Tous les matins du monde [Jonathan]



 

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Lucy E. Wood
Lucy E. Wood

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MessageSujet: Tous les matins du monde [Jonathan] Tous les matins du monde [Jonathan] Icon_minitimeLun 8 Avr - 15:45



Tous les matins du monde

« City of London »

Printemps 1892


Lucy s’éveilla en sursaut, affolée, le cœur battant la chamade. Les souvenirs embrumés de fatigue de la veille ne lui revinrent à l’esprit qu’après de longues secondes d’angoisse ; elle ne se souvenait même pas s’être endormie. A peine avait-elle eu la vision furtive de Jonathan qui s’allongeait, ainsi que la vague sensation qu’il l’avait prise dans ses bras, l’enjoignant à le rejoindre au creux du lit. Une seconde plus tard, les premières lueurs du jour la réveillaient avec brutalité, et elle se découvrait, un bras engourdi, habillée et chaussée, les cheveux devant les yeux, le visage enfoui sur la large poitrine du pasteur, qui, dans le sommeil, n’avait pas relâché son étreinte autour de la frêle taille qu’il enlaçait toujours. La pièce, baignée par les lumières de l’aube, s’était réchauffée. Elle semblait plus douce et plus chaleureuse que la veille ; sous le sépulcre de la nuit, cette chambre nuptiale, qui avait abrité tant de malheur, avait fait frissonner Lucy, de froid comme de malaise. Une pointe de jalousie s’immisçait toutefois ce matin dans le cœur de la prostituée, nichée au creux de cette alcôve au sein de laquelle elle n’était qu’une étrangère. Cette pièce ne devait-elle pas être le berceau du mariage raté de Jonathan et de cette femme qu’elle détestait sans même la connaître ? Sa présence ici, dans cet appartement, au fond de ces draps, vêtue de cette robe, n’était-elle pas qu’une sombre imposture ? Ne dérobait-elle pas l’existence de cette ancienne épouse odieuse, qui pour l’heure croupissait en asile, et qui n’avait su que dédaigner les agréments de la vie auprès du pasteur que Lucy idolâtrait ? La fille de joie s’efforça de songer à tout le mal qu’elle avait sciemment infligé à Jonathan ; Un frisson de rage la parcourut des pieds à la tête. Non, pour sûr, cette femme méritait son sort pour avoir, après de longues années, fini par user la patience angélique du Réverend Williams, las de tortures inutiles et d’humiliations imméritées. Mais Lucy, malgré son manque de compassion pour une femme vile et sadique, qu’en plus elle posait en rivale, ne pouvait s’empêcher de trouver sa présence quelque peu intrusive et déplacée, bien qu’elle résulte de l’immense bonté de Jonathan.  

