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Le fardeau d'une décision [Jonathan] [Fini]

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Lucy E. Wood
Lucy E. Wood

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MessageSujet: Re: Le fardeau d'une décision [Jonathan] [Fini] Le fardeau d'une décision [Jonathan] [Fini] - Page 2 Icon_minitimeVen 15 Sep - 17:35



Le fardeau d’une décision

« Eglise St Mary Matfelon, Whitechapel »

Mars 1891

Il n’était guère dans les habitudes de Lucy d’apporter ce genre de réconfort à un homme. Aussi dégradants soient-ils, les désirs de luxure masculins restaient bien moins complexes à assouvir, et nécessitaient moins de réflexion et de délicatesse. La placide prostituée, à mesure qu’elle prenait conscience de la facilité avec laquelle elle pouvait heurter la fragilité de Jonathan, était presque effrayée d’avoir, pour la première fois de son existence, accès aux tréfonds de l’âme insondable d’un homme,  du ministre de la foi au sein de Whitechapel qui plus est. Honorée ou troublée ? La fille de joie ne savait guère si elle devait accueillir les états d’âme du pasteur comme une offrande ou une malédiction. Elle avait seulement compris, non sans effroi, que le besoin de lui la rendait dépendante de sa présence désormais, elle qui s’était toujours promis de protéger sa solitude, son âme et sa liberté, à défaut de n’avoir su préserver sa vertu, et croyait sincèrement s’être affranchie de ce genre de sentiments qui liaient les cœurs du commun des mortels. Serait-elle capable de surmonter sa pathétique existence désormais, sans cette présence quasi-divine, tombée du ciel, privée de cette compagnie hors norme et du duo si étrange qu’ils formaient ?

Car jamais ils n’auraient dû se rencontrer. Jamais en tout cas ils n’auraient dû converser d’égal à égal. Avait-on déjà vu, dans toute l’histoire de la société victorienne, une amitié entre un pasteur respecté et respectable et une putain des bas-fonds de Londres ? Tout ceci était tout sauf convenable, et sans doute ce talentueux Victor Hugo, dont Jonathan, avec une patience divine, faisait décrypter les œuvres à Lucy, aurait trouvé là matière à un rocambolesque ouvrage. Et Lucy, qui s’était crue plus à l’abri, s’était laissé choir, sans même s’en rendre compte, dans les abysses d’une affection qui épaulait sa vie de ténèbres, tout en l’enferrant  dans une dépendance sentimentale qui lui faisait tout à coup craindre un avenir seule, elle qui se glorifiait de sa tenace misanthropie. Depuis la mort de sa mère, jamais elle n’avait entrevu l’absence de quelqu’un avec autant de cruauté et de crainte, et ce soudain besoin vital de quelqu’un lui donnait le tournis, surtout lorsqu’elle avait conscience d’avoir très bien survécu seule tant d’années.

Et voilà que Jonathan apparaissait telle une tornade, balayant de sa bonté affable les idées pessimistes et résolues que Lucy se faisait du genre humain, éprouvant par la délicatesse de ses mœurs sa résistance mentale qu’elle croyait inébranlable, hermétique à toutes les formes de violence masculines possibles et imaginables, mais peu parée à la douceur d’un ministre divin pétri d’amour candide et de bons sentiments. Jamais la fille de joie ne se sentit plus vulnérable qu’en présence de Jonathan, de la manière qu’il avait de la traiter comme son égale, et de ses égards déstabilisants qui provoquaient chez Lucy un curieux mélange de reconnaissance et de malaise. Là encore il la priait de ne pas s’abaisser au rang qui pourtant le sien, à savoir une prostituée illettrée et quasiment morte de froid, dont la vie  pourtant ne valait rien, sauf aux yeux de l’homme de Dieu semblait-il. Il ne s’agissait pourtant que de la plus simple lucidité, et Jonathan était peut-être trop aveuglé par sa candeur, sa bonté et l’amour qu’il portait à son prochain pour le reconnaître.

Lucy ne répondit donc rien, mais, à genoux devant l’homme abattu, les mains toujours nichées dans les siennes, elle leva vers lui un regard attendri, plein de gratitude et de reconnaissance devant les égards qu’elle ne méritait pas, cette catin qui venait de juger avec tant d’insolence les agissements de l’homme de Dieu qu’il était. Il omettait, sciemment sans doute, par honte, par gêne ou par pudeur, d’étaler les mauvais traitements que son épouse lui avait fait subir. La fille de joie n’insista pas, et se contentait de garder cette position qu’elle voulait rassurante face au ministre divin en proie à une angoisse manifeste, relevant doucement la tête et mordillant ses lèvres d’un air préoccupé. Il ne semblait plus en proie à la colère et au désespoir frénétiques qui l’assaillaient quelques minutes auparavant. Il paraissait dépité, abattu, résigné à vivre avec cet insoutenable poids qui écrasait ses vaillantes épaules, quand, soudain, il se releva, entraînant sans effort Lucy dont les mains étaient toujours nichées dans les siennes. La prostituée tâcha de rapidement se remettre sur ses pieds, et, avant même d’avoir eu le temps de réfléchir aux paroles de circonstance dans ces moments-là, Jonathan prenait de nouveau la parole. Lucy en fut soulagée car, à la vérité, elle ne savait plus trop que dire. Un peu secouée par l’aveu qu’elle avait confessé au pasteur, quelque peu gênée de lui avoir dévoilé autant de sentiments, ce qu’elle n’avait pas fait depuis des années, elle préférait l’écouter que prendre les devants, et peut-être ses paroles lui donneraient du grain à moudre. Alors Lucy l’écouta. Le discours prononcé par le pasteur de Whitechapel lui aurait presque fait tomber la mâchoire, tant il était surprenant. Il comparait l’histoire éprouvante, l’aberration pathétique de ses six années de noces avec une harpie, au quotidien malheureusement terriblement banal d’une grande majorité de femmes anglaises. Il amoindrissait son propre chagrin et ses propres malheurs, hissant de ce fait celui de la gent féminine, qui n’avait d’autre choix que de subir en silence les mêmes humiliations, les mêmes brimades et les mêmes violences qu’il avait lui-même subies, mais en silence, en martyr, car la société victorienne, patriarcale, avait décrété qu’il s’agissait là de la normalité.

Lucy aussi s’était résignée depuis longtemps à n’être rien. Mais elle pensait que les femmes qui avaient eu le courage, la chance ou bien simplement l’occasion de préserver leur vertu étaient récompensées par un minimum d’égards. Il fallait donc croire, aux dires de Jonathan, que les femmes de bonne réputation, riches ou pauvres, n’étaient guère à l’abri de la misogynie ambiante, de la violence patriarcale et du machisme omniprésent au sein de la détestable profession de Lucy. Et, à mesure que cet homme hors norme reprenait ses esprits, il redevenait aussi timide, aussi délicat et aussi pudique que celui que la fille de joie avait l’habitude de côtoyer. Lorsqu’elle vit ses prunelles, qui, doucement, reprenaient leur délicate teinte d’azur pâle, s’écarquiller devant la proximité qu’il s’était permis, sans trop s’en rendre compte, avec la prostituée, il lâcha ses mains d’un air presque horrifié, qui aurait pu offenser Lucy si elle avait ignoré la pudeur extrême du ministre divin. Lorsqu’il se recula d’un pas, les joues embrasées et le regard atrocement désolé, la fille de joie, devant ce saint homme outré d’avoir dépassé les bornes au point d’avoir osé tenir dans ses mains celles d’une femme, sans moquerie, sans méchanceté aucune, ne put retenir un éclat de rire, qui se mariait à celui de Jonathan, gêné et nerveux. Le rire n’étant que rarement spontané chez Lucy, il ne dura que quelques secondes, et bien vite elle reprit son sérieux, repensant avec gravité aux dernières paroles du pasteur. Cette sollicitude à l’égard des femmes, qui pourtant l’avaient tant fait souffrir, cette délicatesse hors norme, le visage ravagé de ce roc incliné ; sans pouvoir l’expliquer, la jeune rousse avait une furieuse envie, presque incontrôlable, de saisir à nouveau ses larges mains chaudes, de frôler de ses doigts les vêtements sacrés du sacerdoce, d’enfouir son visage dans le creux son cou ou les veines palpitaient sous l’émotion et l’alcool, fascinantes sous la peau claire que ne recouvrait qu’à peine le col noir de l’habit. Mais Lucy ne ferait plus la même erreur que lors de leur première rencontre ; il n’y avait que bien peu de gloire à profiter de la pudeur et de la timidité d’un homme. Aussi décida-t-elle de reprendre ses esprits et de contrôler ses pulsions de tendresse qu’elle pensait avoir vaincu depuis tant d’années, pour planter son regard dans celui de Jonathan :

- Je ne savais pas que les hommes se préoccupaient de ça…ça semble tellement normal…Pour tout le monde. Et je ne savais pas que les femmes pas comme moi, les filles bien…mariées, subissaient cela aussi. Enfin…je sais qu’elles sont trompées, j’ai beaucoup de clients qui…enfin…je croyais juste qu’on les respectait plus.

Car, au moins, Lucy avait mérité d’être honnie des hommes. Elle leur offrait ses charmes sans complexe, pour quelques piécettes. N’importe quelle fille normalement sensée comprendrait pourquoi les membres de la gent masculine ne lui accordaient aucun respect ou aucun crédit. Mais même lorsqu’une femme se pliait docilement aux nombreuses contraintes de la société patriarcale, préservait sa vertu, se dévouait corps et âme à un époux qui devenait son maître et auquel elle devait une soumission totale, elle n’était pas considérée. La fille de joie prit conscience, une fois de plus, de la valeur inestimable de sa liberté. Elle était maltraitée mais n’appartenait à personne. A quoi bon la protection lorsqu’elle vient de son bourreau ?

Jonathan parlait de nouveau. Il semblait s’épancher. Il narrait à Lucy comme il était regardé par la société, tel un faible, pour n’avoir pas corrigé avec autorité, voire avec cruauté, les agissements de sa femme. Il racontait comme le notaire, dans une énième humiliation, lui avait reproché sa douceur et sa patience avec une condescendance horriblement déplacée. La fille de joie tressaillit de rage, à l’idée que tous profitaient de la gentillesse, si rare, si précieuse et si exceptionnelle de cet homme, alors que c’était pour cela, plus que tout le reste, que son admiration pour le pasteur de Whitechapel relevait presque de la vénération. Aussi, avec une spontanéité qu’elle ne se connaissait pas, la prostituée lança :

- Cet homme était un imbécile…Un de plus…Mais vous, je vous interdis de croire à ce qu’il dit !!

Car Lucy connaissait à présent assez Jonathan pour se figurer l’impact que ces paroles blessantes avaient eu sur lui. Sans doute n’avait-il rien dit, sans doute les avait-il ressassées, et, le pire, sans doute les avait-il crûes. Voilà ce qui mettait la fille de joie en colère ; c’est que ce pasteur si gentil souffre de par sa bonté, de par son incapacité aussi à exprimer son mécontentement. Le ministre divin, qui n’était finalement qu’un homme, contrairement à ce que pouvait en penser Lucy, avait dépassé ses limites de patience et de réserve ; il l’avait prouvé ce soir avec ce coup d’éclat aussi spectaculaire qu’inattendu, qu’avait amplifié en violence et en théâtralité l’absorption d’alcool dont il n’avait guère l’habitude. Mais il semblait remis à présent ; il commençait même à ramasser les débris de la bouteille de vin, épars sur le sol de la cave, les empilant dans l’évier et maudissant les effets néfastes d’une consommation excessive d’alcool. Puis, avec une sorte de nostalgie dans la voix, il lui demanda si elle se souvenait de leur premier repas. Lucy ne put empêcher un mince sourire de flotter sur ses lèvres. Bien entendu elle se souvenait de cette mémorable soirée, de cette compagnie aussi improbable qu’agréable, de ce dîner aussi improvisé que somptueux. Elle avait rarement aussi bien mangé au cours de sa misérable existence. Un peu étourdie par ce souvenir qui embrumait ses pensées déjà rendues floues par les émotions fortes qui avaient parsemé la soirée, la fille de joie répondit, quelque peu amusée et émue :

- Oui bien sûr…j’étais presque malade le lendemain d’avoir tant mangé…Mais c’était si bon !! Et je me souviens surtout de mon comportement envers vous…J’ai cru que vous m’en voudriez et que je ne vous reverrais jamais…

Car Lucy avait littéralement harcelé de ses charmes le pasteur prude et vierge ce soir-là. Le malheureux avait résisté à la tentation d’abandonner sa vertu à une fille de joie, mais il lui avait fallu essuyer non sans peine son racolage incessant. Ne comprenant d’abord pas ces inconcevables scrupules, elle qu’en principe les hommes payaient pour ce genre de services, la prostituée avait fini par respecter la pudeur de ce ministre de Dieu hors du commun qui offrait le gîte et le couvert à la misérable catin qu’elle était. Elle s’était sentie ingrate, et ce désagréable sentiment revint lorsqu’elle prit conscience que l’homme brisé par l’alcool, le chagrin et les larmes, s’attelait au ménage tandis qu’elle rêvassait. S’approchant d’un bond, elle s’empara du bras qui ramassait les débris de bouteille :

- Laissez-moi faire enfin !! Reposez-vous, vous avez l’air si fatigué…

Mais la propension de Jonathan à ne pas tenir en place, même exténué et perclus de chagrin, était déstabilisante ; il se dirigeait à présent vers son armoire, d’où il sortit une tenue laïque, et, s’approchant de la salle de bains, il se retourna, et, un léger sourire contrit aux lèvres, demanda pardon à Lucy pour la rage sourde qui l’avait envahi tout à l’heure. Quant à la violence, peut-on vraiment la reprocher à un homme qui, ivre de rage et d’alcool, avait pris soin de contourner la jeune femme afin de ne pas la blesser ? Cette délicatesse de plus prouvait à Lucy, -qui, avec honte, admettait en avoir douté un instant-, que la bonté de Jonathan était pure et inextinguible. Délicat à l’extrême, il expliqua, en ouvrant la porte de la salle de bains, qu’il s’apprêtait à offrir une mine plus présentable à sa compagne du soir. Un sourire éberlué et amusé illumina la face de la prostituée qui s’approcha, posant sa main sur celle de Jonathan qui tenait la poignée de la porte, si près de lui qu’elle sentait son souffle chaud, embrumé des vapeurs du vin :

- Voilà pourquoi je ne bois pas…Ce serait trop dangereux dans ma…ma situation. Votre mine est très bien, et ma seule présence n’est pas respectable pour vous…

Plus petite que Jonathan, Lucy se délectait du souffle chaud qui tombait dans son cou, et ne semblait pas vouloir briser cette proximité qu’elle venait d’imposer au pasteur, elle qui s’était pourtant promis de ne plus le mettre mal à l’aise. Mais elle ne parvenait que difficilement à rester à une distance convenable de celui qui exerçait sur elle un pouvoir d’attraction si étrange. Lucy regardait ce visage ; ce visage qui était loin d’être celui du plus bel homme du monde, mais sur lequel se lisait d’ordinaire une telle sérénité, des yeux si pétillants de candeur, de paix et de bienveillance, et un sourire si affable, si paisible, que Lucy se sentait irrésistiblement attirée par ces lèvres soudain. Stupéfaite de ce magnétisme incroyable, la fille de joie pris conscience, avec étonnement, qu’en plusieurs années de prostitution, elle n’avait que rarement offert de baisers aux hommes, qu’eux-mêmes en étaient rarement demandeurs. Ce geste relevait de l’expression d’une telle tendresse entre deux êtres, qu’il n’avait pas sa place au sein des rapports sordides monnayés et mêlant souvent la sauvagerie aux besoins primaires à assouvir. La fille de joie secoua la tête pour reprendre ses esprits ; qu’espérait-elle donc ? Qu’un ministre divin respecté rende son baiser à une fille de joie ? Tâchant de maîtriser une fois de plus ses pulsions, Lucy passa à un autre sujet :

- Vous avez faim ? Je peux vous faire à manger vous savez. Ou si vous voulez vous reposer, vous pouvez aller dormir et je pourrais rester au cas où vous auriez besoin de quelque chose, où m’en aller…Comme vous préférez Révérend.

