Mauvaise pioche



 

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MessageSujet: Mauvaise pioche Mauvaise pioche Icon_minitimeMer 23 Aoû - 15:15



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OÙ L’ON ÉPROUVE QUELQUE PEINE À TRANSMETTRE LE MESSAGE DES CARTES


Nuit d’été 1891. Southwark. À deux pas du chapiteau du cirque O’Farrell.
Entre les rideaux pesants de la roulotte de Madame Leota, l’œil blafard de la lune épiait la rangée terrible des cartes étalées sur la table. Elles contaient une histoire imprécise. Lacunaire. Hermétique. Toujours la même, pourtant, et lourde de menaces informes.

La voyante contempla froidement l’étendue du désastre. Enfoncée dans son fauteuil, paumes tremblantes contre le bois vieilli – mais non de crainte, quoiqu’il y en eût – elle avait renoncé à déchiffrer les symboles obscurs révélés par le tirage. Le péril manquait trop de contours. Mais il était bien là, indubitablement pendu – sans mauvais jeu de mot – au dessus de la jolie tête de la jeune veuve Ravenswood ; et si souvent que Leota interrogeât les cartes, il ne semblait vouloir ni varier, ni se dissiper de son propre chef.

Soupir.

Après un long moment, la gitane se hissa sur ses jambes et entreprit de faire les cent pas dans la pièce exigüe. De deux choses l’une… ou bien Melanie Ravenswood connaissait sa liaison avec feu son père (Leota porta la main à son cœur), en cas de quoi elle battrait froid à la briseuse de ménage… ou bien, par quelque miracle, la rumeur n’était jamais parvenue à ses oreilles, et une jeune bourgeoise fortunée mépriserait la visite de la vulgaire diseuse de bonne aventure. Dans les deux cas, jamais elle ne consentirait à la recevoir. À quoi bon tenter ? À l’impossible, nul n’est tenu. Que cette gosse de riche se débrouille donc toute seule des ombres qui la guettaient ! Pourquoi s’en préoccuper. Parce qu’Henry y tenait comme à la prunelle de ses yeux ? Aux dernières nouvelles, la responsabilité paternelle ne tenait pas encore de la maladie contagieuse ; et Leota n’en avait certainement pas hérité. Non. Pas question.

Tandis que, d’un mouvement agacé, elle repoussait cette idée opiniâtre, le reflet d’un petit miroir circulaire accrocha son regard. Elle tourna la tête. Dans la lumière spectrale de minuit, son portrait inversé lui parut défait, amaigri, plus ridé qu’une pomme sûre. Une invective amère siffla entre ses lèvres :


- Vieille folle.

***

Lendemain soir, largement passé l’horaire des gens de bien. Westminster.

À chaque instant de cette journée maudite, elle aurait pu changer d’avis.
À chaque pas de ce trajet douloureusement familier, elle aurait pu tourner talons.
Elle l’avait presque fait, repoussant chaque fois l’instant fatidique de quitter le cirque. En début de journée, elle avait résolu d’éviter les gens d’O’Farrell, en qui elle ne plaçait aucune confiance. Puis, au plus clair de l’après-midi, elle s’était persuadée qu’il valait mieux ne pas être repérée par le troupeau des belles gens en goguette, au cas où des clientes aient pris l’idée de profiter du soleil – personne n’aime être rappelé à ses bassesses en pleine lumière. Le jour se terminant, enfin, elle s’était représentée qu’elle serait refoulée à l’entrée à une heure si tardive. Mais comme, de toute façon, il n’y avait aucune chance qu’elle fut bien accueillie, elle convint avec elle-même que l’argument ne tenait pas, et que tenter sa chance la dispenserait – peut-être – de battre sa coulpe durant la nuit. C’est ainsi qu’à point d’heure, les réverbères du quartier élégant de Westminster projetèrent les contours d’une silhouette tarabiscotée contre la porte du manoir le plus glaçant de Londres.

Trois coups secs.