La prostituée leva les yeux avec prudence vers le visage du pasteur ; il dormait paisiblement, les traits détendus par la sérénité inconsciente du sommeil. Sa chevelure blonde, toujours peignée avec un soin extrême, ne semblait même pas s’être décoiffée, tandis que Lucy n’osait imaginer l’épaisseur brouillonne de sa crinière rousse qui devait auréoler son visage encore plein de sommeil. Perdue dans la contemplation muette de ces traits paisibles, offerts à son regard avide d’idolâtrie, la fille de joie restait immobile, n’osant remuer, son corps grâcile coincé dans le creux du bras du pasteur qui, dans l’insouciance du sommeil, s’abandonnait à l’adoration des yeux extasiés de Lucy. C’était la première fois qu’elle le voyait en en plein jour, et, contrairement à l’oiseau de nuit qu’elle était, la lumière de l’aube naissante magnifiait le visage de l’angélique homme de Dieu dont les traits semblaient se repaître de cette lueur divine. L'éclat du soleil pâle dorait sa barbe fine et ses cils blonds, faisait frémir ses paupières baissées sur ses yeux d’azur clair. Lui aussi ne s'était pas dévêtu ; seul le premier bouton de sa chemise, qu'il avait ouvert par confort, dans le but de desserrer quelque peu son col blanc, trahissait un léger relâchement dans sa tenue sacerdotale. La nuit ne semblait pas avoir eu d'emprise sur son corps immense vêtu de l'habit du culte aux plis toujours impeccables. Lucy continuait d'assouvir sa soif d'admiration, profitant sans vergogne de l'inconscience du pasteur et des cieux du matin qui l'embellissait. Car il était beau voilà tout, de cette beauté que tant d'autres ne savaient pas voir, aveuglés, privés de lueur divine, se bornant à la mâchoire un peu trop carrée, aux oreilles légèrement grandes et à la silhouette immense et un peu trapue qui manquait de la finesse noble que l'on aimait à retrouver chez l'homme racé de la période victorienne.
Peut-être Lucy l'aimait-elle parce qu'elle ne connaissait que son visage. Les dizaines, les centaines d'hommes à avoir troussé ses jupes n'avaient ni regard, ni sourire ni tenue. Étrangers à son monde, invisibles à sa vue, Lucy ne les avait pas regardés. Peut-être l'aimait elle pour sa bonté, sa foi qui le déifiait, le rendant intouchable au jugement terrestre, lui conférant une aura qui nimbait son aspect d'une beauté qui ne s'expliquait pas. Peut-être aussi que ces normes sociétales de beauté, mises en exergue par l’élite et proclamées règles du bon goût universel, ne reflétait pas les aspirations de la populace muette, brimée et oubliée du royaume. Pour la fille de paysans qu'était Lucy, pour la prostituée quasi mendiante qu'elle est devenue par la suite, la nécessité et l'instinct de survie ont conditionné, chez elle comme pour chez ses congénères, tout un autre type d'idéal masculin.

Peu importait à Lucy qu'un homme ait les mains blanches et fines ; peu lui importait qu'il soit svelte et élancé, qu'il porte des bourses brodées d'or ou qu'il sache danser avec grâce. La prostituée ne se posait pas toutes ces questions ; Jonathan n'était pas trapu. Il était grand et solide, et elle trouvait un réconfort chaleureux au creux de ses bras. De fait, l'embonpoint extrêmement léger qui trahissait le goût du pasteur pour la bonne chère avait tendance à rassurer une femme comme Lucy; sans se l'expliquer, au fond de ses gènes de petite femme qui avait toujours lutté pour manger à sa faim, elle voyait virilité, santé éclatante et prospérité chez un homme qui avait un appétit et une stature solides. D'où Lucy venait, qu'aurait donc fait une fille d'un homme à taille de guêpe et aux mains de poupée ? Souvent elle-même se lamentait de sa maigreur, se trouvait laide en constatant que ses joues étaient trop creuses, ses clavicules trop saillantes et sa poitrine trop plate. La mode était aux filles grasses, aux hanches maternelles, aux poitrines nourricières, quand la minceur de Lucy dévoilait sans scrupules qu'elle peinait à manger à sa faim. Elle parvenait toujours à trouver des clients cependant, preuve que les critères de beauté imposés ne faisaient pas l'universalité. Il y en avait des hommes qui aimaient ce physique de poupée pâle au visage fragile, qu'ils auraient pu briser d'une poignée de main.

Et bien Lucy elle, si petite et si frêle, aimait l'imposante silhouette de Jonathan, son dos large et ses bras solides. Et la légère proéminence de ses oreilles et de sa mâchoire, que les autres semblaient remarquer, lui était complètement invisible, éclipsés par ce regard extatique qui le rendait irréel, ses joues sans cesse rosissantes et ses lèvres qui frémissaient tantôt de sourires timides, tantôt de discours balbutiants. Ses cheveux étaient magnifiques, fournis, d'une blondeur d'ange, et sa voix douce, légèrement nasillarde, qui pouvait prendre une gravité extatique sous le discours de la foi, était voilée de cet accent que Lucy n'identifiait pas mais qu'elle aimait pour ce mystère et ce parfum de contrées lointaines qu'il semblait chanter.