La gêne lui avait de nouveau fait appeler Jonathan par son titre. Il faut dire que l’habit ne l’aidait guère à oublier qu’il était pasteur. Et puis, Lucy était gênée. Pourquoi cet homme lui faisait cet effet, elle qui ne voyait même plus le visage de ses clients, elle qui pouvait enchaîner une dizaine de passes par nuit, pourquoi la proximité d’un pasteur vierge et divorcé lui causait-elle un trouble si profond ? La fille de joie n’en savait rien, et ne connaissait que bien trop peu les choses de l’amour pour en deviner les raisons profondes.

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Jonathan R. A. Williams
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Je n'aime pas me décrire...mais on me dit quelqu'un de gentil, tolérant envers beaucoup de choses; et il est vrai que le Seigneur m'aide à voir le bien dans le cœur de tous. Cependant, cette même capacité me rends aux yeux des gens très fanatique et naïf. Je n'avais jamais vu les choses sous cette angle, mais il faut croire que les gens ne voient en moi qu'un pasteur de pacotille. S'il y a une facette de moi que j'apprécie particulièrement, c'est le fait que je sois quelqu'un de très romantique ! Même si tout le monde préfère dire que je suis quelqu'un de niais...mais ne croyez pas que je sois stupide, car il m'arrive d'être très fier et impulsif. Je ne suis pas très courageux, mais je ferai toujours de mon mieux pour protéger les gens que j'aime, comme mon petit frère. J'ai aussi une profonde attirance pour les rousses. On me surnomme Quasimodo à cause de mon apparence quelque peu trapu -et certes poilu bien que blond, par opposition à la magnificence de mon frère.
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MessageSujet: Re: Le fardeau d'une décision [Jonathan] [Fini] Le fardeau d'une décision [Jonathan] [Fini] - Page 2 Icon_minitimeJeu 21 Sep - 21:51



☾ Le Fardeau d’une Décision ☽

« i'm taking back the crown »

Eglise St Mary Matfelon - Whitechapel, Mars 1891

Loin de l'affolante frustration libéré du sceau des silences par l'alcool, Jonathan reprenait peu à peu le train de ses sens. Était-ce un contresens de dire qu'il revenait peu à peu dans son carcan sentimental ? Tel un lion auquel la cage aurait été ouverte, l'animal masculin avait vulgairement craché sa haine, sa colère, face à toute une période d'enfermement. Il avait dévoré son geôlier, étendu son cadavre sur le sol, en avait fait un exemple pour toutes les autres femmes qui vivaient dans la peur. Le pasteur n'avait plus honte à présent de dire qu'il avait agi dans le contraire parfait de tout ce qu'il avait pu prêché dans le passé. Oserait-il se représentait face à ses ouailles, leur déclamer de la prose au sujet de l'amour et du bien ? Il n'avait de toute façon pas le choix. S'il était vrai que l'on éduquait les femmes dans l'unique but de devenir mère et épouse, Jonathan avait été élevé dans le but de succéder à son père et de prier le Seigneur avec attention et sagesse. L'aîné, le protecteur, le silence respectueux et l'élongation de la lignée, rien d'autre. S'il lui fallait un jour quitter la maison de Dieu, il ne saurait quoi faire de sa vie. Jamais il n'avait appris à travailler, ni même à faire quoique ce que soit d'autre qu'écrire des paraphrases de la Bible, lire celle-ci et en retenir des paragraphes entiers à force de répétition, ou compter les versets de ses pages jaunis par le temps, gondolant d'humidité dans les bibliothèques mal isolés.

Bien évidemment que tout ceci ne serait qu'un vague et mauvais souvenir, d'ici quelques temps. Il oublierait la couleur de ses cheveux, à quel point ils étaient flamboyants; il oublierait son air suffisant et son port altier, la condescendance de ses ordres et la froideur de sa voix, ses hurlements après le jugement. Tout ceci n'avait été qu'un terrible moment à passer, comme l'on attends le résultat d'un examen. Et ainsi que l'on se morfondrait d'une mauvaise note, celle-ci finirait de toute façon par se perdre dans le passé. Juliette resterait dans l'asile jusqu'à temps que sa vilainie ne prenne le masque de la guérison ou que sa famille l'en sorte de quelques moyens financiers possibles. Tout ce qu'il espérait, c'était de ne pas se retrouver poursuivit par sa vengeance, lui qui n'avait voulu que s'en libérer. Déglutissant, essayant de ne pas y penser, et d'aller de l'avant, Jonathan s'était agité dans tous les sens, voulant effacer les traces de son manque de contrôle. Encore une fois, ses pensées tentaient de s'échapper à leur cage, repartir à la charge de sa propre misère. Ils voulaient se plaindre, se cracher et mourir sur le sol, se répéter encore et encore, déchirer les murs et étendrent les plaies jusqu'à ce que l'on puisse en voir le centre de la Terre à travers. Mais le pasteur ne voulait plus se plaindre, il n'avait jamais voulu. C'était quelque chose qu'il avait en horreur, se faire paraître le plus triste, ployer ses épaules comme si tout le malheur du monde y prenait un repos bien mérité. Il était pasteur, confesseur, l'homme qui écoutait la peine. Pas celui qui l'exprimait. C'était ce qui avait conduit à la perte de son ex-femme.

Peut-être que leurs vies auraient été entièrement différentes, s'il avait tout simplement parlé de son couple dès le début, quelqu'un l'aurait convaincu de prendre maîtresse, malgré toutes les barrières morales du blondinet. Une maîtresse qui lui aurait fait un enfant qu'il aurait élevé sous son nom, comme étant le sien, comme l'on aurait acheté un animal au marché. Mais encore une fois, il se refusait à penser à tout cela, car les choses s'étaient précisé d'une manière opposé, pour qu'il n'ait justement à atteindre une tellle extrémitée. Pourtant, le voilà donc qu'il y pensait encore, s'occupant les mains pour défaire son mental à l'accroche si solidement ancré dans le négatif. Son regard parfois s'accrochait à la jeune rousse, à son regard profond et lointain, parfois presque absent. Pourquoi il n'y pensait pas, à son malheur à elle ? Si loin de ses préoccupations romantiques, de ses envies de descendance, de vie normal parmis les hommes. Si Jonathan se sentait ange imparfait bloqué sur terre, que devait-il penser de cette misérable créature à la peau si douce mais si frêle, à cette ossature qu'il aurait pu casser d'une simple main, de cette robe défaite et rappiécée faite exprès pour être bien vite remontée. Le coeur du pasteur se serra à cette simple pensée quand de la voix, Lucy lui rappela également qu'elle possédait des clients qui n'avaient fait que peu de cas de leurs situations maritales. Pour finalement, aller la voir elle, profiter d'un corps sali et impure, dévoré par le manque, goûter à une fraise qu'ils ne désiraient plus chez leurs épouses. Les paroles de la rousse le firent tiquer légèrement, mais il n'eut le courage de la reprendre. Non, personne n'y pensait. Tout le monde s'en moquait. Lui-même s'en serait moqué s'il n'avait été le premier atteint par cette horreur. Comme elle le disait: c'était normal. Mais soudainement, car un homme en était victime, cela ne l'était plus, et celui-ci en faisait appel à la loi patriarcale. Même si elle cherchait à le soutenir, ses paroles pointaient une nouvelle fois l'injustice, et descendait Jonathan dans les tréfonds de sa propre morale bafouée.

Mais il n'eut le temps d'y penser davantage, car aussitôt après avoir raconter ses périples chez le notaire, voilà que la demoiselle poussa une exclamation profondément sincère. Si bien que Jonathan en eut sursauter, l'esprit encore un peu embrumé par les odeurs d'éthanol. Il ne put s'empêcher d'avoir un petit rire en réaction, de ces rires tendres et délicats, touché par la bonté de la jeune femme, qui lui donnait l'ordre de ne pas y porter de crédits. Cela le faisait sourire, et le calmait étrangement. Le pasteur se reconnectait à la réalité, et à sa présence. A son odeur qui défilait dans la chambre, l'imprégnant d'une touche féminine. Lui rappelant leur première rencontre, et cette façon si audacieuse qu'elle avait eu de vouloir lui imposer une récompense charnelle. Songerait-il avec gêne que si cette rencontre avait été faite après son divorce, il n'y aurait pas résisté avec autant de verve ? Car il restait encore l'interdit ultime, le voile sacré de cette blanche peau qui n'avait de pure que sa fraiche couleur. Elle n'était pas princesse à la couronne en laisse. De par son statut, son "métier" comme certaines en appelaient même, la jeune femme était à tous: un bien commun. Ces mains qu'il avait saisi dans les siennes, combien d'autres les avaient saisi, combien les saisirait dès le lendemain. Mais déjà elle l'intimait de se calmer et d'arrêter de bouger dans tous les sens, ce à quoi Jonathan répondit par un rire nerveux. Oui, il avait toujours été du genre à bouger pour échapper à ses pensées, à sa gêne. A gesticuler avec énergie pour ponctuer le moindre de ses mots. Peut-être était-ce même pour cela que ses sermons étaient tant apprécier pour l'énergie qu'il transmettait et toute la sincérité de son jeu, de son oral déclamation.

Sa main sur la poignée de porte, il s'apprêtait à l'ouvrir et à disparaître dans l'eau; quand la main de Lucy se posa sur la sienne. Ce n'était plus le contact outrancier de leur première rencontre, il s'agissait là d'une caresse des plus respectueuses, d'un rapprochement que le pasteur avait appris à accepter, au fur et à mesure de leurs entrevues. Il regarda pourtant la main, puis la jeune femme dans les yeux. Celle-ci expliqua que boire n'était pas bon pour sa profession, et encore une fois, ce fut un poids immense qui pesa sur son coeur, sans savoir pourquoi. Son compliment sur sa mine le fit doucement sourire. Il se sentait plus sale et honteux que jamais, quand bien même elle essayait de lui rappeler constamment sa position de prostituée, afin qu'il ne se sente plus aussi misérable et peu respectueux. Un long silence suivit cette parole pleine de tendresse.

Jonathan n'était pas réellement habitué à tant de prévention. Son regard glissait le long de son visage, dans ses yeux si clairs et précieux, son incroyable beauté qu'il peinait chaque fois à s'imaginer dans la rue. Il se rendait compte à quel point il s'aveuglait: le gentil pasteur, si doux et innocent, faisait tout pour oublier l'origine impure de la demoiselle, pour quelques raisons que ce fut. Se rappeller à sa misérable situation lui déchirait le coeur, surtout quand elle le faisait d'elle-même, s'enterrant encore un peu plus profondément dans l'étiquette sale et impi du sexe tarifié, de l'absence d'émotions, dans un vide sentimental plus profond encore que ce que jamais Jonathan n'avait pu ressentir. Son tempérament d'ange confesseur revint une nouvelle fois, avec une volonté nouvelle: il voulait, du plus profond de son coeur, la sauver de cette vision d'elle-même. Lui dire qu'elle n'était pas ce qu'elle proclamait être, et qu'elle méritait tout aussi bien qu'il fut d'apparence correct que l'inverse. Il descendit le long de sa joue de la seule lumière de son regard, jusqu'à descendre sur ses lèvres, avec l'impression de déjà commettre une erreur. Une délicieuse méprise qu'il savourait, dans le seul bruit de leurs respirations conjointes. Déglutissant face à la voix de Lucy, il craignit l'espace d'une seconde qu'elle eut deviné ses impurs pensées. Mais la vérité était encore loin, car celle-ci parla de nourriture, ceux à quoi répondit l'estomac de Jonathan par un bruit bien trop audible à son goût. L'alcool lui avait visiblement donné une faim de loup et voilà qu'il était une nouvelle fois servi par la jeune femme. Il sourit, et eut un petit rire:

- Encore me faire à dîner ? Ne pensez-vous pas que je vais finir par y prendre goût...?

Jonathan baissa alors la tête, gêné par son propre accès d'humour qui pouvait bien trop ressembler à s'y méprendre à de la séduction de bas étage. Le voilà donc que les restes d'alcool lui donnaient des ailes pour s'exprimer de manière légère et vertueusement timide ? Le pasteur sourit alors et retira la main de la poignée pour reprendre celle de la jeune femme:

- Plaisanterie à part, je serai ravi que l'on dîne à nouveau ensemble... un jour si vous le souhaitez, quand j'aurai fait profil bas assez longtemps dans la société, je pourrai vous offrir une des robes de mon ex-femme, et je vous emmènerai dîner à la City de Londres, qu'en pensez-vous ?

Ses joues devinrent terriblement rouges. A présent qu'il était divorcé, le pasteur n'arrivait pas à voir au travers de ses propres paroles comme s'il tentait de séduire la prostituée. Alors que ce n'était absolument pas le cas. Comment pourrait-il ne serait-ce qu'oser penser cela ? La jeune femme n'était pas une demoiselle que l'on pouvait ainsi se permettre d'arracher le coeur. L'amouracher, c'était la tuer lentement dans ses activités impies. Jonathan ne savait s'il pourrait supporter cette culpabilité supplémentaire dans son coeur. Ses pensées devenaient confuses et il lâcha la main de Lucy pour la passer sur son propre visage, la posant sur sa bouche pour mieux bailler. Il était cruellement fatigué; la journée avait été dure et il venait de défaire ses dernières forces en larmes. Souriant alors, il reprit la poignée en main et sourit, prenant confiance en ses paroles:

- Cessez de vous rabaisser, je vous en prie... vous ne me déshonorez pas de votre présence, car vous êtes ici parce que j'ai envie de vous avoir auprès de moi, et que vous avez accepté. Si quelqu'un ne devait pas être respectable ici, cela serait moi de vous réclamer... Alors laissez-moi jus...enfin, enfin voilà, je vais me rafraichir. Je dois sentir l'alcool à plein nez, et je refuse de vous imposer ça... vous ne devez que trop le subir. ...faites ce que bon vous semble, ma cuisine est à vous.

Jonathan baissa la tête, rougeoyant des pieds à la tête. Ses paroles dépassaient largement tout ce qu'il aurait pu imaginer, et s'il ne s'était arrêté, qu'aurait-il bien pu dire de plus ? Avec une rapidité toute furtive, le pasteur s'enferma dans la salle de bain sans autre préambule. Se déshabiller à l'abri d'un regard fut rapide. Se glisser dans l'eau agréablement réchauffé le fut tout autant. Il apprécia ce soudain instant de détente, alors que l’inquiétude et le stress l'avaient crispé de toute part. Fermant lentement les yeux, embrumé par les bonnes odeurs de savon, ses oreilles perçurent du bruit dans la cuisine. Un fin sourire s'étendit sur ses lèvres, songeant à la douceur de la situation. Jamais il ne s'était senti aussi heureux que depuis son étrange rencontre avec la jeune femme. Si proche de lui, si inquiète de son sort. Il y avait une honnêteté si sincère dans ses paroles et ses réactions, si loin de tout ce qu'il avait pu connaître dans sa vie. Combien ne l'appréciaient que parce qu'il portait la parole du Seigneur ? Son propre père ne l'avait jamais qu'utilisé pour suivre ses pas et servir de coq à descendance, sa propre mère n'avait jamais posé un véritable regard sur lui. Comme jamais, il se sentait avec elle choyé, apaisé; comme si ce qu'il faisait avait un véritable sens, une portée aussi psychologique que physique, avec toute la tendresse de l'univers. A présent qu'il était libéré de sa femme, il en ferait plus pour les pauvres de Whitechapel, qui manquaient cruellement de soutien dans ce jeu des pouvoirs centré sur une petite partie de la population. Il était un bourgeois, et ne savait que peu mais bien trop ce que la vanité de l'argent pouvait produire dans les esprits libres. Mais encore une fois, la morale et la justice ne s'arrêtaient qu'à l'instant elles pouvaient servir. Si Jonathan se séparait bien volontiers de quelques pièces envers ceux qu'il croisait, serait-il capable d'abandonner la richesse de sa famille pour vivre démuni, tel un franciscain ? Il aimait les beaux repas, les bains chauds et le textile de qualité, tout ce qu'il avait appris et tout ce que la jeune demoiselle à ses côtés n'avait jamais connu.