Un long moment plus tard – Leota manqua même réitérer son appel – la serrure crissait, et la bouille froissée d’une domestique paraissait dans l’entrebâillement.
Long silence.

- C’est pour quoi ?
La voyante manqua mordre. C’eût été de mauvaise politique. Elle consentit à voiser l’évidence :
- Je souhaite voir Miss Ravenswood.
- Elle est couchée.
- Et capable de se relever, sans doute.
Ses résolutions diplomates ne duraient jamais bien longtemps.

La domestique la toisa avec aigreur. Leota n’aurait su dire si elle servait déjà au manoir du temps d’Henry. Elle s’y était souvent faufilée à sa rencontre, mais en évitant du mieux possible de croiser la valetaille. De temps en temps, bien sûr, elle s’était fait pincer – d’où les rumeurs, sans doute. Elle manquait de prudence, quand elle pensait à
lui. De là à se souvenir des visages inquisiteurs ou goguenards qui l’avaient pu surprendre… Non, vraiment, cette figure-là ne lui disait rien, mais cela ne prouvait pas grand-chose.
Après quelques instants d’un mutisme hostile, la porte se referma brusquement.
Plus qu’à attendre. Et espérer.


- Vieille folle… siffla Leota entre ses dents, resserrant son châle chamarré autour de ses épaules.

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MessageSujet: Re: Mauvaise pioche Mauvaise pioche Icon_minitimeSam 23 Sep - 12:16



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Old habits die hard

Certaines soirées étaient plus oppressantes que d'autres lorsqu'on vivait au manoir Ravenswood. Mais il fallait avouer que les nuits tranquilles se faisaient rares. Melanie ne demandait pas souvent à Heather de rester la nuit, n'ayant besoin d'elle que pour la journée et sachant qu'elle avait une famille à s'occuper. Mais ce soir là... Melanie n'allait vraiment pas bien. Elle se sentait égoïste de la garder pour elle, mais elle connaissait les nuits d'angoisse paralysante, et aujourd'hui ne serait pas une exception. La jeune veuve avait eu du mal à respirer après dîner, et s'était presque écroulée sur une causeuse, merci Dieu était-elle là pour ne pas qu'elle s'écrase au sol. Heather avait immédiatement proposé de rester. Melanie n'avait pas eu la force de refuser. Ce soir, elle avait besoin de se dire que les pas qu'elle entendait dans les escaliers étaient ceux de sa domestique. Elle était si fatiguée...

La veuve était encore en train de brosser ses cheveux devant sa coiffeuse, ce qu'elle faisait tous les soirs avant de dormir, quand sa porte s'ouvrit légèrement. Se retournant brusquement, sur le qui-vive, Melanie fut soulagée de voir que ce n'était qu'Heather.

« Miss Ravenswood... excusez-moi, quelqu'un désire vous voir à l'entrée. J'ai essayé de l'en dissuader vu l'heure tardive, mais elle a visiblement l'air déterminé. »

Le ton de jugement désapprobateur de sa domestique fit lever les sourcils de la bourgeoise. C'était plutôt inhabituel... Et effectivement, tenir tête à Heather était signe d'une grande volonté, même si l'éternelle mariée n'avait pas participé à cet échange qu'elle pensait croustillant. Une femme voulait la voir alors ? C'était certain que la curiosité de Melanie venait d'être piquée. Son employée ne la connaissait pas, elle avait seulement pu lui dire qu'au vu de ses vêtements, elle n'était pas de haute classe. Avait-elle besoin d'un endroit pour passer la nuit ? Quel fou lui avait dit de venir ici pour ça ... ? Melanie était sûre que la plupart des gens préféraient dormir dehors plutôt que de rester une seule soirée dans l'enceinte du manoir fort peu réputé. Et elle n'arrivait même pas à leur donner tort...
La jeune femme enfila une épaisse robe de chambre, n'ayant le temps de se rendre plus décente, et descendit en compagnie d'Heather, qui n'allait pas la lâcher de si tôt compte tenu de la méfiance qu'elle éprouvait envers la femme. Ce n'était pas le cas de Melanie, même si la situation allait dévier beaucoup plus qu'elle ne le pensait. La jeune femme ouvrit la porte, elle était toujours là. Vêtue de châles, de nombreuses boucles tombaient et encadraient un visage qui semblait avoir vu bien des choses, tout comme son regard... au premier abord, cette dame avait l'air d'une bohémienne. Mais ce n'était pas cela qui faisait de cette vue un effet bizarre à la jeune veuve... C'était quelque chose sur laquelle elle n'arrivait pas à mettre le doigt. Comme une poussière dans l’œil qu'on ne peut pas atteindre. Après l'avoir observée quelques petites secondes, Melanie n'eut pas l'air de vouloir attendre de savoir à qui elle avait affaire.

