Le repos des guerrières [Callisto]



 

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Lucy E. Wood
Lucy E. Wood

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MessageSujet: Le repos des guerrières [Callisto] Le repos des guerrières [Callisto] Icon_minitimeVen 4 Mai - 14:42



Le repos des guerrières

« Quelque part dans Southwark »

Printemps 1892

Juste une heure et ensuite elle irait travailler. Lucy tentait de se convaincre de sa bonne résolution, tout en sachant qu’elle ne la tiendrait pas. Elle avait beau se promettre rigueur et ténacité dans sa décision, les plans établis avec fermeté dans la tête de la catin rousse auraient tôt fait de voler en éclats devant la frêle petite tornade à dreadlocks qui comptait parmi ses rarissimes amis. La danseuse à peau d’ébène avait de ces joies fiévreuses dont l’instinctif éclat n’avait d’égal que l’entêtement forcené. La prostituée n’avait d’autre choix que de s’avouer rapidement vaincue devant les entrains endiablés de la prêtresse païenne, qui trouvait toujours une fulgurante idée qui l’obligeait à s’amuser et à délaisser pour une nuit un labeur qu’elle ne comprenait pas. Il fallait au moins l’euphorie expansive de la chétive brune pour arracher quelque maigre lueur de joie à la sinistre Lucy. Ce défi, qui relevait de l’exploit, ne faisait pas frémir la jeune brésilienne ; elle parvenait même, sans trop de peine, à extirper de brefs éclats de rire à la morne catin, qui ne pouvaient empêcher ses lèvres se fendre en de larges sourires devant la spontanéité désarmante de cette force de la nature. Car Callisto était si peu fragile,  que le peu d’hommes qui avaient eu la mauvaise intuition de tenter de profiter de celle qu’ils prenaient pour une chétive créature sans défense s’en souvenaient encore. Si les Noirs, malgré l’abolition de l’esclavage, étaient encore regardés comme des bêtes curieuses au sein de l’Angleterre victorienne, de nombreux hommes blancs rêvaient à l’exotisme de ce souple petit corps d’ébène qui semblait leur promettre de délicieux voyages vers des horizons inconnus.

Il est vrai que Callisto était bien jolie dans son genre. En réalité, jolie n’est pas le terme que l’on utilisait en premier pour la qualifier. Callisto était une curiosité. Elle était réellement jolie, mais pas dans le sens conventionnel, anglais, chrétien du terme. Elle arborait avec une fierté ostentatoire des excentricités capillaires absolument scandaleuses pour la bonne société, dénudait ses épaules, ses bras et ses chevilles avec une insouciance déconcertante. Sa démarche chaloupée, son déhanchement lascif, faisaient tinter à chacun de ses pas les nombreuses breloques qu’elle portait au cou, aux poignets et aux chevilles. La jeune femme semblait disposer d’un talent inné pour inspirer du désir aux hommes, et Lucy n’avait pu s’empêcher de constater qu’elle n’aurait guère fait le poids face à une telle rivale, si celle-ci avait décidé de se tourner vers le commerce des charmes. Mais Callisto, qui prenait certes du plaisir à plaire, ne risquait pas de faire de l’ombre à la catin rousse. Car, aux yeux de l’ancienne esclave, la prostitution en était une forme, et elle mettait à présent un point d’honneur à être traitée en personne libre qui effectue le travail qu’elle a décidé, régulé par un contrat, des lois et un salaire fixe. Lucy ne voyait pas les choses ainsi. Mais Lucy, malgré sa misère, ses malheurs et sa pauvreté, était blanche et chrétienne. Lucy n’avait jamais été traitée comme un animal, comme un objet appartenant à son propriétaire qui en disposait comme bon il lui semblait. A la vérité, la fille de joie, complètement ignorante du monde qui l’entourait, ne savait pas vraiment l’horreur qu’avait eue à subir les esclaves Noirs. Cette ignorance n’en était que bien pire, laissant l’imagination s’égarer en cauchemars,  surtout depuis qu’elle avait entraperçue quelques stries brunes sur la naissance du dos de son amie, que ses tenues légères laissaient parfois dévoiler par inadvertance.

Lucy ne lui posait jamais de questions. La discrétion était une de ses qualités. Silencieuse et empathique, elle ne posait pas de questions sur le passé des gens, quand elle-même aurait voulu oublier le sien. Sa résignation à rester solitaire, et à éviter en particulier la compagnie des femmes, s’était brisée contre la joie exubérante de cette fille qui semblait avoir tant souffert et qui ne s’en plaignait jamais, qui avait le cœur bon et simple pour son prochain, mais qui pouvait entrer dans des colères terribles lorsqu’on cherchait à lui faire du mal. Danseuse au cirque O’Farrell, elle avait défendu ses droits bec et ongles auprès du patron, et, implacable, elle avait exigé et obtenu une soirée de libre chaque semaine. La fille de joie restait admirative du courage forcené de ce petit gabarit devant son existence semée de tant d’embûches, qu’elle enjambait d’un bond rieur ou d’une colère noire. Lucy n’avait jamais eu à subir ses foudres, et à dire vrai elle ne chercherait jamais à se les attirer. Car Callisto semblait être une sommité dans le milieu païen du vaudou. Elle avait même expliqué à Lucy qu’elle était une prêtresse. La jeune rousse, qui restait chrétienne malgré la déchéance de son métier rejeté par l’Eglise, n’avait pas cherché à en savoir plus. Elle avait comme l’intuition qu’il déplairait fortement à Jonathan qu’elle montre quelque intérêt pour un culte païen. D’ailleurs, lorsqu’elle pensait à Jonathan, pasteur engoncé dans son sempiternel et austère habit noir, rehaussé du strict col blanc, portant sa Bible avec dignité, toute sa personne émanant le calme un peu triste qui seyait au christianisme, et qu’elle superposait cette image à l’excentricité de la petite prêtresse à dreadlocks chargée de bijoux et de tissus colorés, elle ne pouvait empêcher un large sourire de fendre son visage pâle, tant leurs différences étaient cocasses. Et, rien que d’imaginer le visage de Jonathan devant cette énergumène hyperactive, diablement séductrice et fagotée comme un as de pique qui se présentait comme prêtresse, une hilarité lui montait à la gorge.