Elle, qui offrait son corps pour survivre, à des hommes sans foi ni loi, qui ne se souciaient pas de la morale ni même de l'amour. Ceux-là possédaient une bête dans l'estomac, un individu vorace à qui l'on achetait quelques parts de viande chaude. Caché au fond de son bain, descendant au plus profond de celui-ci comme pour s'y noyer, Jonathan se demandait où elle vivait, quand elle n'était pas chez lui. Dans quelles ruelles, sous quels alcôves poussiéreuses. Avait-il croisé, sur son chemin vers son église, des hommes qui l'avaient touché, pénétré, embrassé, mordu ? Le pasteur voyait une femme comme un autel de vie, de création et beauté spirituelle. Les prostituées n'étaient donc que des créatures qui bafouaient le cadeau de leurs entrailles, salissaient la préciosité de leurs corps pour les idiots, pour les sauvages. Des martyrs, car il en fallait, pour empêcher à ce que des prédateurs rodent dans les rues. C'était la seule explication que Jonathan voyait pour comprendre la volonté du gouvernement de les laisser trainer ainsi, alors que les lois étaient claires. Mais elle, sa fragilité et la mélancolie de son faciès; à la voir, jamais le pasteur n'aurait pu croire qu'elle était une prostituée, en dépit de ses tenues affriolantes. Rien ne semblait avoir abimé ce créature divine, et perdu dans son bain, Jonathan pensait. Mais alors qu'il ne bougeait plus, cherchant le repos et l'apaisement, les pensées devinrent bientôt trop lourdes pour lui. Il ne pouvait plus atteindre la paix, car son cerveau déjà l'emportait vers des rives de culpabilité, de songes oniriquement impures. Dans un grand soupir, il s'agita donc à terminer sa toilette et se leva bien vite. Cela n'aura pas duré très longtemps, en était fautif le côté hyperactif du pasteur qui n'en pouvait plus de trop penser. Surtout quand on avait une aussi belle créature à laquelle penser de l'autre côté de la porte. Alors qu'il s'habillait, Jonathan tenta de réprimer ses réflexions fugaces.

C'était tout comme si Jonathan, incapable de voir au delà du métier de la jeune Lucy, se voilait la face à n'imaginer ses pensées envers elle uniquement comme impropre et audacieuse. Il n'imaginait pas autrement les battements de son coeur comme un sang trop fort qui ne voulait qu’irriguer un peu trop l'intégralité de son corps. L'Amour ne pouvait avoir sa place dans cette situation. Car le pasteur était fier, jaloux et possessif, tel un adolescent qui n'avait encore jamais était habitué à recevoir de l'amour. On ne pouvait aimer un bien commun, sans se tuer soi-même dans tout son individualisme.

Entrant dans la salle à tout faire, Jonathan était tout beau tout propre, vêtu de vêtement civil bien loin de ses vêtements religieux. Il sentait bon le savon et ses cheveux encore un peu humide étaient déjà bien peignés sur sa tête. Son haleine n'avait plus que la vague odeur d'alcool du début, comme un fantôme déjà dans le passé. Le pasteur rangea ses affaires puantes l'alcool et la sueur dans un bac à côté de l'armoire et revint vers la jeune femme. Se rappelant de toutes les fois où elle s'évertuait à le faire s'asseoir, Jonathan préféra ne plus l'inquiéter et s'assit lui-même de force à sa place. Ses mains se trituraient pourtant l'une en l'autre alors qu'il la regardait s'affairait comme une bonne petite femme au foyer. C'était un sentiment étrange mais qui lui procura un certain calme.

- Si... si jamais vous avez besoin... d'aide, en quoi que c...que ce soit, n'hésitez pas...  

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"Lune. Avant, que le jour ne vienne. ✻ Entends, rugir le coeur de la bête humaine. C'est la complainte de Quasimodo qui pleure, sa détresse folle, sa voix, par monts et par vaux s'envole, pour arriver jusqu'à toi. Lune, veille sur ce monde étrange qui mêle sa voix au chœur des anges."
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MessageSujet: Re: Le fardeau d'une décision [Jonathan] [Fini] Le fardeau d'une décision [Jonathan] [Fini] - Page 2 Icon_minitimeJeu 28 Sep - 15:03



Le fardeau d’une décision

« Eglise St Mary Matfelon, Whitechapel »

Mars 1891

Un instant. L’espace d’un instant, le temps d’une délicieuse et infime seconde, Lucy crut voir le regard azur du pasteur s’embrumer d’un désir à peine voilé tandis qu’il se fixait sur les lèvres minces de la prostituée. La jeune rousse crut rêver ; Jonathan, cet homme si pieux, si pur, à l’innocence telle qu’il paraissait doté d’une âme d’enfant, encore sans tâches, encore dépouillée de la moindre once de vice, de stupre ou de cruauté, ce berger du troupeau égaré de Whitechapel ne pourrait jamais regarder Lucy autrement qu’avec pitié et charité. Pourtant elle savait mieux que personne lire le trouble dans le regard d’un homme, et ne pouvait avoir inventé cette ombre qui avait voilé la clarté de ses yeux, ne serait-ce que l’espace d’une seconde. A moins que son esprit perclus de fatigue par les émotions de la soirée ne lui jouent des tours, et créent des hallucinations en adéquation avec ses désirs profonds.

La fille de joie secoua la tête afin de se remettre les idées en place, se traitant intérieurement d’idiote ; il n’était guère dans ses habitudes de s’égarer en rêveries sentimentales, plus encore lorsqu’elles étaient impossibles et totalement improbables. Bien qu’elle ignorât ce qu’avait bien pu faire ce ministre divin hors norme pour la mettre dans cet état de dépendance affective, hormis se montrer d’une gentillesse extrême et presque désarmante, Lucy était bien résolue à ne pas se ridiculiser davantage en dévoilant inutilement des sentiments dont la réciprocité ne pourrait jamais être véritable. Jamais Jonathan ne verrait en elle autre chose qu’une créature souillée par le démon infâmant de la luxure tarifée, qu’une misérable brebis égarée dont le berger pétri de charitable bonté qu’il était se devait de sauver l’âme des tourments infernaux qui l’attendaient assurément. Autant donc supporter l’inextricable situation au fin fond de laquelle elle s’était empêtrée seule avec le peu de dignité qu’il lui restait. Jamais elle ne réclamerait le moindre témoignage d’affection au gentil pasteur qui en faisait déjà tant pour elle ; jamais elle ne suppliera, n’implorera un élan de tendresse qui ne deviendrait qu’un geste forcé, obtenu sous la contrainte de la bonté sans faille qui enserrait le cœur de Jonathan, parfois pour son grand malheur.

La jeune rousse avait accepté l’amitié improbable du ministre du culte comme un cadeau tombé du ciel, décidée à profiter de la présence et de l’affection qu’il lui offrait, sans demander ce qu’elle avait toujours considéré elle-même comme une hérésie. En quelques semaines, il lui avait apporté un soutien affectif et une compagnie que personne n’avait pris la peine de lui offrir en plusieurs longues années de rue. Tentant par tous les moyens d’exprimer l’extrême gratitude ressentie devant ce comportement incompréhensible, elle qui s’était depuis longtemps résignée à vivre dans la solitude la plus totale, Lucy, qui ne pouvait lui offrir gratuitement ce qu’elle monnayait, de peur d’essuyer de nouveaux et humiliants refus, se souvenait qu’il y’a fort longtemps, elle avait dû s’occuper d’un homme et d’une maisonnée. Aussi elle essayait autant qu’elle le pouvait de dorloter ce pasteur tombé des cieux par un peu de rangement ou la concoction d’un repas. Jonathan était tenace et ne se laissait que rarement faire, cherchant à s’occuper, tripotant ses mains, finissant à chaque fois par lever son séant de sa chaise pour trouver quelque occupation ou offrir son aide à une Lucy mi- agacée mi- amusée par son hyperactivité. Aussi, lorsque le pasteur, avec une pointe d’humour et de malice qu’elle ne lui connaissait pas, -sans doute l’effet des vapeurs d’alcool qui embrumaient sans doute encore quelque peu son cerveau-, lui expliqua qu’il risquait de prendre goût aux repas confectionnés par la jeune rousse, elle se décida à répondre sur le même ton badin :

- Mais je ne demande que ça…Je suis certaine que vous ne mangez pas correctement à tous les repas…Et puis, si vous restiez assis à vous reposer pendant que je cuisine, ce serait déjà un gros progrès !!

Les lèvres minces de la fille de joie s’élargirent en un sourire quelque peu malicieux, ne désirant pas que Jonathan soit vexé le moins du monde par la petite taquinerie qu’elle s’était permise de lui asséner. Commençant toutefois à connaître et anticiper les réactions du trop gentil pasteur, elle ne s’avouait pas trop effrayée ; sans doute rirait-il avec elle de cette manie qu’il avait de ne pas tenir en place plus d’une minute et dont il était parfaitement conscient, manie qui pouvait parfois donner le tournis à la placide Lucy qui parvenait en règle générale à maîtriser ses nerfs sans même qu’un de ses sourcils ne se hausse.  

Mais, non sans un plaisir contenu, la fille de joie ne pouvait manquer de constater que la pudeur excessive et la timidité du pasteur envers la gent féminine s’amenuisait, s’effritant lentement sous la patience de la prostituée qui avait enfin compris qu’elle ne tirerait rien de ce saint homme en le bousculant. Baissant son regard afin que Jonathan ne voit pas l’étincelle de plaisir qui brillait dans les yeux d’ordinaires froids, Lucy observa du coin de l’œil la main du ministre divin saisir de nouveau la sienne avant de lui adresser la parole. La jeune femme ne s’attendait pas à ce genre de proposition de la part du prude Révérend Williams. La surprise lui fit lever les yeux vers lui, contemplant le doux visage rendu cramoisi par une audace qu’il ne s’était sans doute jamais permis auparavant envers une femme. Quant à Lucy, elle ignorait si elle devait être épouvantée, heureuse ou reconnaissante. La compagnie de Jonathan ne lui inspirait aucune crainte, bien au contraire ; mais le voir dans les tréfonds de la cave aménagée de l’église de Whitechapel, leur complicité inavouable dissimulée par l’épaisseur de la pierre, était nettement moins affolant pour la prostituée que de se pavaner en robe de bourgeoise au bras du pasteur, et de tenter de se mêler incognito à la bonne société londonienne que sa présence même salissait. Car c’était bel et bien là précisément la proposition de Jonathan ; le dilemme était particulièrement cruel. Rien ne séduisait plus Lucy que l’idée de passer une soirée à regarder et écouter le pasteur, boire ses paroles en contemplant ce sourire à mi-chemin entre la candeur de l’enfance et la sérénité tranquille de l’homme de foi. Mais à la simple idée de se mêler aux mondanités de la bonne société victorienne, les membres de la fille de joie se raidissaient d’appréhension. Ce monde-là n’était pas le sien, et il ne voulait pas d’elle. De plus, que se passerait il si le hasard, combiné à la malchance, lui faisait rencontrer un de ses clients ? Bien que l’hypothèse fut fort peu probable, la City étant éloignée de son quartier habituel de travail, elle n’était pas à exclure et jamais Lucy ne pourrait se pardonner d’infliger une telle humiliation à son tendre bienfaiteur. Avec tout le tact dont elle était capable, la fille de joie nicha un peu plus sa main au creux de celle du pasteur, plus grande et plus chaude, plantant un regard qui se voulait rassurant dans celui d’azur trouble de Jonathan, dont les joues étaient devenues cramoisies, et lui répondit :

- J’en serais ravie…vraiment…Mais…mais…c’est si généreux…Pourquoi ? Et puis…vous n’avez pas peur qu’on vous voit…avec moi ?

Car elle ne doutait ni de sa bonté, ni de son âme charitable. Mais qu’en était-il du reste de la bourgeoisie de Londres ? Que diraient ces gens, d’apparence bien sous tous rapports, lorsque s’éventerait le bruit que le pasteur de Whitechapel s’encanaillait au bras d’une prostituée dans les restaurants les plus chics de la capitale ? Lucy n’avait guère envie que la réputation sans tâche amplement méritée de cet homme à la vertu sans faille ne soit souillée par son indécente compagnie. Sans doute sous l’effet de la gêne, ou de la hardiesse qu’il avait fallu au prude pasteur pour oser lancer son invitation, il retira soudain sa main de celle de Lucy, et la passa sur son visage, comme pour rafraîchir ses joues brûlantes et dissimuler son visage, ne serait-ce que pour quelques instants. Cette même main étouffa un bâillement, trahissant la fatigue extrême due aux émotions fortes et aux vapeurs d’alcool qui se lisait sur les traits ravagés de son visage. La fille de joie, mi- décontenancée, mi- agacée, ne comprenait pas pourquoi il mettait tant d’ardeur à se montrer présentable pour elle, et aurait préféré le voir se reposer plutôt que de gaspiller le peu d’énergie qu’il lui restait à nettoyer rafraîchir son visage dans le but de ne pas froisser une prostituée quasi mendiante. Mais Lucy était fatiguée elle aussi, et bien trop lucide pour comprendre que tenter de raisonner le pasteur dans ses excès de galanterie, touchante et un peu désuète, ne servirait à rien.

Aussi décida-t-elle d’écouter docilement sa litanie, qui lui enjoignait de ne pas se rabaisser, affirmant qu’il était heureux de sa présence, et que lui seul pourrait s’en montrer responsable, car c’est lui qui invitait la prostituée à joindre sa solitude à la sienne lors de ces soirées que Lucy aimait tant. Elle aurait bien répliqué qu’elle n’avait pas l’impression de se rabaisser, qu’elle ne voyait là que pure réalité lorsqu’elle trouvait inconvenant pour un pasteur si prude de s’encombrer de la compagnie d’une fille de joie. Elle aurait également bien répondu qu’elle était là certes parce qu’il le désirait, mais aussi et surtout parce que sa compagnie lui procurait un étrange sentiment de bien-être et de chaleur qu’elle n’avait pas ressenti depuis longtemps, si tant est qu’elle ait déjà ressenti une sensation similaire aussi agréable. Mais elle commençait à connaître les réactions du pasteur, qui s’évertuait à se flageller de tout, même ce dont il ne pouvait rien, aussi abdiqua-t-elle lorsqu’il lui expliqua qu’il ne voulait pas lui faire subir son image troublée des embruns de l’alcool, inconvénient qu’elle devait subir chez ses clients au quotidien. Ce dernier argument eut raison de la faible résistance qui animait encore Lucy, visiblement touchée que le pasteur ait utilisé sa profession, qu’il s’évertuait d’ordinaire à taire, en faisant un véritable sujet tabou. Attendrie, la fille de joie se soumit à la décision du ministre divin, et lui fit savoir en lui répondant, un léger sourire plein de gratitude flottant sur ses lèvres minces :

- D’accord, merci Révérend…Je me débrouillerais avec la cuisine. Prenez-votre temps !

Puis le dit Révérend, cramoisi jusqu’à la racine de ses cheveux d’un blond aussi angélique que l’était son âme, se hâta de s’enfermer dans la salle de bains, sans doute rasséréné par la porte qui le séparait à présent de Lucy, sans doute paniqué par la propre hardiesse de ses paroles qui pourtant n’étaient en rien déplacées, mais qui, pour un homme pudique comme Jonathan, relevaient déjà de l’exploit. Elle resta un moment plantée derrière la porte, immobile et le cerveau embrumé, s’imaginant les vêtements sacerdotaux choir un à un sur le parquet de la salle d’eau. Lorsqu’elle entendit l’eau s’écouler bruyamment des robinets de la baignoire, elle esquissa un sourire en songeant à la première fois qu’elle avait pu goûter aux délices d’un bain chaud prêt en moins de quelques minutes grâce à la magie de l’eau courante, et comment le pauvre ministre divin avait plongé tête la première dans l’eau mousseuse en tentant de préserver son chaste regard de la vue du corps nu de son impudique invitée. Un sourire plus large s’étala sur les lèvres de la prostituée, qui, sortant soudain de sa torpeur, tourna hâtivement les talons en quête de denrées à cuisiner.

