme mort, mais lourd comme une pierre, qu’elle commençait à tourner les talons devant le silence manifeste du ministre divin à son invective. Les pas de la prostituée semblèrent sortir de sa torpeur l’homme ivre de chagrin et des embruns de l’alcool, qui se leva précipitamment, agrippant de sa large main un des poignets de Lucy dans le but de retenir ses pas. Ce fut la supplique déchirante qui suivit, prononcée d’une voix rauque, encore embuée par les larmes, qui immobilisèrent la fille de joie, bien plus que la force physique de Jonathan qui retenait son bras frêle. Le tutoiement implorant la frappa plus encore que la prière en elle-même, et c’est l’âme brisée de chagrin que Lucy fut témoin du triste spectacle d’un révérend estimé de l’église et de ses fidèles, d’un bourgeois respecté par ses pairs, tombant de fatigue, d’ivresse et de douleur, à genoux devant une prostituée déchue des honneurs et de la délicatesse que l’on devait à une femme respectable.

La jeune rousse, muette de chagrin et de remords, aurait voulu avoir la force de relever le colosse qui s’abattait de toute sa hauteur, de tout son statut auprès d’une idole païenne, hérétique, qui ne méritait nullement l’attention qu’il portait à sa misérable personne, toute entière vouée au vice. Lucy était consciente qu’elle ne valait rien, aux yeux de la société, aux yeux du monde, aux yeux des hommes. Alors, voir Jonathan, membre influent de la bonne société victorienne, agenouillé devant elle dans une posture implorante, tenant une de ses mains au creux de la sienne, lui paraissait insupportable. Une insulte. Un blasphème. Quand un autre homme lui aurait intimé de se taire, lui interdisant d’émettre un avis sur une décision patriarcale qui lui revenait de droit, voilà qu’un pasteur, riche, bourgeois, courbait l’échine sous le jugement manichéen et simpliste d’une putain à demi-morte de froid, inculte et illettrée. Brisée par le chagrin de Jonathan auquel elle avait contribué, la fille de joie le vit avec soulagement tenter de reprendre un peu contenance, et relever son regard rivé au sol. Mais les yeux d’azur, déchus de leur candeur ordinaire, rencontrèrent les avant-bras bleuis, presque noirâtres, de Lucy, que le choc de la situation lui avait fait oublier ; les images de la veille revinrent avec violence frapper sa mémoire. Elle eut honte soudain ; de se trouver ainsi en accusatrice devant l’icône de la vertu, abattue de son piédestal pour cause d’un amour innocent auquel il avait trop cru, alors qu’elle-même se nourrissait du pain infâme qu’elle gagnait en apaisant des vices si malfaisants qu’ils n’avaient sans doute jamais traversé l’esprit candide de Jonathan. Devant les hématomes bleuissant la peau délicate, le pasteur parut plus blessé encore, et alors il s’excusa. Se flagellant dans une attitude qui ne lui ressemblait que trop, demandant un pardon dont il n’avait nul besoin, toujours dans cette extrême délicatesse dont il s’embarrassait même avec les créatures de l’engeance de Lucy. Il disait avoir mal. Mal de ce que la prostituée endurait chaque jour pour gagner son pain, de ce qu’elle risquait à chaque passe, de son avenir incertain, brumeux et plein de souffrance, qui n’aurait de trêve sans doute qu’avec son trépas. Pourquoi souffrait-il de l’existence de la jeune rousse, si piteuse soit-elle, quand elle ressemblait à celle de tant de pauvres créatures de sa paroisse ? Whitechapel regorgeait de prostituées, et il ne se passait pas une semaine sans que l’une d’elles soit retrouvée, à la morgue ou au coin d’une ruelle, morte de froid, de faim, de la violence d’un client ou du sadisme d’un Jack L’Eventreur.