« Bonsoir, madame. Que puis-je faire pour vous ? Avez-vous besoin d'aide ? »

Elle n'avait pas l'air blessé, ni l'air d'avoir trop faim... Plus Melanie réfléchissait à ce qu'elle venait faire là, plus cela l'intriguait... Cette femme avait-elle de quoi lui faire oublier le mal être omniprésent qu'elle ressentait dans sa maison ?
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MessageSujet: Re: Mauvaise pioche Mauvaise pioche Icon_minitimeDim 1 Oct - 21:44



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Où l'on éprouve quelque peine à transmettre le message des cartes

Le manoir n’avait pas volé sa réputation. Leota se forçait rarement à roder alentour, d’abord parce qu’elle ne nourrissait pas une once du sentimentalisme que l’on prête bêtement aux femmes, ensuite parce que la bâtisse – au-delà des bonheurs perdus qu’elle ne parvenait guère à invoquer dans son âme atone – lui provoquait un malaise indéfinissable. Depuis la tragédie matrimoniale de Miss Ravenswood, une menace grouillait entre ces murs. Tout Londres en était d’accord ; et pour une fois, la voyante abondait en son sens. C’était là. Quelque part. Les cartes savaient. Attendant le retour de la domestique, Leota Toombs affronta la façade du regard.

Contre toute probabilité, celle-ci finit par s’ouvrir à nouveau, non seulement sur la petite revêche… Mais sur l’objet même de sa quête. Ressemblait-elle à Henry ? Impossible à dire. À première vue, pas trop ; mais le crépuscule et le deuil brouillent tout. Peut-être qu’en cherchant un peu… La vieille Leota – qui vivait, il est vrai, sur un rythme fort différent des autres – eût volontiers pris le temps d’observer ce jeune visage familièrement étranger, surveillé dès longtemps mais jamais de si près ; mais la trop jeune veuve ne lui en laissa guère le loisir.
Les gens parlent toujours trop, trop vite.


- Non, rétorqua-t-elle sur ce ton paisible, presque caverneux des prophètes de métier. Mais vous, oui.

Oubliées, les salutations d’usage. Aux orties, le petit discours introductif que Madame Leota servait toujours à ses clientes, en guise de mise en bouche. L’heure n’était pas au jeu. Ceci n’était pas une cliente. Immobile, enrobée du froissement léger de ses boucles et de ses foulards sous la brise nocturne, elle fixa la fille d’Henry d’un regard à peine vacillant. Pas une seule fois ses yeux ne dévièrent en direction de la domestique postée comme un chien de garde tout prêt de sa maîtresse. Passé le suspens d’usage, juste avant que l’une ou l’autre s’émeuve de ses paroles, elle revint à la charge :

- Quelque chose est après vous. Quelque chose qui a déjà frappé, et qui frappera encore. Ce n’est pas terminé.

Qui sait ? Peut-être la jamais mariée prêterait-elle une oreille attentive à ses présages, puisqu’elle les déposait d’emblée sur le pas de sa porte. Au moins se trouvait-elle obligée de les recevoir. Plus moyen de s’y dérober – qu’en lui coupant la parole. L’obstacle initial était passé, peut-être pour quelques minutes seulement. La voyante poussa sa chance :

- Ne cherchez pas ce qui vous menace ; fuyez-le, fuyez-le vite. Les ombres n’attendront pas longtemps. Elles approchent. Elles sont déjà là, dans ces murs. Il suffira d’un rien pour qu’elles frappent à nouveau.