Lucy se souvenait vaguement de l’emplacement des divers ustensiles de cuisine. Mais, contrairement à la dernière fois ou les aliments se trouvaient disposés sur la table, elle ignorait à présent ce que pouvait contenir le garde-manger. L’ouvrant sans plus de cérémonie, et ne s’attendant pas à le trouver rempli de bonnes choses, les hommes célibataires étant rarement prévoyants pour ce genre de précautions, elle ne fut pas déçue en ne dénichant qu’un peu de lard salé, deux ou trois oignons et un chou qui traînait là depuis Dieu seul savait quand. Une demi-miche de pain à peine entamée et un morceau de fromage complétait ce qui ferait parfaitement l’affaire pour le dîner de ce soir. Si ces denrées constituaient un bien maigre garde-manger pour un bourgeois aisé, il y’avait là bien plus de nourriture que Lucy n’en aurait jamais chez elle.

Ne s’apitoyant donc pas sur le peu d’aliments qu’elle possédait, elle qui était habituée à manger si peu, elle commença donc par allumer un feu et y faire chauffer une marmite remplie d’un peu d’eau, au fond de laquelle elle ajouta les oignons, le chou et quelques tranches de lard salé. La soupe serait claire, mais goûteuse grâce au lard et nourrissante en y faisant tremper le pain, de toutes façons trop dur pour être avalé tel quel. Le fromage viendrait compléter ce dîner plus que suffisant, même pour un homme.

Alors qu’une odeur appétissante commençait à embaumer délicatement la pièce, la porte de la salle de bains s’ouvrit sur un Jonathan en tenue laïque, propre et fraîche. Les traits de son visage semblaient détendus par le bain, et sa chevelure avait retrouvé sa coiffure impeccable qui caractérisait le pasteur d’ordinaire. Lucy devait admettre qu’elle aurait eu tort de le retenir ; il semblait beaucoup plus à l’aise ainsi, et paraissait beaucoup plus détendu à présent qu’il ne dégageait plus d’exhalaisons d’alcool et que son corps entier dégageait de délicieuses effluves de savon. La fille de joie, occupée à tournoyer une cuillère en bois dans la maigre soupe, lui décocha un sourire qu’elle voulait sympathique, le regardant mettre au rebut ses vêtements sacerdotaux pleins de larmes et de vapeurs d’alcool. Le connaissant, elle s’apprêtait à le semoncer vertement, lui ordonnant de rester tranquille, mais, à sa grande surprise, il s’approcha de la table, tira une chaise et y posa sagement son séant, regardant Lucy s’affairer. Néanmoins, un total laisser-aller aurait été trop  beau, et Lucy ne put empêcher un léger rire s’échapper de ses lèvres lorsque Jonathan proposa doucement son aide. Il était réellement indécrottable et n’avait été visiblement que trop peu habitué à être dorloté, ce qui, dans la société victorienne, était rarissime, les hommes étant habitués à être les rois et les maîtres en leur maisonnée.

Voilà ce qui faisait du Révérend Williams un homme à part ; il était peut-être le seul homme de Londres à avoir refusé ce qui lui revenait de droit ; un ascendant total sur une épouse indisciplinée et méchante, qu’il s’était refusé à corriger. Si l’envie lui avait pris de la battre, de la violer ou de l’enfermer des jours durant chez elle, personne pourtant n’aurait rien trouvé à redire à ce comportement. Unis par les liens sacrés du mariage, sa femme devenait sa propriété, et se devait de lui être dévouée corps et âme. Tous donc auraient approuvé le châtiment d’une épouse adultère et cruelle, certains même ayant reproché au pasteur sa faiblesse envers une femme qui ne lui obéissait pas. Mais Jonathan avait tenu bon, n’avait pas levé la main sur elle, avait fermé les yeux sur ses multiples conquêtes, avait supporté en silence son lot d’humiliations, pour finalement craquer et se décider à briser juridiquement et officiellement cette union qui n’avait apporté que ruine, gâchis et désolation. Lucy regarda du coin de l’œil l’homme hors du commun qui s’agitait sur sa chaise, mourant d’envie de s’affairer à quelque menue tâche malgré sa fatigue écrasante. Un sourire attendri traversa son visage –Jonathan l’avait fait autant sourire en une soirée qu’en presque toute sa vie-, et ce fut d’un air amusé qu’elle lui répondit :

- Non, j’ai besoin que vous restiez tranquille, c’est presque prêt ! Par contre, j’ai fait avec ce que vous aviez dans vos placards…

Lucy avait prononcé cette dernière phrase sur un ton d’excuse, semblant désolée de n’avoir pu improviser une meilleure recette avec les maigres victuailles dont disposait le pasteur. S’assurant d’un regard faussement sévère qu’il restait bien assis, elle sortit deux assiettes creuses, les remplit du bouillon maigre, mais parfumé et fumant, servit Jonathan en premier, puis, après un coup d’œil vers la table, alla remplir un verre d’eau au robinet en expliquant d’une voix rieuse :

- Vous vous contenterez d’eau ce soir Révérend, j’imagine que vous êtes d’accord ?

Lucy cherchait à dédramatiser la situation ; connaissant Jonathan, il passerait les six prochains mois à se flageller de son état d’ébriété devant la fille de joie. La prostituée n’aimait pas l’alcool, mais savait qu’il s’agissait d’une première et d’une dernière fois pour le pasteur au foie mal aguerri à ce genre d’excès, qui le regretterait sans doute encore plus demain matin au réveil. De plus, le côté rassurant de cet évènement somme toute quelque pathétique était, que même ivre et titubant, totalement hors de lui, Jonathan avait pris garde à ne pas blesser Lucy. L’alcool semblait révéler ce qu’il y’avait de plus mauvais chez l’homme, et, même sous son emprise, le pasteur n’était pas devenu violent. Pas envers la fille de joie en tout cas. Sa colère ne fit que des dégâts matériels, la bouteille de vin presque vide et la table notamment. C’est en voyant le ministre divin, d’ordinaire d’une douceur incroyable, soulever la lourde table d’une seule main que la prostituée avait pris la mesure de sa spectaculaire force. Elle pouvait le deviner en regardant ses grandes mains et ses épaules trapues, mais elle devait bien admettre qu’elle avait sous-estimée la puissance physique, atténuée par l’austérité des vêtements du sacerdoce ainsi que la délicatesse qu’il mettait dans ses gestes, ses paroles et ses actes du quotidien. Brisant le silence quelque peu embarrassant, cherchant à meubler la conversation, la fille de joie lui fit part de sa surprise, tout en le regardant manger :

-  Cet imbécile de notaire qui s’est moqué de vous parce que vous ne corrigiez pas votre femme…Heureusement pour elle…Vous avez une force incroyable…

Ce disant, elle jeta un œil involontaire vers la table, qu’il avait renversé tout à l’heure comme si il s’était agi ni plus ni moins d’un fétu de paille. Elle aurait pu être effrayée si elle n’avait pas tant confiance en lui. Une confiance instinctive somme toute, car son métier l’avait appris à être méfiante à l’extrême envers la gent masculine, et elle ne connaissait pour ainsi dire quasiment pas le Révérend. Mais, rien que le fait de ne pas l’avoir touchée en plein état d’ivresse prouvait à quel point il méritait cette confiance. De même les paroles insolentes qu’elle lui avait assénées. N’importe quel autre homme sous l’emprise de l’alcool lui aurait décoché au moins une gifle. Lui n’avait fait que plier sous l’insulte, ce qui accentuait la honte de Lucy. Décidant de déverser quelque peu sa culpabilité à l’oreille du pasteur, lui qui devait avoir l’habitude des confidences, elle lui avoua :

- J’ai presque cru que vous m’auriez frappée…tout à l’heure…C’était stupide…Je suis désolée…d’avoir cru ça de vous…C’était tellement idiot…

Devenant cramoisie à son tour, la prostituée baissa le nez sur sa soupe, y plongeant un morceau de pain. Elle avala la mie gorgée de bouillon avec délices. C’était chaud, parfumé et nourrissant. Les repas chauds lui faisait un bien fou, et elle les appréciait d’autant plus qu’ils étaient rarissimes. Elle n’osa pour le moment pas relever le nez de son assiette, touillant sa soupe à l’aide d’une petite cuillère en bois, se demandant comment Jonathan allait prendre le fait qu’elle l’avait soupçonné, même une seule seconde, d’être une brute épaisse.
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Jonathan R. A. Williams
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Je n'aime pas me décrire...mais on me dit quelqu'un de gentil, tolérant envers beaucoup de choses; et il est vrai que le Seigneur m'aide à voir le bien dans le cœur de tous. Cependant, cette même capacité me rends aux yeux des gens très fanatique et naïf. Je n'avais jamais vu les choses sous cette angle, mais il faut croire que les gens ne voient en moi qu'un pasteur de pacotille. S'il y a une facette de moi que j'apprécie particulièrement, c'est le fait que je sois quelqu'un de très romantique ! Même si tout le monde préfère dire que je suis quelqu'un de niais...mais ne croyez pas que je sois stupide, car il m'arrive d'être très fier et impulsif. Je ne suis pas très courageux, mais je ferai toujours de mon mieux pour protéger les gens que j'aime, comme mon petit frère. J'ai aussi une profonde attirance pour les rousses. On me surnomme Quasimodo à cause de mon apparence quelque peu trapu -et certes poilu bien que blond, par opposition à la magnificence de mon frère.
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☾ Le Fardeau d’une Décision ☽

« i'm taking back the crown »

Eglise St Mary Matfelon - Whitechapel, Mars 1891

Le calme du silence qui se posait comme un voile de douceur tout autour d'eux, recouvrant les murs, les meubles et même eux-même. Le bain semblait avoir tout nettoyé pour Jonathan qui resplendissait à présent d'une fraicheur certes toute relative mais qui était bien présente. Il était bien posé sur sa chaise en bois, mais cette fois, avec un petite sourire au visage fatigué. Le pasteur continuait d'avoir l'esprit un peu perdu, mais les flous des contours disparaissaient petit à petit pour laisser place à la douce lueur des bougies. La voir s'investir autant dans le simple but de les nourrir, de leur faire plaisir à tout deux, était très reposant. Il commençait à se mettre en tête qu'il lui fallait rester un peu plus calme, surtout en ce soir. Son esprit quelque peu dans les vapes lointaines et brumeuses ne lui permettait de toute façon guère de s'activer comme les autres fois, et Dieu qu'il pouvait le regretter. Jonathan offrit pourtant un sourire à la demoiselle qui déjà s'excuser encore du peu qu'il avait laisser dans ses tiroirs pour faire à manger. Il était vrai qu'en comparaison de leur premier repas ensemble, cela ne payait pas de mine. Depuis ce jour là, il n'avait pas eu le temps de remplir ses placards, restant tard au confessionnal pour tenter de rentrer chez lui quand sa femme serait déjà endormie ou déjà sortie. Un jour pourtant, il espérait pouvoir rendre la pareille aux multiples attentions de la jeune prostituée, pour lui faire un repas à la hauteur de ce qu'elle lui offrait. Après tout, on ne pouvait passer six années à faire la bonne à tout faire sans en sortir quelques astuces de cuisine. Jonathan n'était pas un dieu culinaire comme le pouvait être certaines de ses connaissances qui usaient bien mieux que lui des nuances subtiles de l'herbe naturelle. Au mieux, Jonathan maniait à la perfection les couleurs de l'oignon et de l'ail, qui relevait à la perfection tout ce qu'il y avait besoin de relever.

Ce fut toujours immobile, rangeant ses mains gigoteuses sous la table au confort de ses genoux, que Jonathan la regardait également sortir les assiettes et les couvers. Que pouvait-il donc faire d'autres que la regarder, que dis-je, l'admirer dans toute la beauté qu'elle resplendissait ? L'aspect fluet que lui donnait la pauvreté rendait chacun de ses gestes d'une préciosité chirurgicale. Une simple fée de maison qui scintillait du moindre mouvement, comme si un simple sourire pouvait étinceller toutes les obscurités. L'odeur de la bonne nourriture s'étalant dans leurs assiettes raffermit le grondement dans son estomac affaibli par l'alcool. Il n'avait clairement pas faim de cette liqueur, et ne put que rire à la pique de la jeune femme qui déjà lui servit de l'eau clair. Ce n'était pas comme si elle avait eu besoin d'attendre sa réponse alors qu'il hochait vaguement la tête tout en riant, savourant aussitôt son verre d'eau en l'honorant d'une longue gorgée. Il n'y avait rien de mieux pour défaire l'esprit des embrumes honteuses de l'alcool.

- Ne vous en faites pas, je suis vacciné du vin de messe pendant un petit moment. En toute honnêteté, ce n'est pas bon de boire autant en une seule fois, on en risquerait de perdre l'attrait du goût !

Il déclama cela avec enthousiasme; car en effet, le pasteur aurait été bien triste de ne plus aimer le vin de messe. Un petit verre par repas était toujours agréable, symbolique du sang du Christ. Son goût fruitée pétillait en bouche et brulait agréablement la gorge en temps de froid. Mais tout ceci ne serait pas pour ce soir. Jonathan regardait le bon bouillon qui émanait une odeur transportant déjà des parfums nourrissants. Ce fut encore mieux quand ces effluves entrèrent en contact avec sa langue, et descendit remplir le vide abyssal de son estomac. Il n'y avait rien de mieux que la nourriture pour combler un visage triste et une mine fatiguée. Nul doute que c'était l'une des meilleures choses qui soient arrivés en cette soirée, après l'arrivé de Lucy auprès de lui -bien que ce fut grâce à elle qu'il pouvait goûter ce soir à pareil extase. En vérité, s'il n'y avait eu sa présence réconfortable, ses mains pleines de bontés et ses paroles toujours aussi douces, le pasteur n'aurait certainement rien avalé de sa soirée, préférant se morfondre toute la nuit dans la tristesse de son lit froid et éternellement solitaire. Mais en cette seconde, Jonathan mangea avec grand appétit. Le silence ne le dérangea absolument pas tant il était très bien occupé à rendre hommage à la nourriture de sa douce amie. Il n'en démordait pas, sa place était davantage dans une cuisine que dans la rue. Et ne voyez aucunement là une réaction machiste qui veut que la place d'une femme soit derrière les fourneaux, absolument pas. Seulement, il était persuadé qu'il y avait en cette merveilleuse femme pleins d'autres talents qu'elle ne pouvait exploiter, tant de passions qu'une vie brisée ne saurait jamais remplacée.

Pourtant, il y a en avait tant, des comme elles. De douces mains qui caressaient de vils monstres, des yeux mélancoliques qui ne voyaient plus que l'argent au delà du péché. Pourquoi vouloir la sauver elle ? Quand elles étaient par centaines à pouvoir rêver d'un pareil repas, d'un pareil apprentissage de la lecture et de l'écriture. Jonathan ne saurait répondre; c'était tout simplement le Destin qui les avait mis ensemble sur cette même ligne directrice. Dieu avait décidé que faire d'elle la porte-parole secrète de toutes ces pauvres âmes qu'il restait à sauver. Le pasteur savait que s'il parvenait à faire quelque chose d'elle, il pourrait mener à bien toutes ses entreprises. Souriant, la nourriture fut si bonne qu'il en redemanda sans plus attendre, voulant terminer jusqu'à la dernière goutte tout ce merveilleux bouillon qui tenait parfaitement au corps, s'empiffrant de morceaux de pains les uns après les autres. Il fallait bien éponger ce foutu alcool. Le jeune blondinet s'apprêtait même à encourager sa protégée à se resservir à son tour quand elle le coupa brutalement dans son élan. Elle lui reparla du notaire et de la chance qu'eut sa femme de ne pas être corriger de sa force. Jonathan, gêné, replongea le nez dans sa soupe, tout rouge.

- Oh... vous savez, je ne crois pas vraiment en la violence... Elle ne résout pas les problèmes de coeur, qu'aurai-je gagner à la soumettre ? Son corps, sa servilité ? Mais en aurais-je retiré son amour ? Non... Vous me direz, la passivité ne m'a rien fait gagné non plus, mais au moins, je n'ai rien d'aussi vulgaire à me reprocher....