Une crampe douloureuse au creux de l'estomac arracha un instant Lucy à ses réflexions. La fille de joie, dans un geste instinctif, porta la main à son ventre, se revoyant prendre son dernier repas la veille au petit jour, qui avait consisté en une tranche de pain noir trempée dans un verre de lait. Plus que les rayons du soleil pâle, c’était la faim qui avait réveillé la fille de joie ; Ce jeûne de vingt-quatre heures, la frugalité de son dernier repas ainsi que les émotions de la veille creusaient avec cruauté son appétit pourtant faible. Elle ne se souvenait pas avoir souffert de la faim la veille. Brisée de fatigue, il lui semblait qu’elle avait flotté dans la pièce, en figure fantomatique, éthérée, qui aurait assisté à une scène qui ne la concernait pas.  Etait-ce bien elle que Jonathan avait sauvé de la main brutale de son bourreau ? Etait-ce bien elle qui s’était jetée ensuite à pieds, lui avouant à demi-mot l’intensité de son amour qu’elle se taisait à elle-même depuis si longtemps ? Etait-ce bien à elle à qui le pasteur avait offert un baiser délicat, donné de ses lèvres tremblantes d’émotion et de maladresse ?

Un frisson parcourut l’échine de Lucy. Oui elle se rappelait, malgré les contours flous et brumeux de ses souvenirs de la veille. Elle se souvenait de l’étrange chaleur qui lui avait brûlé les reins lorsque Jonathan avait posé une main sur sa taille frêle ; elle se souvenait sa pudeur inexplicable lorsqu’il avait posé sur elle ses yeux assombris d’un désir mal réprimé. Elle se souvenait enfin avoir manqué perdre la tête, croyant s’évanouir lorsqu’enfin, le Révérend avait baisé ses lèvres doucement, avec la délicatesse exquise de l’homme qui a peur de briser la femme fragile qu’il tient au creux de ses bras. Lucy devint écarlate à cette évocation. Qu’allait-il se passer ce matin ? Jonathan allait-il regretter son geste ? S’était-il simplement abandonné aux violentes émotions de la soirée, lui donnant un baiser qui se voulait consolateur et sans lendemain ? Se réveillerait-il gêné de sa hardiesse, ne sachant plus comment se dépêtrer de cette situation au fond de laquelle ce baiser l’avait mis ?

Le soleil devenait plus ardent. La barbe de Jonathan, sous cette lueur de plus en plus radieuse, semblait éclairer son visage endormi. Ne fallait-il pas le réveiller ? Nous étions dimanche, Lucy ignorait l’heure exacte et ne savait même pas combien de temps il avait fallu pour venir de Whitechapel à ce beau joli quartier éclairé de lampadaires la nuit.  L’origine de la rencontre entre Jonathan et la prostituée la veille était bien le sermon pastoral qui devait avoir lieu ce matin même.  Le prude Révérend avait arpenté les ruelles de Whitechapel en pleine nuit uniquement pour inviter Lucy. D’abord gonflée d’orgueil et de gratitude, la fille de joie se souvint soudain du nombre de ses congénères ô combien racoleuses qui hantaient le quartier, et s’imagina la réaction du pauvre pasteur au milieu de ces créatures fardées et avides, dont il avait dû décliner les services d’un sourire tremblotant. Il s’était donc plongé dans ces affres de violence et de stupre uniquement pour le plaisir de voir Lucy assister à son sermon ? De nouveau, la prostituée rougit. Il serait mentir de nier qu’elle était incroyablement flattée, en plus d’une certaine excitation anxieuse ; vêtu de son habit, sa Bible à la main, Jonathan faisait déjà forte impression sur la prostituée dont l’éducation l’avait habituée à trembler devant l’ordre ecclésiastique qui, souvent, avait les pleins pouvoirs dans les campagnes. Voir Jonathan prêcher risquait sans nul doute d’exacerber la déification qu’elle vouait à sa personne pourtant terrestre, qui tremblait en l’embrassant et rougissait en la regardant. Lorsqu’il serait éveillé, trouverait-il toujours que son idée de la veille était bonne ? N’allait-il pas revenir sur sa décision, ou bien se sentir contraint par sa promesse, en homme de parole qui ne pouvait retirer une invitation qui regrettait.