Lucy avait mal. Comment avait-elle pu enfoncer un homme à terre, déjà agonisant ? Jonathan qui plus est ; Jonathan qu'elle idôlatrait, Jonathan qu'elle admirait et Jonathan qui l'intimidait plus que n'importe quel riche client enorgueilli de sa fonction ou que n'importe quelle brute mal dégrossie usant de son poing pour imposer ses desiderata. Se sentant soudain coupable, complice au moins, du désespoir vertigineux qui sillonaient les traits ravagés du pasteur à l'apparence d'ordinaire si soignée, la prostituée se détesta, se méprisa de n'avoir su mieux dissimuler l'horreur que lui inspirait la décision qu'il avait prise, quand lui même, ministre divin prêchant la vertu, les amours chastes et le bonheur conjugal, avait toujours eu la délicatesse de cacher le dégoût qu'il ressentait en son for intérieur pour la profession de la jeune rousse. Mauvaise dans l'art de réconforter, mauvaise dans les rapports humains, elle n'avait pas su voir que le ministre divin, qui avait fait le bien toute sa vie, ne s'était résigné à faire le mal qu'une fois son angélique patience totalement épuisée, une fois que l'énième humiliation, si petite soit-elle, fut devenue insupportable, une fois enfin, que la vue de son bourreau ne lui soit devenu un supplice si terrible que remédier à la situation relevait de la survie. Lucy n'avait pas compris que son épouse ne lui avait guère laissé le choix, qu'elle même avait déclaré la guerre ouverte à l'homme de paix et d'amour qu'était Jonathan, qu'en somme elle s'était enferrée seule dans l'engrenage terrifiant au fin fond duquel elle se trouvait à ce moment précis. Ne pouvant donc guère relever le pasteur de la force de ses faibles bras, Lucy décida de s'agenouiller à sa hauteur, posa sa main qu'il venait de lâcher sur un des bras recouvert des atours sombres du sacerdoce, amoindrissant ainsi cette position supérieure qui lui causait tant de malaise. Effondrée par le chagrin de son ami, par la fatigue, la faim, le choc, l'effroi, l'amertume et la déception, la honte et le regret, la fille de joie placide, ne croyant plus depuis longtemps à la beauté des rapports humains, tomba le masque, peut-être pour la première fois de sa vie, sinon depuis de longues années :

- Je suis là...Je ne veux pas m'en aller. Il ne faut pas s'inquiéter pour moi, j'ai l'habitude. Révérend, pitié ne vous excusez pas...C'est à moi de demander pardon. Je ne suis personne pour vous juger. Juste une putain qui ne sait pas lire et ne connaît pas son âge. Vos histoires ne sont pas ridicules. Comment a-t-elle pu vous faire tant de mal ?

A mesure que le véritable Jonathan semblait refaire surface, dissimulé auparavant sous les atours peu glorieux de la violence, de la vulgarité et de l'incohérence que conféraient l'alcool, Lucy semblait comprendre peu à peu ce qui avait motivé un homme poussé à bout à en venir, la mort dans l'âme, à d'atroces extrémités qui rebutaient son âme d'enfant. Loin d'accepter l'inéluctable, de s'accoutumer à l'image d'une femme tourmentée sur ordre du pasteur au coeur qu'elle croyait d'une pureté divine, loin encore de reconnaître en Jonathan un être humain derrière l'icône, avec les faiblesses et les mauvaises actions que cela impliquait, la fille de joie était vaincue, pourtant, terrassée par ce chagrin qui pourtant, d'un point de vue personnel, ne la regardait pas. Mais il lui semblait que la douleur du ministre paraissait indissociable de la sienne, que jamais son âme ne recouvrerait la paix tant qu'elle n'aurait pas vu de nouveau l'éclat mutin briller dans ces yeux d'azur, que jamais plus le moindre rayon de soleil ne brillerait tant qu'elle ne reverrait pas ce sourire apaisé étirer les lèvres du pasteur. Elle l'écoutait plus paisiblement cette fois-ci, moins accusatrice, moins manichéenne. Elle l'écoutait déclamer son désir de vengeance auquel rêvait chaque être humain, elle l'écoutait admettre qu'il avait tenté de se soumettre à la volonté du Seigneur mais qu'il n'avait que tro subi, elle l'écoutait confesser qu'il ne souhaitait pas que le tourbillon de maux que la harpie lui avait infligés des années durant reste impuni. Tirade d'une honnêteté à pleurer, d'une franchise à glaçer le sang. La prostituée pouvait comprendre le sentiment humain de la vengeance ; mais avoir placé Jonathan sur un piédestal lui avait ôté toute raison le concernant et elle imaginait la moindre de ses réactions, la moindre de ses paroles et le moindre de ses gestes comme émanant de Dieu en personne. Et la question du pasteur, affleurant à ses lèvres tremblantes des sanglots récents qui les avaient secouées, cette question concluant les aveux qu'il mettait à nu devant une prostituée presque mendiante, aurait presque arraché des larmes à Lucy, si elle était personne à avoir déjà pleuré. Avec toute la tendresse dont était capable une prostituée orpheline et solitaire, ses mains se nichèrent au creux des larges paumes de Jonathan, et son regard plongea dans l'azur d'un ciel dévasté par une tempête lorsqu'elle lui répondit :

- Non. Je sais que vous n'êtes pas un monstre. C'est pour ça justement que...enfin...que...que ça me fait peur...quelqu'un de si bon que vous...elle a du vous faire tellement de mal...