Il tenta d'avoir un petit sourire envers la jeune femme, remontant légèrement son nez pour reprendre sa contenance. Sa grande force était souvent ignoré de tous, mais les rares qui avaient pu le voir à l'oeuvre le louait étrangement pour ce talent somme toute primaire. Oui, il pouvait mieux porter les cartons et les objets lourds mais cela ne l'aidait pas plus à se faire bien voir de la gente féminine. En effet la mode victorienne, et ne parlons pas de l'accoutrement des pasteurs, n'aidait pas à faire jouer des mécaniques pour impressionner ces demoiselles. Plus encore quand ces même muscles étaient cachés par de la graisse de bon bourgeois qui, malgré une telle musculature, ne faisait absolument aucun effort pour les exploiter ou tout simplement pour les faire exister. La masse naturelle des hommes, dirons-nous, aussi proportionnellement présente chez Jonathan que l'était son manque flagrant de virilité. Comme quoi, il était outrancié de prétendre que la virilité, c'était une grande taille, des poils au torse et des muscles saillants. Il commençait à reprendre sa petite confiance tout en savourant la merveilleuse mixture de son assiette, quand une fois de plus Lucy lui asséna une nouvelle phrase culpabilisante. Jonathan baissa à nouveau la tête, plus bas encore que la première fois et n'osa plus toucher à sa soupe. Il but une grande gorgée d'eau pour faire passer la boule dans sa gorge et soupira longuement. Attristé, son regard se voila aussitôt d'une ombre mélancolique. Son acte resterait-il donc à jamais graver dans son esprit comme la descente aux enfers d'un homme, l'échec d'un mari et la faiblesse d'un ami ? Jonathan ne souhaitait pas garder en son esprit une si mauvaise image. Fronçant les sourcils, il finit par se redresser en regardant le vide pour ne pas perdre le peu de force qu'il réussissait à se constituer vainement.

- Jamais de la vie je ne vous aurai frappé. Quel aurait été mon intérêt ? Alors certes, cette table ne m'a rien fait mais c'est un objet. Je l'ai remise droite et elle me sers à nouveau. Si je vous avais frappé, cette confiance entre nous se serait brisé à tout jamais. Est-ce que j'aurai osé un jour vous regarder à nouveau dans les yeux ? Clamer l'Amour et le Divin dans mes messes sans avoir honte ? Vous n'auriez plus jamais voulu entendre parler de moi... et même sans tout cela. Il n'y a pas plus grandes bassesses que de prendre recours à la violence pour calmer ses peines. On en arrive qu'à se faire mal... je regrette déjà assez ce que j'ai fait...

Il soupira une nouvelle fois, prenant une cuillerée de soupe pour reprendre de sa contenance. Mais le pasteur se refusait à présent à rendre un regard à la jeune prostituée. Il avait été tout de même vexé qu'elle eut cru qu'il puisse faire preuve de violence. Mais cela semblait néanmoins logique.

- Mais... je comprends. Je comprends que vous ayez pu le penser... je ne vous en veux pas... Vous devez tellement faire face à tant de violences, d'hommes bourrés dans les ruelles... vous ne pouviez pas deviner. Quand l'alcool est aussitôt synonyme de violence et de faiblesse...

Jonathan lui prit alors une main et lui sourit, reprenant alors pour la première fois contact avec son visage et son regard. Il fallait qu'elle lui pardonne, qu'elle voit dans son visage ô combien il s'en voulait et combien tout pouvait être de sa faute, qu'elle n'avait strictement rien à se reprocher.

©️ plumyts 2016


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"Lune. Avant, que le jour ne vienne. ✻ Entends, rugir le coeur de la bête humaine. C'est la complainte de Quasimodo qui pleure, sa détresse folle, sa voix, par monts et par vaux s'envole, pour arriver jusqu'à toi. Lune, veille sur ce monde étrange qui mêle sa voix au chœur des anges."
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MessageSujet: Re: Le fardeau d'une décision [Jonathan] [Fini] Le fardeau d'une décision [Jonathan] [Fini] - Page 2 Icon_minitimeMer 11 Oct - 10:02



Le fardeau d’une décision

« Eglise St Mary Matfelon, Whitechapel »

Mars 1891

Le rire cristallin du pasteur, dont la légèreté candide était toujours quelque peu réfrénée par la gêne habituelle qui le caractérisait, prouva à Lucy qu’elle avait eu raison. Pas vexé le moins du monde par la boutade de son invitée, il l’approuva d’un ton joyeux, tout en vidant d’un trait le verre d’eau qu’elle lui avait servi. La prostituée sourit, attendrie devant l’enthousiasme et la bienveillance si naturels chez cet homme qu’ils ressurgissaient au galop, une fois la rarissime crise de colère ou de chagrin passée. Avant qu’il ne puisse ouvrir la bouche pour déclamer une vaine protestation, elle se leva d’un bond, saisissant son verre au vol, le remplissant de nouveau au robinet de l’évier,  toujours sous l’emprise de la fascination inexplicable que lui procurait l’eau qui coulait comme par magie, d’une simple pression de la main. Posant le petit récipient de nouveau rempli devant Jonathan, Lucy plongea sa cuillère en bois dans le bouillon et goûta le fruit de son travail. La soupe était plutôt bonne, malgré le peu d’ingrédients disponibles au fond des placards du Révérend Williams. Les papilles de la fille de joie s’éveillèrent au contact du bouillon chaud et son estomac lui fit soudain prendre conscience qu’elle était affamée. De fait, elle était à jeun depuis de longues heures et la nourriture lui apporta un réconfort incroyable, réchauffant ses os, détendant ses muscles, apaisant son estomac. De ses doigts, elle déchirait grossièrement la tranche de pain qui lui était allouée en petits morceaux qu’elle laissait négligemment tomber dans sa soupe et repêchait ensuite grâce à sa cuillère en bois pour enfin avaler goulûment la mie attendrie et gorgée de bouillon.

C’est ainsi que les paysans, gens de la campagne et autres anglais moins aisés, dégustaient leur soupe. Le pain qu’ils pouvaient s’offrir n’était guère consommable seul, souvent issu d’une farine noire, peu noble, souvent trop dure sous des dents qui s’abîmaient déjà bien assez vite. Il y’avait une autre raison ; le pain, gorgé d’humidité, procurait une miraculeuse sensation de satiété. Ainsi les estomacs apaisés pouvaient dormir du sommeil du juste, avant de se lever à l’aube pour, de nouveau, s’atteler à leur sempiternel labeur qui épuisait leurs maigres forces. Lucy avait fait partie de ces gens-là dans son enfance, et, depuis quelques années, avait connu la faim bien plus qu’auparavant. Aussi lorsque l’occasion de rassasier son appétit, pourtant peu vorace, se présentait, elle ne se perdait guère en coquetterie ou en délicatesse. De même, Jonathan ne dissimulait pas sa faim, et dévorait son pain et sa soupe. Le silence n’était brisé que par les bruits de mastication et les légers tintements des cuillères de bois contre les assiettes. Le bon cœur que le Révérend mettait à achever son écuelle, de même que son empressement à réclamer une seconde portion, était un compliment sincère et chaleureux aux talents de cuisinière de Lucy, qui récupéra l’assiette du pasteur avec un sourire malicieux, ravie qu’il se sente enfin assez à l’aise pour accepter de se faire servir.

S’il avait nié qu’il trouvait cette posture agréable, la fille de joie ne l’aurait pas cru. Son malaise dissipé, il était absolument certain, que, comme tous les hommes, il était heureux de sentir qu’une femme s’occupait de son confort ou de son bien-être, ne serait-ce que pour une soirée, ne serait-ce que par une catin des bas-fonds de Whitechapel. Car la traînée impie et presque mendiante qu’était Lucy se comportait avec Jonathan en meilleure épouse que n’avait su le faire la bourgeoise de bonne famille qu’on lui avait donné pour femme. En posant l’assiette de Jonathan, de nouveau pleine de bouillon fumant, devant lui, la prostituée lui lança un sourire attendri, presque peiné, se demandant comment un homme avait bien se sustenter correctement tout seul durant tant d’années. Si un membre, un seul de la gent masculine aurait pourtant bien mérité de se régaler des délicieux petits plats confectionnés par une épousée, c’était bien ce pasteur hors norme, pétri d’amour, de pardon et de bienveillance.

Le destin pourtant en avait décidé autrement, et c’est peut-être lui, dans sa cruauté, qui avait façonné Jonathan tel qu’il l’était aujourd’hui. Aurait-il ne serait-ce que levé les yeux vers la misérable fille de joie qu’était Lucy si il avait été heureux en ménage, choyée par une douce et tendre femme qui lui aurait rendu son affection et son dévouement ? Non, sans l’ombre d’un doute. La prostituée, empathique malgré la placidité qu’elle s’imposait, souffrait de voir Jonathan anéanti par ces épouvantables années de noces qu’il n’avait pas méritées, mais ne concevait plus son existence sans cette rencontre qui illuminait ses ténèbres. Egarée dans ses réflexions, son égoïsme soudain la faisant culpabiliser, elle accueillit soudain les paroles du pasteur comme un miracle, interrompant ses réflexions qui assombrissaient son humeur, et, comme à son habitude, but littéralement la réponse qu’il apportait à la réplique de Lucy concernant son indéniable puissance physique. Comme toujours ses paroles étaient sages, bienveillantes et pleines d’amour, cherchant le beau qui, selon son incorrigible optimisme, semblait exister en chaque individu. Seul bémol ; toutes ces litanies prêchant l’amour, la douceur et la non-violence se déclamaient au détriment de sa propre estime. Comment parvenait-il à dénicher des qualités et des excuses au plus misérable des membres du genre humain, et, paradoxalement, tirer des conclusions si dépréciatives  concernant sa propre personne, que Lucy trouvait si belle ? Car cette tirade renforçait encore un peu plus l’admiration, frisant la vénération, que la fille de joie portait à son divin bienfaiteur. Car non, malgré toutes les humiliations et les peines qu’il devait à son ancienne épouse, il ne regrettait pas d’avoir usé de sa force pour se venger, se faire obéir ou même respecter. Il ne croyait pas à la peur et à la soumission contrainte imposée par la violence, et préférait avoir été ouvertement méprisé plutôt qu’aimé par crainte. Lorsqu’il releva le nez de sa soupe, offrant un sourire timide à Lucy, elle planta un regard émerveillé dans le sien, avant de lui répondre avec une franchise désarmante, mais qu’elle ne parvenait pas à contrôler en sa présence :

- Je ne crois pas qu’il y’ait un seul homme comme vous dans tout Londres…

Jonathan semblait avoir été gêné de la réflexion, pourtant plutôt flatteuse de Lucy concernant sa puissance physique. Qu’en serait-il alors à présent qu’elle déclamait ouvertement qu’il était quelqu’un d’exceptionnel ? La fille de joie se traita intérieurement d’idiote, s’étant pourtant promis à maintes reprises de ne plus embarrasser le prude pasteur. Mais la pire bévue prononcée par la prostituée n’était pas cette sincère flatterie, loin s’en faut. Pourquoi avoir voulu jouer la carte de l’honnêteté avec un homme déjà si fragilisé ? Pourquoi avoir eu l’égoïste besoin de vider son sac face à un interlocuteur bien plus mal en point qu’elle ? Qu’importaient les stupides scrupules de la fille de joie à l’instant même ? Pour l’affection de Jonathan, elle aurait dû être capable de les étouffer, les reléguer dans les tréfonds de son âme pour ne s’occuper que de l’immense et intarissable douleur du Révérend, bien maigre sacrifice en réalité face au réconfort et à la joie qu’il apportait à sa vie de misère. Mais voilà, Lucy n’avait pas réfléchi, n’avait pensé qu’à elle, et avait asséné avec une vivacité et une franchise brutale l’affreuse impression ressentie tantôt et dont elle avait eu immédiatement honte.

Le mal était fait. Le poids de l’orgueil blessé s’abattit sur Jonathan, qui baissa de nouveau la tête vers son écuelle, sans toutefois se sustenter de la soupe concoctée par Lucy, qu’il semblait pourtant trouver fort appétissante quelques instants plus tôt. La cuillère de bois était tristement tenue dans sa main fermée, qui tremblotait légèrement, de fatigue, d’ivresse, de mélancolie, ainsi, sans doute, de la vexation infligée par la prostituée. Semblant rassembler ses idées, ainsi que ses dernières forces, qui devaient être bien maigres au vu de ses exploits de la soirée, le pasteur vida d’un trait son verre la quasi intégralité de son verre d’eau puis releva la tête, ses yeux fixés sur le mur derrière Lucy, ses sourcils arqués exprimant un indéfinissable sentiment, qui inquiétait quelque peu la jeune rousse.

Lorsqu’il prit de nouveau la parole, la fille de joie fut bouleversée. Une fois de plus, de par son manque de tact et ses piètres aptitudes à la diplomatie, elle avait blessé Jonathan, dont la voix était teintée d’un chagrin amer, comme déçu d’avoir inspiré à Lucy, ne serait-ce que quelques secondes, l’archétype de l’homme primaire, bestial et misogyne auquel il s’efforçait de toute son âme à ne pas ressembler. Il parlait de la confiance mutuelle entre eux deux comme un lien presque sacré, si précieux de par sa fragilité, que la bassesse d’une violence physique aurait dénaturé, souillé, avili, de sorte que jamais il n’aurait pu retrouver son éclat et aurait connu une fin des plus tristement sordides. Il parlait aussi de ses sermons, qui jamais plus n’auraient la même valeur si ce Révérend de l’amour s’avilissait à lever la main sur une femme. Ses sermons. Lucy regardait cet homme timide, rougissant au moindre regard, au moindre contact charnel, se l’imaginait hypnotiser les foules en déclamant la parole de Dieu, avec la hardiesse et la confiance que confèrent la foi, l’esprit libéré de la geôle des passions charnelles, l’âme surélevée devant le troupeau de fidèles qui, heureux et asservis, écoutaient la parole divine de leur berger.

La vénération qu’elle lui portait atteignit son apogée devant cette vision angélique de son bienfaiteur en orateur triomphal, et Lucy fixa un regard émerveillé, teinté d’incompréhension, au fond des prunelles d’azur du pasteur, comme pour chercher dans leurs tréfonds la réponse à ses interrogations. Comment un être tel que lui pouvait-il s’infliger avec une telle force ce complexe d’infériorité, qui amenuisait même les plus grandes de ses qualités, qui, aux yeux de la fille de joie étaient si nombreuses. Peut-être son affection pour le Révérend rendait son jugement trop peu rationnel ; peut-être était-elle aveuglée par son admiration. Mais personne ne pouvait nier l’immense bonté d’âme de cet homme, cette douceur sans faille, cette propension à l’amour qu’il s’évertuait à proclamer dans ses sermons du dimanche.

Une fois de plus, Lucy eut honte. Ce fut à son tour de rougir terriblement, ses joues pâles s’embrasant d’un feu cramoisi. L’image stupide, presque contre nature, d’un Jonathan violent avec elle, qui avait traversé son esprit embrumé de fatigue et d’émotions diverses l’espace de quelques secondes, était si improbable que jamais elle n’aurait dû la divulguer. En voyant cette mine basse, contrite par l’insulte, la fille de joie comprit l’étendue de son erreur. Tâchant de se rattraper, bien qu’elle sache pertinemment que cette tentative était vouée à l’échec, la prostituée répondit :

- Je vous demande pardon…Je sais que vous n’auriez jamais fait une chose pareille…Je le sais…C’était juste…un réflexe…un sursaut…pendant quelques secondes…Rien de plus, je vous le promets Révérend…

Cherchant à dissimuler ses émotions, Jonathan avait de nouveau plongé sa cuillère dans son écuelle, s’occupant ainsi les mains, le regard et l’estomac. Il ne souhaitait visiblement pas croiser le regard de Lucy. Son cœur se serra. Il lui en voulait donc, et c’était désormais au tour de la jeune rousse de se trouver blessée de l’indifférence, même recherchée, que le pasteur lui témoignait.

Mais la bonté sans limites du Révérend Williams ne pouvait guère souffrir d’imposer un tel sévice à une jeune femme, aussi blessante s’était-elle montrée à son égard. Aussi la bouderie du pasteur, somme toute compréhensible, ne fut donc que de courte durée. L’âme déchirée de sentiments déferlant avec une violence rare, anéantissant son petit monde qui s’écroulait, Jonathan trouvait encore la force de rassurer Lucy, et de comprendre l’effroi stupide qui avait traversé son esprit quelques instants. Puis il évoqua son emploi, pour la seconde fois de la soirée ; ce qui d’ordinaire restait un tabou entre eux deux était aujourd’hui étonnamment évoqué, comme si, le voile de la candeur enfin levé des yeux du pasteur, il n’avait plus peur d’affronter la réalité du métier de Lucy, de mettre des mots sur le sempiternel labeur que sa protégée subissait chaque nuit et qu’il avait tenté, en vain, de se dissimuler.