Elle n’avait pas parlé de Jonathan à Callisto. Pour quoi lui dire ? Elle ne savait même pas ce qui lui arrivait de toute façon. Il ne s’agissait pas de manque de confiance ; mais sa taquine et bavarde amie aurait tôt fait de chercher à l’embarrasser par malice. Dans sa réserve et sa pudeur, Lucy préférait donc garder le pasteur dans un coin de sa tête et de son cœur, à elle toute seule. Et puis, si elle était sûre que Callisto aimerait bien ce grand homme bon et maladroit, elle n’était pas persuadée de la réciproque. Jonathan était certes incapable de méchanceté envers n’importe quelle créature de Dieu, malgré son paganisme ou sa couleur de peau. Mais Lucy s’imaginait, sans doute avec raison, que le maladivement timide Révérend Williams serait bien mal à l’aise en compagnie de cette femme toujours si légèrement vêtue, bavarde, exubérante à en donner le tournis et réfutant le concept du Dieu unique. De plus, Callisto ne dissimulait guère son inclinaison pour les femmes, autant que son penchant pour les hommes. L’expérience ratée de son union avec une femme qui partageait de tels goûts ne pourraient que raviver une plaie béante au pasteur qui s’en remettait à peine.

Toujours est-il qu’une invitation de Callisto, qui ne laissait pas de place au refus, avait convaincu la fille de la nuit de mettre les pieds dehors en cette fin d’après-midi. Si Lucy se débattait toujours un peu pour la forme, pour avoir la conscience tranquille, les quelques joyeuses accalmies que la petite danseuse lui imposait, dans le sempiternel orage de son existence violente, lui faisait un bien fou. Elle sautait parfois un repas pour compenser le manque de la soirée perdue, mais elle admettait volontiers en son for intérieur que le jeu en valait la chandelle. Elle ne se souvenait pas s’être déjà si follement amusée qu’en compagnie de la petite brésilienne qui semblait montée sur ressorts. La silencieuse et presque apathique Lucy  et l’exubérante et excentrique Callisto formait un duo absolument étrange, mais dont toutes deux semblaient tirer profit. Callisto avait assez de joie pour s’amuser en compagnie de la sinistre rousse, tandis que Lucy était bien aise de ne pas avoir à se soucier des sujets de conversation ; Callisto parlait et gesticulait pour deux.

La fille de joie quittait son quartier miteux pour poser les pieds dans Southwark, qui valait Whitechapel par sa pauvreté et sa sinistre réputation. En plus de la présence imposante, sinistre et étrangement angoissante des usines et de la régularité violente du passage des trains, se trouvait le cirque O’Farrell, au sein duquel Callisto officiait en qualité de danseuse. Lucy s’étonnait toujours de découvrir la laideur des quartiers en plein jour, comme avec des yeux neufs, auxquels on aurait ôté la bénédiction de la nuit, dont l’opacité semblait estomper les horreurs.  Les lueurs mourantes du soleil semblaient s’acharner à vouloir montrer la nudité de ces quartiers presque abandonnés par la Couronne, les habitants livrés à eux même, dans cette désolation crasse et cette prolifération du crime. La fille de joie, prudente, peu remise des abominables exactions de Jack L’Eventreur, ne manquait pas de regarder de tous côtés à chaque bruissement de feuilles. Il fallait bien admettre que les lueurs du jour avaient cet avantage que le crime n’agissait pas avec la même impunité qu’à la nuit tombée. Il lui fallait rejoindre Callisto vers le Cirque, et sans doute qu’elles se rencontreraient à mi-chemin. Lucy ne savait pas vraiment ou la danseuse avait prévu d’aller.

Malgré cela, la fille de joie, que les évènements antérieurs avaient rendue plus peureuse qu’à l’ordinaire, ne put s’empêcher de tressaillir au son d’un tintement léger qui lui était pourtant familier. Elle se retourna vivement, et son cœur, qui avait manqué un bond au fond de sa poitrine, reprit contenance en voyant la petite silhouette noire, enveloppée d’étoffes légères aux couleurs chaudes, qui fonçait vers elle plus qu’elle n’avançait. Lucy n’eut le temps que de lui sourire, s’apprêtant à recevoir la tornade de plein fouet…
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