Jonathan semblait effondré, las, épuisé, résigné. Pour une raison qui lui échappait, l'avis de Lucy semblait tant compter pour lui, et elle s'était montrée si cruelle dans sa réacton primaire qu'il paraissait se préparer à sa fuite, la mort dans l'âme. Le remords de la fille de joie qui avait réagit instinctivement, craintive à la seule évocation des asiles, s'accrurent à mesure que les yeux du pasteur, déjà exténués d'avoir tant pleuré, se rougissaient de nouveau, comme se préparant à de nouveaux sanglots, lorsqu'il lui annonça qu'il ne la retenait plus, et l'exhortait à la prudence. Ce fut au tour de Lucy d'être bouleversée, se sentant prise d'un vertige à l'idée d'abandonner Jonathan, convaincue du pressentiment funeste que son départ en ces termes sonnerait le glas de leurs rencontres. Elle avait peur de le perdre. Et cette réalité, soudain, submergea son âme qui avait toujours été paisible et exempte des vagues d'émotions qu'apportaient amour et autres affections qui liaient les êtres humains entre eux. Tombant quelque peu le masque, décidée à ne pas perdre ce pasteur dont elle ne retrouverait jamais l'équivalence en douceur, en bonté et en générosité nulle part, malgré ses erreurs récentes, ce fut à son tour d'adopter un ton implorant :

- Je ne veux pas vous laisser ainsi...Laissez-moi rester je vous en prie...Je vous demande pardon...Si je vous ai fait de la peine...Révérend, pardonnez-moi...

Car Lucy prenait soudain conscience de la faiblesse que conféraient les rapports humains, qu'elle cherchait à éviter à l'accoutumée. Peu importe le mal qu'il avait fait, peu importe l'horreur que lui inspirait son acte, si, à cet instant même, Jonathan congédiait la fille de joie, elle n'entrevoyait qu'un long et catastrophiquement sombre tunnel, qu'elle ne se voyait pas la force de franchir. Il fallait que Jonathan lui demeure.

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Jonathan R. A. Williams
Jonathan R. A. Williams

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Je n'aime pas me décrire...mais on me dit quelqu'un de gentil, tolérant envers beaucoup de choses; et il est vrai que le Seigneur m'aide à voir le bien dans le cœur de tous. Cependant, cette même capacité me rends aux yeux des gens très fanatique et naïf. Je n'avais jamais vu les choses sous cette angle, mais il faut croire que les gens ne voient en moi qu'un pasteur de pacotille. S'il y a une facette de moi que j'apprécie particulièrement, c'est le fait que je sois quelqu'un de très romantique ! Même si tout le monde préfère dire que je suis quelqu'un de niais...mais ne croyez pas que je sois stupide, car il m'arrive d'être très fier et impulsif. Je ne suis pas très courageux, mais je ferai toujours de mon mieux pour protéger les gens que j'aime, comme mon petit frère. J'ai aussi une profonde attirance pour les rousses. On me surnomme Quasimodo à cause de mon apparence quelque peu trapu -et certes poilu bien que blond, par opposition à la magnificence de mon frère.
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MessageSujet: Re: Le fardeau d'une décision [Jonathan] [Fini] Le fardeau d'une décision [Jonathan] [Fini] Icon_minitimeMar 5 Sep - 9:20



☾ Le Fardeau d’une Décision ☽

« i'm taking back the crown »

Eglise St Mary Matfelon - Whitechapel, Mars 1891

Cette cave aménagée ne possédait en sol qu'un vague tapis recouvrant des dalles dures et froides; l'on ne pouvait d'ailleurs dire que l'endroit était un exemple d'isolation thermique. Aux contacts de ses genoux, le pasteur ne sentait que la rigueur du tapis dru, et au travers les formes hasardeuses des dalles millénaires. Cela n'était absolument d'aucun confort, mais c'était bien la dernière chose qu'il souhaitait actuellement. Il avait toujours été prompt à se jeter la pierre, se faire le martyr de toute chose et peut-être était-ce cela qui l'avait justement conduit dans cet abîme sans fond de désespoir. Tout ce qu'il avait pu faire, en son âme et conscience pour le bien de son cœur, semblait se retourner contre lui; tel la justice divine qui parlait voix de raison dans le corps d'une jeune femme totalement outrée de la vengeance.