Lucy ne sut pas ce qui lui fit le plus de bien ; le réconfort dans cette voix chaude, l’empathie des paroles, le regard qui, enfin, se redressa vers le sien, ou bien la main large qui saisit la sienne, négligemment posée sur la table. Toujours est-il que la fille de joie réprima de justesse un soupir, à mi-chemin entre le soulagement et la joie, et ses yeux soudain s’illuminèrent d’une reconnaissance et d’une gratitude sans bornes pour celui qui finissait toujours par lui pardonner sa maladresse. Ses doigts se resserrèrent sur la main chaude qui les tenait,  et, cherchant ses mots, elle finit par répondre :

- Merci Révérend…Mais, je n’ai pas d’excuse…Vous n’êtes pas comme…comme eux…Et j’ai honte de l’avoir cru…même un instant. Pardonnez-moi…

Les yeux rivés vers le visage du pasteur, illuminé d’un léger sourire, dont le regard clair commençait à reconquérir la sérénité qui lui était propre, Lucy nicha sa main libre dans celle du pasteur, souhaitant, par cet accès de tendresse dont elle n’était que trop peu coutumière, lui faire ressentir l’intensité de ses scrupules et de sa culpabilité. C’était à elle d’avoir honte, et non à lui. Car le pasteur avait une fâcheuse tendance à se fustiger pour tout et pour rien, et ce même lorsque le tort n’était pas de son côté. Or ici les torts étaient indéniablement du côté de Lucy, et c’était à elle d’implorer son pardon.

Attendant avec une tension palpable la réponse de Jonathan, la fille de joie tenta d’alléger quelque peu l’atmosphère qui s’était trouvée appesantie de par ses désagréables confidences. Aussi, regardant le bol de soupe du Révérend, qui se trouvait presque vide pour la seconde fois en quelques minutes, elle lui lança d’un ton badin :

- C’était bon, Révérend ? Je n’ai pas un immense talent, mais moi, manger chaud, ça m’a fait un bien fou !!

Puis, regardant sa propre écuelle, qu’elle venait d’achever, elle commença à se lever de sa chaise, puis, se ravisant, demanda l’avis du pasteur :

- Vous avez fini Révérend ? Je peux débarrasser ? Mais, si vous en voulez encore, n’hésitez pas !!

Lucy restait immobile, dans l’attente d’une réponse, dans une position un peu idiote, en suspens, penchée sur son bol de soupe. Il en serait comme Jonathan le déciderait, et il était fort probable qu’avec son appétit gargantuesque, il se laisse tenter par un troisième bol de bouillon maigre. Elle n’allait donc pas presser cet homme qui semblait se délecter d’être un peu choyé, les occasions d’être servi par une femme ayant dû être rarissimes ces dernières années…
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Jonathan R. A. Williams
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Je n'aime pas me décrire...mais on me dit quelqu'un de gentil, tolérant envers beaucoup de choses; et il est vrai que le Seigneur m'aide à voir le bien dans le cœur de tous. Cependant, cette même capacité me rends aux yeux des gens très fanatique et naïf. Je n'avais jamais vu les choses sous cette angle, mais il faut croire que les gens ne voient en moi qu'un pasteur de pacotille. S'il y a une facette de moi que j'apprécie particulièrement, c'est le fait que je sois quelqu'un de très romantique ! Même si tout le monde préfère dire que je suis quelqu'un de niais...mais ne croyez pas que je sois stupide, car il m'arrive d'être très fier et impulsif. Je ne suis pas très courageux, mais je ferai toujours de mon mieux pour protéger les gens que j'aime, comme mon petit frère. J'ai aussi une profonde attirance pour les rousses. On me surnomme Quasimodo à cause de mon apparence quelque peu trapu -et certes poilu bien que blond, par opposition à la magnificence de mon frère.
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MessageSujet: Re: Le fardeau d'une décision [Jonathan] [Fini] Le fardeau d'une décision [Jonathan] [Fini] - Page 2 Icon_minitimeMar 31 Oct - 18:34



☾ Le Fardeau d’une Décision ☽

« i'm taking back the crown »

Eglise St Mary Matfelon - Whitechapel, Mars 1891

Qu'est-ce que le temps ? L'on pourrait en diserter pendant des heures et ainsi, remplir sans trop de difficulté les pages vides d'un livre manuscrit encore vierge. Quand ce même temps nous manque, il serait tentant de partir dans des élucubrations, le temps d'un paragraphe, parfois même d'un chapitre. D'évoquer encore et encore les mêmes idées, en changeant quelques mots, quelques tournures de phrases, afin que coule encore dans notre gorge la sensation de nouveauté lorsque l'eau part de la rivière jusqu'à nos estomacs. Aucun rapport peut-être, mais c'est encore une technique de fourbe. On pourrait en avoir honte, se dire que l'attente ne valait pas pareil palabre et que l'on manque d'honnêteté envers nous même. Tout ceci est vrai. Jonathan avait quelques fois eu besoin de stratagème de la sorte pour remplir ses longs sermons remplis d'émotions. On ne pouvait de toute façon se réinventer toutes les semaines. Silencieusement, après avoir longuement parlé sur le fait qu'il se refusait à toute violence, le pasteur s'était saisi de la main de la pauvre jeune femme. Sa fragilité le destabilisait, et le fait qu'elle ait pu croire à pareil horreur de sa part le détruisait un peu plus à l'intérieur. Il n'aurait supporter d'être pour elle un énième monstre masculin de plus, un être sans honneur à la force brutale qui se serait permis des choses innomables. Il voulait être le plus doux possible avec cette créature que la vie avait déjà beaucoup trop faite souffrir. Là où le pasteur pouvait admirer pendant des heures la blancheur vestale de ses bras fins, il pouvait aussi en voir la maigreur dans la pauvreté, et les tâches bleuis de la violence des rues. Il n'osait seulement imaginer comment elle avait eu ces blessures.

Les compliments de la demoiselle le rendaient toute chose, faisant rougir avec force ses joues rondes. Ce n'était certes pas bon pour son égaux de ministre du culte, mais pour sa misérable petite valeur d'homme, c'était déjà incroyable. Tout ceci était si loin des considérations glaciales de son ex-femme. Ce n'était pas elle qui aurait posé ses mains dans les siennes, l'aurait réconforté contre sa peine, lui aurait fait un bon repas pour le laisser se reposer alors qu'il avait été fautif de sa propre destruction. Mais Lucy se trouvait être là, par hasard, au bon moment au bon endroit, auprès de lui alors que son esprit était si lointain en sa détresse. Il ne pouvait s'empêcher qu'elle était la récompense divine de ses longues nuits froides, alors qu'il honorait l'anneau de son mariage infertile, restant fidèle à une femme injuste. Une partie de lui se disait en effet que le Destin avait été écrit ainsi. Mais une autre, plus douce, se disait qu'il était horrible de pouvoir comparer la pauvre jeune femme à une récompense, la reléguant au simple rang d'objet que l'on avait posé ici à la bonne volonté divine pour le plaisir de l'homme et du pur vertueux. Lucy était une femme avec un esprit et un coeur propre, une histoire et une sensibilité, ses bras portaient les écrits d'un passé, et son ventre langoureux portait en lui le germe d'une vie potentielle, de l'extension et de la création. Dire qu'elle n'était en réalité qu'une récompense de son malheur pendant les six années où il s'était lui-même aveuglé... ce n'était tout simplement pas correct. Mais il plaisait à Jonathan, quand il s'endormait le soir depuis qu'il l'avait rencontré, de s'idéaliser cette fameuse rencontre. Et avec douceur, le vertueux songeait à son regard, à ses lèvres, à l'onctuosité presque parfaite de la couleur de sa peau... puis il se réveillait dans la fièvre d'un corps qui se réveillait intérieurement, mourrant presque de frustration. Il s'asseyait alors sur son lit et se flagellait mentalement de toute la perversité monstrueuse dont son esprit avait été capable. Le pasteur souhaitait aimer l'âme avant d'aimer le corps. Pourquoi, lorsqu'il pensait à elle, se rappelait-il davantage de sa peau presque imaginaire plutôt que du son pâle de sa voix ?

Mais cette fameuse voix venait à son oreille, l'éveillant alors de son imaginaire. Elle s'évertuait en excuses, et cela ne plut pas à Jonathan. La jeune femme n'était pas la fautive de l'histoire. Il n'y avait pas de pardon à soupirer, ni de peur à avoir. Alors qu'il posait la main sur la sienne qui habitait ses rêves, le pasteur planta son regard sûr et déterminé dans celui de la prostituée. La chaleur de sa paume englobait la fraicheur neige de la douce menotte. Il savoura ce contact longuement, sans avouer à quel point son rythme cardiaque chantait à présent une différente mélodie. Quelque chose se passait entre la prostituée et le pasteur, comme si quelque chose travaillait à les réunir et à les rapprocher. Ce dont il s'agissait, il n'aurait pu l'exprimer. Une étincelle dans leurs regards fixés l'un dans l'autre, ces discussions qui les rapprochaient, le fait qu'ils ne pouvaient s'empêcher, pour une mystérieuse raison, d'avoir un contact physique ? Lentement, il sourit à ses paroles, souhaitant qu'elle comprenne réellement qu'il n'y avait plus de raisons de s'excuser. Qu'il s'agissait d'une peur parfaitement normale pour quelqu'un qui vivait tout ce qu'elle avait le malheur de vivre.  Mais c'est alors qu'elle s'agita aussitôt, retirant sa main du contact de Jonathan. Ce dernier sursauta de surprise, ne s'attendant pas à un tel revirement de situation. Est-ce que celle-ci semblait s'être rendu compte de la chaleur qui se répendait entre eux, et avait souhaité rétablir la limite entre homme et femme de bon comportement ? Cela renferma quelque peu le pasteur dont le coeur peinait à reprendre un rythme normal. Il n'osait pourtant se dire amoureux, pouvait-on seulement être amoureux du bien commun... Il regarda son bol en souriant tristement et jeta un coup d'oeil à la posture ridicule de la jeune. Ce qui lui arracha un rire sincère et honnête, ce qui lui fit un bien fou, avec toute la tristesse de son romantisme.

- Oh... je ne dirais pas non à un troisième bol, l'alcool donne cruellement faim, vous avez bien raison de ne pas vous y mettre. En tout cas... juste pour clotûrer notre précédente conversation... ne me demandez plus pardon. Ce n'est pas à vous de vous excuser sur des présomptions qui sont entièrement naturelles pour quelqu'un dans votre situation, point. ...et n'hésitez pas à vous reservir également !

Jonathan avait pris sa voix calme et lourdement posé des sermons et des confessions, une intonation sérieuse; comme celle d'un instituteur récitant une leçon. Puis il mangea son dernier bol avec entrain, découpant avec attention les morceaux de pain dans son chaud liquide. Lorsqu'il eut finit, le ventre gargouillant d'un plaisir sans faim, ce fut la tête légèrement embrumée qu'il laissa le bol à sa bienveillante protégée. Les mains posés sur son ventre, le pasteur soupira d'aise et regarda la jeune femme avec un grand sourire:

- Ce fut véritablement délicieux... dès demain, j'irai récupérer de la nourriture à mon appartement pour remplir les placards ici... je n'ai de toute façon même plus besoin d'y retourner à présent, peut-être que je passerai au marché. Vous avez des préférences en termes d'épices ?

Il s'étendit avec réserve, toujours un peu timidement disposé sur sa chaise. Le jeune homme tentait de se montrer légèrement plus confiant que d'habitude, usant d'une verve tout à fait légère et humoristique pour accompagner l'humour de la jeune femme. Il appréciait la légèreté qu'elle parvenait à instaurer dans sa vie, lui qui pourtant avait le coeur si lourd et elle qui avait une vie si dure.

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"Lune. Avant, que le jour ne vienne. ✻ Entends, rugir le coeur de la bête humaine. C'est la complainte de Quasimodo qui pleure, sa détresse folle, sa voix, par monts et par vaux s'envole, pour arriver jusqu'à toi. Lune, veille sur ce monde étrange qui mêle sa voix au chœur des anges."
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Lucy E. Wood
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MessageSujet: Re: Le fardeau d'une décision [Jonathan] [Fini] Le fardeau d'une décision [Jonathan] [Fini] - Page 2 Icon_minitimeLun 13 Nov - 13:12



Le fardeau d’une décision

«  Eglise St Mary Matfelon, Whitechapel »

Mars 1891

La hardiesse soudaine du timide pasteur qui, avec aplomb et fermeté, plantait son regard dans celui de son invitée, fit presque vaciller les yeux clairs de Lucy. Paradoxe d’une ironie mordante, la prostituée, qui vivait de contacts charnels monnayés avec des inconnus aux mains brutales, se sentait défaillir devant les premiers yeux d’hommes qui prenaient la peine de la regarder. Et ce mélange de tendresse et de détermination soudain dans ce regard d’azur rendaient sa petite main pâle tremblotante, bien qu’elle fût pourtant nichée au creux de la large paume, toujours miraculeusement chaude, du Révérend Williams. La fille de joie n’avait pas compris que, pour la première fois de son existence, elle ressentait le malaise d’une proximité physique, une pudeur embarrassée devant ces marques d’affection mutuelle qu’elle ne s’avouait pas. Qu’il était curieux de pouvoir subir toutes les nuits les assauts violents de parfaits inconnus, mais de trembler comme une feuille sous la bienveillance du regard d’un homme si gentil que le pasteur de Whitechapel. Car l’absence de sentiments, chez Lucy, lui permettait d’accomplir son cruel labeur avec un mécanisme terrible, presque inhumain. Mais, dans les yeux de Jonathan elle voyait quelque chose qu’elle ne connaissait pas, et qui semblait briser cette placidité durement façonnée, et atteindre un cœur qu’elle croyait mort depuis longtemps.

La gêne se mêlant à la honte d’avoir blessé le ministre divin de par ses stupides allégations de tout à l’heure, Lucy, jetant un œil au bol vide, saisit au vol l’occasion inespérée de reprendre quelque peu ses esprits ainsi qu’une once du stoïcisme qui, d’ordinaire, la caractérisait. Peine perdue. Sa quiétude apparente semblait voler en éclats chaque fois que la présence, ou même simplement l’image de Jonathan s’imposait. Elle se leva si brusquement, ôtant sa main de la sienne sans délicatesse aucune, que le pauvre sursauta, se demandant sans doute ce qu’il avait fait de mal. La fille de joie fut si prompte à lui proposer un nouveau bol de soupe qu’elle dut attendre sa réponse dans une posture ridicule, penchée sur la table, une main agrippée à l’écuelle vide. A ce spectacle, la mine basse qu’avait pris le pasteur devant le geste soudain de Lucy se volatilisa pour un sourire éclatant et un rire soudain vint éclairer la pièce un peu sombre au fond de laquelle les deux protagonistes achevaient leur souper.

Devant la joie manifeste du pasteur dont la mélancolie semblait incurable quelques instants auparavant, la jeune rousse n’eut d’autre réaction que de mêler son rire au sien, chose dont elle était si peu coutumière qu’elle s’étonnait encore de l’entendre résonner à ses oreilles, comme venant de la bouche d’une étrangère. Abasourdie et quelque peu enivrée par cette complicité si naturelle et dont la solitaire Lucy avait si peu l’habitude, elle saisit distraitement le bol de Jonathan qui avait acquiescé afin d’être resservi une troisième fois. Sa tête bourdonnait lorsqu’elle posa avec légèreté l’écuelle fumante devant le pasteur affamé, qui, une fois de plus, dans sa grande bonté et dans un excès de charité qu’elle ne méritait pas, lui avait accordé son pardon et la priait instamment de ne plus culpabiliser pour les accusations idiotes que son cerveau stupide et fatigué avait pu fomenter. Attendrie une fois de plus, mais toujours quelque peu embarrassée par la sollicitude du pasteur qu’elle s’obstinait à croire ne pas mériter, Lucy baissa les yeux et répondit brièvement :

- Je vous remercie, mais moi je n’ai plus faim…Le pain dans la soupe, c’est miraculeux…

La fille de joie, bien qu’elle ait achevé son souper, tira de nouveau sa chaise et s’y installa, regardant avec un plaisir empreint de quelque fierté le pasteur se régaler du repas concocté hâtivement avec quelques ingrédients traînant au fond d’un placard. La prostituée avait toujours montré quelques dispositions dans l’art de cuisiner, mais la majestueuse Londres ne lui avait guère fourni l’occasion de montrer l’étendue de ses talents et ne lui avait offert qu’un bien plus sombre destin, accepté par l’instinct de survie, bestial, terrible, qui écrasait tout sur son passage ; scrupules, morale, dignité, culpabilité. Lorsque la faim et le froid tiraillaient un corps à l’agonie, ces sentiments devenaient un luxe superficiel qui ne pesaient plus dans la balance et Lucy, à demi-morte, avait accepté l’impensable pour une miche de pain et un toit au-dessus de la tête.