Le calme des premiers mots s’effritait déjà. Chacun se faisait plus pressant que le précédent, secouant la silhouette aux milles breloques d’une agitation presque inquiétante – jusqu’à ce que sa main jaillisse de sous les châles pour saisir le poignet de la jeune femme. Réflexe de mise en scène ? Inquiétude profonde ? Un peu des deux, sans doute – quoique l’épave sentimentale qu’elle était n’eût rien assumé. Ses doigts n’avaient pas encore touché la peau trop tendre, protégée depuis l’enfance, lorsque Leota prit conscience d’avoir fait une erreur.

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MessageSujet: Re: Mauvaise pioche Mauvaise pioche Icon_minitimeMer 11 Oct - 17:31



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« Non. Mais vous, oui. »

La phrase prononcée avec tant de solennité fut un choc pour Melanie. Complètement désorientée, elle en aurait balbutié ses mots si elle n'avait pas pris le temps d'écouter la suite. Étais-ce une sorte de blague ? Qui était cette femme ? Que savait-elle d'elle ? Si elle avait entendu parler d'elle de réputation, peut-être faisait-elle fausse route. Mais pourquoi prononcer d'énigmatiques paroles sur le porche d'une demeure à une heure si tardive ? Il y avait bien une raison... Mais pour le moment, la jeune veuve ressentait de l'inquiétude, mêlée à son incompréhension.

« Quelque chose est après vous. Quelque chose qui a déjà frappé, et qui frappera encore. Ce n’est pas terminé. »

Melanie écoutait la mystérieuse femme parler, sentant son coeur battre de plus en plus fort. Les sourcils froncés, elle regardait son visage, la bouche entrouverte, mais ne l'observait pas pour autant. Bien sûr, ce qu'elle lui disait lui faisait penser à ce qu'il se tramait dans sa demeure, cependant cela était bien terrifiant que cette femme soit au courant. Melanie avait l'impression que sa vision se distordait, comme pour rendre l'avertissement proféré encore plus menaçant à son esprit, ce qui était effectivement en train de se produire. Qu'est-ce qui était en train de se passer ? La respiration de la jeune femme se faisait de plus en plus difficile encore une fois.

« Ne cherchez pas ce qui vous menace ; fuyez-le, fuyez-le vite. Les ombres n’attendront pas longtemps. Elles approchent. Elles sont déjà là, dans ces murs. Il suffira d’un rien pour qu’elles frappent à nouveau. »

Melanie prit une inspiration, comme si elle allait prendre la parole, mais elle la bloqua avant de pouvoir prononcer une parole, fermant ses yeux et secouant légèrement la tête. Accepter qu'une inconnue sache autant, voire davantage, sur son manoir ne lui indiquait rien de bon à cette heure, bien que quelques fois la jeune veuve rêvait de telles paroles. Mais pouvait-elle vraiment la croire ? Pour le moment, miss Ravenswood se contenta de se calmer et de ne pas se jeter dans la gueule du loup. Rouvrant les yeux, elle posa un oeil inquiet sur la femme.

« Comment... que savez-vous de cette menace ? »

Elle ne voulait pas encore avouer qu'il y avait effectivement des choses étranges qui se passaient ici. Peut-être lui dirait-elle si elle arrivait à gagner sa confiance, bien que le regard perçant de sa domestique qu'elle sentait derrière elle lui indiquait le contraire. Melanie ne put s'empêcher de s'appuyer un peu plus contre l'encadrement de la porte. Elle était épuisée, et de telles "nouvelles" n'arrangeaient pas son état. Cependant, elle n'avait pas quitté l'inconnue des yeux, comme si elle essayait de résoudre la question de son identité toute seule. Mais demander était toujours la plus efficace des manières.

« Puis-je vous demander qui vous êtes ? » dit-elle en essayant de se montrer plus bienveillante qu'anxieuse, sans grand résultat.