Ce mot infamant et désastreux qui fermait les portes du paradis. Mais Jonathan était prêt à supporter le purgatoire si cela lui permettait de vivre le coeur un peu plus léger pour au moins le court temps qu'il lui restait à vivre. Ce n'était que cela, pour quelques années en échange d'une éternité. Une vie en échange de la sienne. Jonathan savait tout ce qu'il risquait, que ce fut envers la loi des hommes que celle du Seigneur. Il ne se faisait aucune illusion et c'était pour cela qu'il acceptait toutes les remontrances de la prostituée, telle une messagère divine aux cheveux à la couleur des Enfers. Comme un gardienne qui pleurait à chaque entrée d'une âme impure, cette femme lui offrait une oreille désabusée de tout ce qu'elle avait déjà pu lire au travers des nombreux arcs de vie qu'elle avait traversé.

Mais à présent qu'il avait payé le tribut de ses larmes, évacué sa haine et sa colère dans le hall des entrées, Jonathan se tenait tel un condamné à mort; résigné à son destin qu'il savait inéluctable. Il était prêt à laisser au choix de la demoiselle le reste de sa destiné. Le verrait-elle comme un monstre et tournerait-elle définitivement les talons pour le laisser à sa nouvelle vie, celle où il avait laissé son humanité et tout ce en quoi il croyait -ou l'accepterait-elle, avec ses travers, cette fameuse humanité qui en réalité ne s'était jamais autant exacerbé qu'à cette seconde précise ? Car l'humanité avait de cela merveilleux que du noir et du blanc, elle en possédait toutes les facettes. Pleine d'émotions tels que la grâce et la compassion, elle était également capable de haine et de tristesse. Un homme qui ne vivait que pour les hommes ne pouvait être un homme. Pour Jonathan, ce n'était qu'à partir de maintenant, qu'il renouait définitivement avec sa racine matérielle.

Il n'était pas un ange divin, naît pour souffrir le péché des autres sur la Croix. Juste un homme bienveillant, qui voulait l'amour et la paix autour de lui; mais qui oublait sombrement de la chercher en lui-même avant tout. Caressant en son coeur l'idée que ce temps était définitivement fini, Jonathan baissait la tête pour trouver le châtiment final. Celle-ci ne vint cependant pas comme il l'attendait. Jamais il n'avait été quelqu'un de pessimiste, bien au contraire, et pourtant à cette seconde, il se pensait damné pour l'éternité dans un torrent d'incompréhension que même la libération ne pouvait déchirer. Pourtant à cette seconde, la jeune femme s'agenouilla à ses côtés, frêle et bienveillante. Elle lui montra sa présence, le fait qu'elle resterait et qu'elle ne voulait l'accabler davantage. Tout ce que sa bouche évoqua néanmoins fut une violente pique pour le coeur de Jonathan qui secoua la tête avec nonchalance, fatigué:

- Ne dites pas cela s'il vous plait, vous n'êtes pas rien. Vous êtes un être humain, une enfant du Seigneur qui peut tout comme moi, porter jugement et compassion à son prochain; tout cela n'est pas incompatible...

Il ne répondit pas sur la fin de la question, répéter inlassablement les persécutions de sa femme, qui au final ne valait pas plus que les persécutions que devaient subir plus d'un millier de femmes dans le monde. Elle poursuivit pourtant son oeuvre de guérison, avec des mots tout aussi doux et compréhensifs. Il n'était pas un monstre, mais quelqu'un de bon. Qui a du tellement souffrir. Pouvait-on dire qu'une goutte d'eau par jour pendant six ans pouvait éroder la plus forte et solide des roches. La mine contrite de Lucy adoucit le coeur blessé de Jonathan qui redressa lentement la tête, se rendant compte qu'il lui fallait malgré tout répondre de ses colères et de toute la peine qu'il avait accumulé. Se mangeant légèrement les lèvres, il regarda ailleurs, plus dépité à présent qu'emporté par la détresse. Prenant alors ses mains entre les siennes, le pasteur se releva sur ses pieds, aidant la jeune femme à se redresser elle-même.