Après avoir accepté ce destin tragique, la fille de joie ne se serait jamais douté qu’elle satisferait de nouveau un homme autrement que par la luxure,  qui la récompenserait d’une telle gratitude qui plus est. Lucy rougit de plaisir devant le soupir de contentement de Jonathan qui gardait douillettement ses mains sur son ventre repu. Un large sourire se dessinait sur le visage satisfait du Révérend Williams qui adressa à la fille de joie ses compliments pour le souper de ce soir, ce qui eut pour effet de parachever l’afflux de sang qui avait déjà commencé à monter à ses joues d’ordinaire si pâles. La seconde partie de la tirade du pasteur n’allait sans doute pas aider à atténuer l’embrasement des joues de la fille de joie. Du ton calme et apaisé de celui qui a la satisfaction d’avoir l’estomac plein, il expliquait à sa protégée qu’il comptait rapatrier des denrées de son appartement au cœur duquel il ne résiderait sans doute plus, la foule de souvenirs risquant d’aviver la plaie encore béante du divorce à peine prononcé. Mais lorsqu’il demanda à Lucy ses préférences en termes d’épices, elle se retint de justesse de secouer la tête, tant elle croyait avoir mal compris. Comptait-il la réinviter prochainement ? La prostituée était certes abasourdie par cette vérité qui lui semblait impossible, incroyable ; Jonathan, le pasteur respecté de Whitechapel, pieux et lettré, bon et fidèle, désirait sa compagnie. Et cette réalité qui paraissait inconcevable, et que Lucy commençait à peine à accepter, lui procurait, à son grand étonnement mêlé d’une once de frayeur, un incommensurable plaisir.

Machinalement, elle se saisit du bol que Jonathan avait laissé sur la table et se dirigea vers l’évier, comme pour reprendre ses esprits embrumés par cette ivresse de plaisir qu’elle ne connaissait pas et que, par conséquent, elle ne s’expliquait pas. Les démonstrations affectives de Jonathan, prononcées d’un ton hardi et enjoué, avaient le don de laisser sans voix la fille de joie déjà bien peu bavarde. Le dos tourné au Révérend Williams, elle profita des quelques instants qui s’offraient à elle pour reprendre ses esprits, lava le bol consciencieusement et rafraichit discrètement ses joues brûlantes grâce à ses mains passées au préalable sous l’eau du robinet. Prenant son courage à deux mains, Lucy se racla la gorge, tentant de conserver le calme qu’elle parvenait à instaurer sans trop de mal dans des situations si terribles, et répondit à son bienveillant protecteur :

- C’est très gentil mais…mais…Ne vous donnez pas cette peine…J’aime tout…Et, en dehors du sel et du poivre, je n’ai pas goûté grand-chose…Enfin si, quelques fois de la cannelle et de la noix de muscade, et…une fois…du safran…C’est jaune et cela vient de très loin…paraît-il…

Lucy se perdait en bavardages inutiles et ponctués de bégaiements occasionnés par la gêne. La fille de joie, tout comme le pasteur semblait-il, était littéralement une handicapée sociale, bredouillant à la moindre évocation d’une vague émotion, se renfermant à la naissance du moindre sentiment. Peut-être venait-il de là ce lien mystérieux, inexplicable, presque sacré, qui liait ces deux êtres que rien n’aurait dû rapprocher ? Peut-être était-ce cette solitude, cette asociabilité, ce manque d’affection qu’ils ne s’avouaient pas, qui faisait l’union du pasteur respecté, écouté de dizaines de gens, mais seul malgré tout, avec ses chagrins et ses peines auxquels personne ne semblait prêter attention. Car c’était lui le roc divin, le réconfort des brebis égarés ; c’était lui qui soulageait les âmes du fardeau parfois insoutenable de leur conscience, lui qui rappelait aux fidèles l’amour que leur portait leur Seigneur, lui encore qui laissait tous les vices de Whitechapel se déverser à son oreille compatissante et empathique, sans jamais se permettre l’once d’un jugement. La cruauté de sa solitude était peut-être plus fourbe que celle de Lucy, car elle était dissimulée derrière l’apparat des mondanités, de l’auréole du sacerdoce et, jusqu’à il y’a quelques heures, sous le voile nuptial d’un mariage raté.

Les deux solitudes s’unissaient dans un besoin irrépressible, presque primaire, de réconfort humain. La prostituée, en croyant se suffire à elle-même, avait présumé de ses forces. L’attraction que lui octroyait la présence de Jonathan lui donnait le vertige, et les allusions qu’il faisait sur leurs entrevues prochaines la comblaient plus que de raison. Découvrant à son tour la timidité, la prostituée si peu coutumière dans le domaine de l’expression des sentiments humains, tenta de demander au pasteur, avec une délicatesse toute relative, si elle avait bien compris ses propos :

- Est-ce que vous souhaitez que…je revienne cuisiner pour vous Révérend ? Ça ne me dérange pas du tout…Au contraire…Cela me fait plaisir…

Lucy s’étonnait d’avoir réussi à détourner la question de la sorte. Elle ne voulait guère avoir l’outrecuidance de déclarer à voix haute qu’elle avait compris que Jonathan l’invitait à passer plus de temps avec lui. Cette manière détournée avait pour but de le faire avouer au pasteur, et, contre toute attente, la prostituée avait bon espoir, le Révérend Williams étant incroyablement léger et hardi ce soir.

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Jonathan R. A. Williams
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Je n'aime pas me décrire...mais on me dit quelqu'un de gentil, tolérant envers beaucoup de choses; et il est vrai que le Seigneur m'aide à voir le bien dans le cœur de tous. Cependant, cette même capacité me rends aux yeux des gens très fanatique et naïf. Je n'avais jamais vu les choses sous cette angle, mais il faut croire que les gens ne voient en moi qu'un pasteur de pacotille. S'il y a une facette de moi que j'apprécie particulièrement, c'est le fait que je sois quelqu'un de très romantique ! Même si tout le monde préfère dire que je suis quelqu'un de niais...mais ne croyez pas que je sois stupide, car il m'arrive d'être très fier et impulsif. Je ne suis pas très courageux, mais je ferai toujours de mon mieux pour protéger les gens que j'aime, comme mon petit frère. J'ai aussi une profonde attirance pour les rousses. On me surnomme Quasimodo à cause de mon apparence quelque peu trapu -et certes poilu bien que blond, par opposition à la magnificence de mon frère.
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MessageSujet: Re: Le fardeau d'une décision [Jonathan] [Fini] Le fardeau d'une décision [Jonathan] [Fini] - Page 2 Icon_minitimeDim 17 Déc - 18:47



☾ Le Fardeau d’une Décision ☽

« i'm taking back the crown »

Eglise St Mary Matfelon - Whitechapel, Mars 1891

La délicatesse dans les moindres mouvements de la jeune femme rendait le pasteur petit à petit si frêle d'une observation permanente qui adoucissait son coeur. Quand bien même les vapeurs de l'alcool continuait à défaire ses sens, le rendant encore plus groggy par la digestion qu'il ne pouvait l'être, et occasionnant dans sa voix des écarts de timdité qu'il ne se serait jamais permis, Jonathan restait soucieux. Il ne pouvait s'empêcher de regarder Lucy dans ses gestes, dans la manière dont son regard papillonnait, clair et grand. Il ne s'imaginait pas pouvoir avoir auprès de lui pareil beauté solaire, avec ses cheveux d'un rouge éclatant qui semblaient sortir d'un de ses plus beaux fantasmes, son petit visage mutin et doux à la peau d'albâtre. Elle lui semblait tout droit sorti d'un rêve, n'en déplaise à ses vêtements de mauvaises qualités, rapiécés et ostentatoire. Comme s'il fallait trouver le moyen d'amoindrir la puissance de cette beauté par les attributs physiques d'une pauvreté humaine. Jonathan voyait au delà de celle-ci. Il voyait même au delà du métier qu'elle exercait, mais qui restait comme la crasse sous-jacente de cette incroyable colombe. S'il la voyait pour la première fois à chaque clignement de yeux, il lui semblait également oublier à chaque seconde toute l'âpre existence qu'elle menait en dehors de ces murs. Et alors son coeur se brisait en mille morceaux, la tristesse augmentée par les effluves de l'alcool qui restait dans son esprit et l'odeur de la nourriture si bien préparée. Elle le troublait, c'était une évidence. Jonathan était assez d'un naturel stupidement romantique pour s'en rendre compte. Il n'était pas un coeur d'artichaud mais avait souvent rêvé au grand amour, lui qui ne pouvait même se contenter d'un corps arraché pour le patriacat dominateur.

Si Lucy était curieuse et ne parvenait pas à dormir la nuit; si elle se promenait dans cette unique pièce qui constituait le domaine vital du pasteur, et qu'elle fouillait à son bon vouloir tandis que le pasteur ronflait à son aise; elle trouverait sous le lit de nombreus romans de gare. Qu'elle pourrait à présent lire, grâce à l'inconscience trop aimable de Jonathan. On pouvait ainsi rapidement découvrir de lui des goûts que l'on songeait exclusivement féminin, avec des histoires d'amour à l'eau de rose, de romance terrible mais qui finissait toujours bien, dans un autre coin, on pouvait également trouver quelques histoires un petit peu plus crû, au langage fleuri et à l'imagination des métaphores quasi vertueuses tant elles étaient alambiqués. Rappelons tout de même qu'il existait dans la Bible même un passage terriblement connu pour son érotisme en l'extrait du Cantique des Cantiques. L'hypocrisie catholique allait bon train en son discours. Mais pour en revenir à Jonathan, oui, il était romantique et extrêmement conscient de l'effet que la jeune femme avait sur lui. Il se sentait fébrile à l'idée de pouvoir glisser ses doigts le long de la sublime chevelure, de pouvoir caresser la blancheur parfaite de ses bras et de son visage rougie par le froid. Mais il ne parvenait à s'y abandonner. La prostitution le dégoûtait au delà du bon sens, et quand bien même il appréciait terriblement Lucy, en tant que personne; il ne pouvait s'imaginer ressentir un véritable amour pour elle. Tous ses songes lui semblaient remplis d'une atroce perversité, alors qu'il était persuadé qu'elle ne s'abandonnerait à ses caresses que pour le remercier, d'un oui ou d'un non; que ce fut pour son secours, pour un simple bain, un lit avec de beaux draps, l'apprentissage de la lecture ou tout simplement le fait de ne pas l'avoir bousculer alors qu'il avait bu.

Il rêvait à un véritable amour, pur et délicat. D'une virginité quasi littéraire, d'un éclat rosie par la chaleur nouvelle. Leur situation n'en était qu'un pastiche. Il ne pouvait y croire, quand bien même son coeur en battait la chamade. Oh, il n'en voulait pas à la jeune femme d'avoir connu des hommes dans sa vie, que l'on se mette d'accord. Bien au contraire, ce n'était que l'absence d'amour dans ces étreintes qui le détruisait en son coeur. Lui qui ne vivait que d'amour et de bons repas.

Lorsque Lucy baissa la tête pour dire qu'elle n'avait plus faim et à quel point le repas avait été bon, Jonathan baissa la tête à son tour, détournant le regard. Ce fut ainsi qu'elle se leva pour laver les bols, chose que le pasteur aurait voulu faire plus tard, afin qu'elle ne se dérange plus ainsi pour lui. Mais il n'avait pas vraiment le droit de dire quoique ce soit, car encore une fois la jeune femme l'injectiverait de se tenir tranquille, lui l'hyperactif. Ce soir-là, la digestion et l'alcool le tenaient bien plus facilement tranquille que les autres fois où ils avaient pu se voir. Alors qu'il lui avait posé une question sur les épices qu'elle pouvait préféré, celle-ci lui répondit de ne pas s'en donner la peine. Elle répondit néanmoins à sa question en lui donnant la liste des épices qu'elle avait pu déjà goûter dans sa vie. Jonathan les nota en silence, redressant la tête pour la regarder en souriant. Elle lui demanda alors s'il souhaitait qu'elle revienne cuisiner pour lui, et que cela lui ferait très plaisir. Jonathan dut s'empêcher de soupirer en songeant qu'il aurait aimé pour une fois lui faire plaisir à elle, mais garda cette idée pour lui. Il trouverait bien un moment pour la forcer en douceur à se faire plaisir et à un peu oublier le fait de devoir servir. Pour le moment, la seule chose qui lui faisait sourire à tout en oublier, c'était son petit sourire incroyablement timide. Comme si les rapports de force s'étaient considérablement inversé et qu'elle était la douce créature timide que l'on tenait en laisse, tandis que Jonathan était l'investigateur de l'avancé de leur relation. Tout l'inverse de leur première rencontre.

- Oh... ce serait effectivement avec joie... vous cuisinez extraordinairement bien... et je ferai attention à ce que vous puissiez travailler des ingrédients de qualité, vous pouvez venir quand vous le souhaiter, absolument n'importe quand...

Le pasteur rougit intensément, se rendant compte de tout ce qu'il osait dire. Ce n'était véritablement pas dans ses habitudes, mais la question de Lucy était si bien tournée que Jonathan ne ressentait aucune honte à y répondre de manière aussi libéré. Mais en vérité, il ne parvenait plus à rien dire de plus, ayant l'impression d'en avoir trop dit. Il aurait pu plaisanter en disant que si elle aimait tant cuisiner, il n'avait qu'à chercher comment lui trouver une place dans un restaurant, mais il savait que son influence n'était pas aussi grande. Il n'était qu'un naïf pasteur. Baissant la tête, il se redressa un peu mieux sur sa chaise, se sentant mal à l'aise. Il ne savait pas ce qu'il devait dire, ce qu'il devait faire. Est-ce qu'il fallait l'inviter à dormir comme la première fois, est-ce qu'ils avaient encore le temps de lire, est-ce que c'était vraiment le moment ? Ils venaient de terminer de manger et maintenant quoi faire, il était entièrement pétrifié.

- Vous... est-ce que vous voulez un peu continuer "Notre Dame de Paris" ? C'était... c'était pour cela que vous étiez venu au départ, peut-être qu'on a encore le temps...

Jonathan bailla doucement, pourtant il ne lui semblait pas avoir sommeil tant il était stressé. En vérité, il avait cruellement hâte de dormir rien que pour enfin décuver de l'alcool dans son esprit qui lui faisait bien trop parler sans qu'il soit capable d'arrêter le flot incessant de ses paroles.

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MessageSujet: Re: Le fardeau d'une décision [Jonathan] [Fini] Le fardeau d'une décision [Jonathan] [Fini] - Page 2 Icon_minitimeVen 12 Jan - 10:55



Le fardeau d’une décision

« Eglise St Mary Matfelon, Whitechapel»

Mars 1891

Le Révérend Williams n’en finissait plus d’étonner Lucy ce soir. A présent c’était par cette légèreté presque inconsciente avec laquelle il répondait à la question de la fille de joie. Cette question, qui d’ordinaire lui aurait fait perdre tous ses moyens, aurait fait vaciller son regard et trembloter sa voix d’une gravité presque caverneuse, il y répondait avec un calme et une clarté qui ne lui ressemblait guère, lorsqu’il se trouvait en présence d’un trouble. Et il acquiesçait sans le moindre signe de honte ; oui, Jonathan souhaitait que la fille vienne de nouveau officier chez lui en qualité de cuisinière. Oui il aimait sa cuisine, oui il souhaitait que sa présence dans cette cave aménagée en appartement douillet se réitère, oui il suggérait qu’elle travaille des ingrédients nobles. Et, cerise sur le gâteau, c’est toujours bardé de cette inhabituelle placidité, que le pasteur de Whitechapel décréta que la prostituée misérable qu’était Lucy pouvait venir déployer ses modestes talents de cuisinière lorsqu’elle le voulait. La jeune rousse, de plus en plus hébétée, en oubliait presque d’être ravie des faveurs inespérées que lui octroyait, dans toute la crédulité de sa bonté, l’homme de Dieu qui aurait été sensée l’exécrer.