Elle ressemblait de plus en plus à une diseuse de bonne aventure... Melanie s'en méfiait comme la peste. Depuis que... C'était sans importance. Peut-être avait-elle tort, et la jeune femme n'aimait pas juger les gens trop vite. Il valait mieux passer pour une naïve ignorante que de blesser une personne pour avoir pensé trop tôt. Mais la veuve était quasi sûre de son jugement... Encore une fois, elle ne se faisait pas assez confiance.
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MessageSujet: Re: Mauvaise pioche Mauvaise pioche Icon_minitimeLun 16 Oct - 22:51



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Où l'on éprouve quelque peine à transmettre le message des cartes

Les doigts arachnéens tremblotaient, suspendus dans la brise au bord du geste irréparable. Miraculeusement (l’ombre planant sur le manoir ne tenait-elle pas du funeste miracle ?), l’héritière ne parut pas s’en apercevoir. La domestique, peut-être ; mais son absence de réaction autorisa Leota à opérer un retrait discret, reculant d’autant le compte à rebours du désastre.

- Comment... que savez-vous de cette menace ?

Que répondre ? Désemparée : « Rien. »
Pressante : « Qu’elle guette, vous dis-je, et qu’il vous faut la fuir avant qu’elle vous dévore. Quittez ce lieu maudit... »
Aigrie : « C’est assez, pauvre sotte, de savoir qu’elle existe ! Fous le camp fissa ! »
Prisonnière quelque part entre ces vents non contraires, vacillante opiniâtre, la voyante observa un silence lugubre. De toute évidence, la navrante créature parvenait à peine à se porter. Si elle avait jamais possédé quelque volonté– et l’épisode scandaleux de ses fiançailles invitait à le penser – il ne lui en restait certainement plus assez pour se soustraire à l’inévitable. Que croyais-tu, Leota, vieille imbécile ? Que tu sauverais cette enfant détraquée ? Non, n’est-ce pas ? Elle est perdue. Perdue. Heureusement qu’Henry n’est plus là pour assister au naufrage ; il ne le supporterait pas.


- Puis-je vous demander qui vous êtes ?
- Quelle importance ? soupira-t-elle après un silence démesuré.

L’étendue du désastre se déroulait déjà devant ses yeux absents, quand une sensation oubliée lui traversa le ventre. Sursaut. Étonnement. Il y avait bien longtemps que rien n’avait aiguillonné ses entrailles mortes… Et voilà qu’entre toutes circonstances, il fallait se faire oiseau de malheur au moment même où elle en avait quelque chose à cirer.
Foutu destin.
La douleur activa en elle une misérable stratégie de défense. D’une voix mécanique, elle éructa :


- Je suis la voix des cartes.

Ça sonnait mieux dans sa roulotte, ce genre de crétineries. Derrière le masque de cire, elle grimaça en pensées. Il lui arrivait souvent de se sentir projetée hors de son propre corps, étrangère à la scène où elle jouait son rôle. À sa façon tordue, elle se complaisait dans le rôle du mauvais public – ou du public mauvais : de railleries acides en gloses acérées, elle déversait sa bile sur le scénario, le décor et les personnages. Son cynisme n’épargnait rien – pas même elle, à sa décharge… ou à sa charge. Mais aujourd’hui…
Aujourd’hui…
Aujourd’hui, elle contemplait mornement la vague grondante, prête à engloutir l’espoir jamais nourri. À quoi bon lutter ? Maintenant ou plus tard, elle s’y noierait. Autant plonger de son propre chef, quitte à s’y briser le crâne. Quitte à
la briser avec, pourquoi pas ? Puisque les dés sont jetés. Puisque c’était foutu d’avance. Puisque Cassandre n’eût jamais d’autre choix que la cruauté. Tiens, gamine… Prends donc encore un peu de réalité dans la face.

- Je suis Leota Toombs, lâcha-t-elle enfin comme on lâche une poignée de terre sur le couvercle d’un cercueil.

Saccage dans trois… deux… un…
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