- Vous savez... tout ce qu'elle m'a fait subir... semble au final n'être qu'un miroir de ce que des milliers de femmes subissent dans leurs foyers. La domination mentale, le fait de ne pas avoir son mot à dire sur quoique ce soit, vous voyez ces hommes qui arrivent d'une longue journée à ne rien faire et qui posent les pieds sous la table attendant d'être servi en tout ? C'était... cela, sans coeur ni espoir d'une quelconque récompense, ni même échappatoire. J'ai juste eu la chance de m'en sortir avec la loi patriarcale de mon côté, mais quand je pense à toutes celles qui ne peuvent rien faire et qui n'ont que le meurtre pour s'en sortir...

Véritablement inquiet, la tête basse et la mine tristement sombre, Jonathan finit par redresser son regard bleu dont les orbites commençaient lentement à perdre leur couleur rouge, rendant ses iris légèrement moins électriques qu'au départ. Il tenta même un petit sourire, d'une timidité extrême alors qu'il se rendit compte que ses mains étaient toujours accrochés à celle de la prostituée. Écarquillant les yeux, il les lâcha subitement en poussant un rire d'une intense nervosité. Le pasteur reprenait de plus en plus le contrôle de son propre corps et surtout de son esprit. Son comportement était odieusement irrespectueux, et il s'en voulait à présent plus que pour tout le reste. Prenant un pas en arrière, les joues bientôt aussi rouge de gêne qu'à l'accoutumé; ses yeux encore quelque peu brouillé scintillaient pourtant un peu alors qu'il reprenait de la contenance. La gêne au coeur, il se retourna alors en titubant un peu vers la table qu'il remit à l'endroit; faisant de même avec les chaises, il poussa un petit soupir.

- Je ne sais pas pourquoi je vous raconte tout cela... vous auriez du voir quand j'en ai parlé au notaire, je me suis presque fait à moitié disputé comme un enfant. Même lui me sermonnait que je n'étais pas un homme, car je me laissais faire comme une femme. Oh, j'avais bien envie de lui dire qu'il fallait bien qu'une femme puisse se conduire comme un homme pour pouvoir en soumettre un autre mais bon, disons que je n'étais pas dans le bon état d'esprit. -Il regarda alors la bouteille explosée par terre et en récupéra les morceaux dans l'évier.- Au moins, j'ai cassé cette chose avant de la finir, bon sang, c'est horrible l'alcool...enfin, à haute dose, mais un petit verre durant le repas, cela passe mieux. Vous vous souvenez de notre premier repas ?

Jonathan sourit alors tout en nettoyant le reste de ses exactions. Sa langue devint alors aussi pendue que lorsqu'il était sous l'effet de l'alcool. Celui-ci pourtant commençant à s'effacer, son langage était maintenant plus doux, plus respectueux. Terminant son ménage avec des gestes précipités comme s'il voulait le plus vite possible effacé cet horrible évènement de sa mémoire, il ouvrit son armoire. Pour le procès, il ne s'était vêtu de ses habits de pasteur, ce qui semblait logique. Il n'avait pas été là-bas en qualité de ministre de la loi, mais en tant qu'homme. Prenant un nouvel ensemble d'habit qui ne transpirerait pas l'alcool et les larmes, il se retourna vers la demoiselle et sourit:

- Ne vous excusez surtout pas, vous n'avez rien à vous reprocher. Je suis l'unique fautif de tout ceci, boire alors que je n'ai jamais bu une bouteille entière de ma vie en une seule fois. J'ai été ridiculement irraisonné. J'espère que c'est vous qui me pardonnerez mes accès de colères stupidement violentes.... -Il regarda de tous côtés et sourit timidement en ouvrant la porte de la salle de bain.- Je pense par ailleurs que je devrais aller me rafraichir, je dois avoir une mine épouvantable et ce n'est pas très respectable pour vous.

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"Lune. Avant, que le jour ne vienne. ✻ Entends, rugir le coeur de la bête humaine. C'est la complainte de Quasimodo qui pleure, sa détresse folle, sa voix, par monts et par vaux s'envole, pour arriver jusqu'à toi. Lune, veille sur ce monde étrange qui mêle sa voix au chœur des anges."
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