Et les grandes idées qu’avait l’inculte Lucy concernant la société commencèrent à s’effriter, ébranlant les quelques principes simplistes dont son cerveau s’était imprégné avec difficulté, dans l’unique but de tenter à survivre à sa vie de misère. Les hommes de Dieu étaient à fuir ; le clergé ne l’aimait pas, la considérait comme une créature du Diable, voulait sa perte, et chercherait indéniablement à lui faire du mal. La noblesse et la bourgeoisie la méprisait, et la réciproque était souvent vraie ; mais chacune des deux parties avait quelque chose que l’autre enviait, aussi une entente se trouvait-elle aisément, aussi honteuse soit-elle, pour l’une comme pour l’autre ; contre quelques pièces de monnaie, le père de famille fortuné et respectable, adulé par sa famille, jalousé par son entourage, assouvissait les besoins primaires, bestiaux, que sa classe l’obligeait à refouler mais, qui, tout au fond de son âme, ressurgissait avec la brutalité instinctive devant les créatures qu’ils considéraient indignes de la moindre marque de respect ou de délicatesse. Et grâce à ces quelques pièces, si insignifiantes pour le riche marchand de draps ou l’illustre baron qu’elles auraient pu tomber de sa bourse sans qu’il ne s’en rende jamais compte, Lucy parvenait à subsister deux jours durant, se nourrissant de pain et de pommes, s’abreuvant de bière âpre coupée à l’eau, s’octroyant même parfois un peu de beurre ou un morceau de fromage, lorsque l’activité était particulièrement prospère, ou les clients étonnamment généreux. Enfin venaient les ouvriers, la classe défavorisée, les nantis, les siens ; et, si ceux-là se comprenaient, il n’en résultait pas toujours une fraternité empathique, un lien de complicité entre miséreux qui connaissaient la même existence sordide. Ceux-là gagnaient à la sueur de leur front l’argent qu’ils gaspillaient chez Lucy. Plutôt que de nourrir le ménage qu’il avait à sa charge, sa mère malade ou sa nombreuse marmaille, le prolétaire s’offrait un des rares plaisirs qui lui étaient accessibles, se vautrant dans le stupre grâce à de la monnaie chèrement acquise, le cœur lourd d’un sentiment de honte et colère, qu’il ne se gênait pas pour faire rejaillir sur la prostituée qui était la cause de son sentiment de culpabilité.

Mais il ne s’agissait pas ici d’un client. Le révérend Williams ne demandait rien en retour, se trouvait simplement heureux de savoir une femme à ses côtés, aussi misérable soit-elle ; car Lucy n’était pas sans ignorer la valeur que lui accordait la bonne société. Mais Jonathan, en homme délaissé qu’il était, semblait passer au-dessus de la détestable vertu de la première femme qui se trouvait tendre avec lui, dans des gestes simples tels que la confection d’un repas, la consolation des tourments de son âme, lui, dont c’était le métier, et que tout le monde croyait à tort au-dessus de tous les maux. La hardiesse soudaine du timide pasteur, décuplée par les ultimes brumes d’alcool qui persistaient vainement à assaillir de nouveau son esprit, avait toutefois ses limites ; et c’est avec un sentiment étrange, une affection mêlée d’un soulagement familier, qu’elle vit que la mine de Jonathan se baissait, ses joues s’empourprant de nouveau. Si ces excès de trouble manifeste ne déconcertaient plus Lucy, ils n’en restaient pas moins attendrissants aux yeux de celle qui qui se faisait rabrouer et violentée par la gent masculine à longueur de nuits. Gêné, ne sachant quelle posture trouver sur sa chaise, les yeux gonflés de fatigue et de larmes enfin taries, le pasteur de Whitechapel, celui qui haranguait la pauvre foule d’être pitoyables qui hantaient le quartier miteux au sein duquel il prêchait, ne savait pas quoi dire.

Un de ces silences gênés, comme il ne peut en exister qu’entre deux êtres troublés d’un désir inavouable et défendu, repoussés par une morale, une éducation et des grands principes, s’installa soudain, pesant. Et Lucy, que la timidité du pasteur amusait en règle générale, ne se trouvait pas en meilleure posture que lui, ne sachant quel sujet de conversation banal et futile amorcer afin d’alléger l’atmosphère embarrassante qui semblait les étouffer tous les deux. Mais rien ne venait, et la fille de joie se serait sentie ridicule à l’évocation d’un sujet dont la futilité aurait prouvé à Jonathan son embarras à elle aussi. Alors, ne sachant que décider, la rousse restait plantée là, l’air stupide, lorgnant d’un regard attendri le pasteur affalé plus qu’il n’était assis sur sa chaise, la mine basse.

Soudain il se redressa, semblant prendre son courage à deux mains. Puis sa voix s’éleva de nouveau, la placidité de tout à l’heure presque envolée, étouffée au cœur de cet étau d’embarras qui plombait la pièce. Est-ce qu’elle voulait encore s’adonner à la leçon de lecture, raison pour laquelle elle était franchi le seuil de l’église ? A vrai dire, déchiffrer les phrases alambiquées de Victor Hugo était à mille lieux de ses préoccupations désormais. Sa tête bourdonnait, son cœur battait la chamade, menaçant de faire exploser sa poitrine, et, soudain, ses paupières qui s’alourdissaient lui firent se souvenir que ces quelques heures de sommeil agité ne l’avaient guère reposée, et qu’elle était morte de fatigue. Elle n’aurait pas osé dire non à Jonathan si ses yeux avaient brillés de plaisir et d’enthousiasme à cette idée. Mais dans ces prunelles claires, elle ne voyait que lassitude, et dans sa voix pouvait s’entendre, presque imperceptible, le ton déterminé, quelque peu fataliste, de celui qui ne veut pas manquer à sa parole, même si il se sent incapable d’accomplir ce qu’il avait promis. Attendrie, et n’ayant guère la force de se concentrer elle non plus, Lucy saisit l’occasion au vol, et tenta de décliner l’offre avec le plus de délicatesse possible :

- Allons, vous mourrez de fatigue, et il doit être très tard…Je vous assure que je ne vous en veux pas du tout…Vous ne préférez pas plutôt dormir un peu ? Vous en auriez bien besoin…

Elle accompagna sa tirade d’un léger sourire, destiné à calmer le remords qui devait ronger l’âme de Jonathan, déjà bien assez tourmentée comme ça pour la soirée. La fille de joie refusait qu’une leçon de lecture manquée, offerte bénévolement à sa pathétique personne, put angoisser ainsi ce si gentil pasteur.

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Jonathan R. A. Williams
Jonathan R. A. Williams

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Je n'aime pas me décrire...mais on me dit quelqu'un de gentil, tolérant envers beaucoup de choses; et il est vrai que le Seigneur m'aide à voir le bien dans le cœur de tous. Cependant, cette même capacité me rends aux yeux des gens très fanatique et naïf. Je n'avais jamais vu les choses sous cette angle, mais il faut croire que les gens ne voient en moi qu'un pasteur de pacotille. S'il y a une facette de moi que j'apprécie particulièrement, c'est le fait que je sois quelqu'un de très romantique ! Même si tout le monde préfère dire que je suis quelqu'un de niais...mais ne croyez pas que je sois stupide, car il m'arrive d'être très fier et impulsif. Je ne suis pas très courageux, mais je ferai toujours de mon mieux pour protéger les gens que j'aime, comme mon petit frère. J'ai aussi une profonde attirance pour les rousses. On me surnomme Quasimodo à cause de mon apparence quelque peu trapu -et certes poilu bien que blond, par opposition à la magnificence de mon frère.
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☾ Le Fardeau d’une Décision ☽

« i'm taking back the crown »

Eglise St Mary Matfelon - Whitechapel, Mars 1891

La nuit se faisait de plus en plus avancée dans l'heure, n'en déplaise au pasteur qui de toute façon, commençait tout juste à fondre de fatigue. L'horloge au dessus du lit indiquait bien trop la position de la lune dans le ciel et même s'il faisait encore bonne figure pour faire croire qu'il avait la pleine maîtrise de lui-même; ses bâillements et les étirements de ses bras, lents mouvements presque saccadés dans le néant de l'esprit, le trahissaient bien plus surement que n'importe quel paroles. Il était triste dans son coeur, car il avait la sensation de ne pas avoir assez profiter de la présence de sa jeune amie. Il lui avait juste fait perdre son temps, avec ses propres élucubrations d'homme bien trop riche et important pour la communauté. Tout ce qu'il était, c'était une poupée de chiffon revêtue d'un masque sacerdotale. Parfois, il se demandait si les gens qui venaient le voir et qui le louer ne le confondait pas avec un prêtre. Alors, le pasteur était bien heureux de voir cette présence féminine autour de lui, qui se moquait pas mal de savoir s'il était un bourgeois. Elle avait tout d'un ange à ses yeux, une fragile créature à la peau d'albâtre qui resplendissait à la lueur des bougies. Leurs reflets allaient jusqu'au creux de ses tristes pupilles, et flamboyant davantage ses longs cheveux. La vétusté de l'église ne lui avait pas encore permis d'installer correctement de l'électricité durable dans cette cave aménagée. Dieu merci qu'il avait pu faire en premier les travaux pour l'eau ainsi que l'eau chaude, un grand progrès dans l'industrie et le confort. Aussi parfois l'électricité se disait tout simplement qu'elle n'avait plus envie d'être là. Jonathan était alors heureux de toujours garder une grande quantité de bougies allumés en ces moments. Cela lui permettait alors de découvrir son interlocutrice sous un tout nouveau jour, bien plus obscure et enivrant. Le genre qui le déchirait à l'intérieur. Il soupira intérieurement, s'en voulant de sa faiblesse tout autant que de celle de l'installation électrique.

Jonathan avait cependant voulu offrir le peu des forces qui lui restait pour permettre à Lucy d'oublier tout ce qu'il s'était passé, qu'elle soit rester pour quelque chose, et non pour le bon plaisir de son âme tourmenté. C'était en ce but qu'il l'avait invité à poursuivre la lecture. Bien que la soudaine petit panne d'électricité rendrait les choses bien plus compliqué. Et à l'ambiance beaucoup trop intime pour notre jeune pasteur bien innocent et fébrile dans sa fatigue. Il tenta de cacher un bâillement mais qui ne passa malheureusement pas inaperçu; il n'était pas d'un naturel discret, bien que sa propension à être parfois encombrant pouvait se voir d'une manière touchante. Néanmoins la jeune femme ne manqua pas l'occasion pour le reprendre au mot et lui dire qu'il serait plus judicieux pour lui de s'en tenir au plus strict repos. Elle n'avait pas tort; à dire la vérité, c'était elle qui tenait le bon mot. Jonathan ne voulait pas se l'avouer, trop forcené qu'il était à toujours vouloir se faire pardonner d'avoir pris, ne serait-ce que quelques minutes, trop de places dans les désespoirs de ce monde. Pourtant, ce fut une bien lourde journée. Il aurait du le prévoir, et ne pas intégrer son enseignement envers la douce Lucy dans la même soirée. Cela leur aurait épargner bien des peines, et quand bien même cela aurait été les yeux légèrement rougis et les cheveux en bataille, avec une profonde migraine, qu'elle l'aurait retrouvé le lendemain soir. Peut-être au final, tout ceci s'était déroulé ainsi que le Destin l'avait souhaité. Qu'il n'était que le désir du Seigneur de ne point le surmener au long terme. Tout s'était passé si vite, et sa crise avait été si soudaine et violente, l'aide de Lucy avait été essentiel. Elle avait été l'ange qui soigna sa colère et sa tristesse. Oui, tout ceci, Jonathan ne pouvait le douter. Il commençait à se demander même, s'il n'avait pas été mis sur son chemin pour la sauver, et qu'au delà de se sauver elle-même, la jeune femme avait pour mission divine de sauver un de ses petits bergers. Et s'ils ne faisaient en réalité que se sauver mutuellement dans un monde bien trop mauvais pour eux ? Comme deux petites créatures du divin, perdus et blessés, abandonnés à leur solitude, toute échelle et proportion gardée. Sur ses lointains songes, Jonathan finit par baisser la tête, avec un sourire incroyablement triste:

- Vous avez bien trop raison...

Le pasteur finit par se lever de chaise, bien que légèrement titubant. Sa maladresse -qui n'était pas du qu'à l'alcool- le fit rire doucement. Avec de lents pas, il se dirigea vers l'armoire et prit une chemise longue. Après quelques secondes de réflexion, dans un silence mortuaire, Jonathan prit une autre chemise et s'approcha de Lucy, les joues rouges qui ne l'étaient que plus à l'écho des bougies.

- Je... puis-je au moins vous offrir un lit pour la nuit...? Je... je ne crois pas que... qu'il soit bon que je sois seul... et en plus... encore comme ça... vous serez... confortablement... endormi... enfin... voilà...

N'en pouvant plus de bégayer ainsi pour quelque chose d'aussi simple, il lui posa tout simplement la chemise sur la table et partit se changer dans la salle de bain. Il s'essuya le visage, se sentant bouillonnant. Son coeur se déchirait en des terres inconnus qu'il ne comprenait pas. Jonathan avait besoin de la présence réconfortante de la jeune femme et ne cessait cependant de se demander où la religion et où commencer l'homme. Il l'avait recueilli en tant que religieux, que pasteur doué de compassion qui ne désirait que prêter de l'aide à une pauvre brebis égarée du droit chemin. Mais c'était à présent l'homme, celui au coeur appauvri par le mariage stérile et forcé; l'homme qu'il était dans toute sa virilité faussement inexistante, celui qui ne voulait pas s'endormir seul ce soir malgré la présence du Seigneur.

Lorsqu'il estima avoir laisser suffisamment de temps à Lucy de se changer, Jonathan passa une tête toute timide à l'extérieur de la salle de bain pour demander s'il pouvait sortir. Finalement, il rapprocha les bougies du lit et éteignit l'interrupteur, au cas où le courant reviendrait durant la nuit. Le pasteur ignorait si la prostituée acceptait son offre uniquement pour le confort qu'il lui offrait. Parfois, il se demandait si les sentiments qui les liaient -en ne parlant ici que d'amitié- étaient réellement sincères. Le jeune homme avait peur de ne voir qu'intérêt dans son attention. Peut-être était-ce encore la peur qui parlait de son coeur. La peur d'être encore utilisé et abandonner. La peur d'un nouvel éperdu amour qui ne serait pas réciproque, et qui le laisserait à nouveau dans un profonde blessure. Se glissant entre les draps, il se maudissait pour avoir de tels tristes songes alors que le sommeil approchait. La fatigue conduisait toujours inlassablement à la fragilité de l'esprit, qui perd ses défenses contre les mauvaises pensées, la tristesse et le désespoir. Attendant que Lucy se mette au lit, il éteignit alors les dernières bougies qui restaient. La chaleur féminine le rassurait, il la savait si proche et pourtant si lointain. Dans le noir, on pouvait tout oublier, jusqu'à son identité propre. Qu'importe dans le noir si l'on était riche ou pauvre, pécheur ou saint. Son esprit souhaitait si fort pouvoir la serrer contre lui, mais il se retenait, car ce n'était correct. Parce que ce n'était pas ce que l'on faisait. Parce qu'ils n'étaient qu'étranges amis qu'ils ne devraient pas même pas être. Aussi Jonathan continua de lui tourner le dos, et chercha le sommeil.

- Bonne nuit, Lucy.

©️ plumyts 2016


i won't say i am in love
"Lune. Avant, que le jour ne vienne. ✻ Entends, rugir le coeur de la bête humaine. C'est la complainte de Quasimodo qui pleure, sa détresse folle, sa voix, par monts et par vaux s'envole, pour arriver jusqu'à toi. Lune, veille sur ce monde étrange qui mêle sa voix au chœur des anges."
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