Lucy réfléchissait trop. S’imaginer tous les scénarios possibles et imaginables n’avançaient à rien, et l’angoissait inutilement. Il lui fallait prendre son courage à deux mains et extirper l’ange endormi de son sommeil paisible. Il n’aurait jamais veillé si tard s’il ne lui avait pas fallu sauver sa piètre personne des mains brutales d’un ivrogne. La prostituée le regarda de nouveau. Le col détaché de sa chemise laissait entrevoir sa gorge, là où se mourrait sa fine barbe blonde, et l’on pouvait presque deviner la naissance de la toison claire du large torse.  Prenant une inspiration, Lucy se décida ; elle posa sa petite main blanche à plat à cet endroit précis, et délivra le plus délicatement possible son bras de l’étreinte de Jonathan. Son autre main, désormais libre, se posa sur une des mèches blondes qui tombait sur sa joue et la ramena doucement vers son oreille. Puis, avec son bras droit, qui reposait sur son large torse, la fille de joie le secoua doucement, tâchant de murmurer de la voix la plus douce que possible :

- Réveillez-vous.

Le vouvoiement était revenu, en même temps que les esprits de Lucy. Elle se trouvait très hardie en repensant à la soirée de la veille, et, la nuit lui ayant quelque peu remis les émotions en place, elle se prenait à redouter, soudain, que cette insolente témérité ne déplaise à Jonathan lorsqu’il s’extirperait enfin des bras de Morphée, au creux desquels il semblait si bien.
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Jonathan R. A. Williams
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Je n'aime pas me décrire...mais on me dit quelqu'un de gentil, tolérant envers beaucoup de choses; et il est vrai que le Seigneur m'aide à voir le bien dans le cœur de tous. Cependant, cette même capacité me rends aux yeux des gens très fanatique et naïf. Je n'avais jamais vu les choses sous cette angle, mais il faut croire que les gens ne voient en moi qu'un pasteur de pacotille. S'il y a une facette de moi que j'apprécie particulièrement, c'est le fait que je sois quelqu'un de très romantique ! Même si tout le monde préfère dire que je suis quelqu'un de niais...mais ne croyez pas que je sois stupide, car il m'arrive d'être très fier et impulsif. Je ne suis pas très courageux, mais je ferai toujours de mon mieux pour protéger les gens que j'aime, comme mon petit frère. J'ai aussi une profonde attirance pour les rousses. On me surnomme Quasimodo à cause de mon apparence quelque peu trapu -et certes poilu bien que blond, par opposition à la magnificence de mon frère.
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MessageSujet: Re: Tous les matins du monde [Jonathan] Tous les matins du monde [Jonathan] Icon_minitimeJeu 18 Juil - 20:36



Tous les matins du monde.

« City of London »

Printemps 1892

Dans ce sommeil, il y avait les prémices d’une douce mort. De ces histoires qui se terminent sur d’un point final, fait à l’encre et à la plume blanche, il y avait un arrière goût de bonheur. Quels furent les rêves de Jonathan, toujours perdu dans la nuit passée, personne ne le saurait. Lui-même ne s’en rappellerait pas au réveil. Peut-être y avait-il des champs de blés au couleur de sang, peut-être un rayon de lumière pénétrant jusqu’à travers peaux, le bruit de battements de cœurs à l’unisson, un ciel presque blanc à force de soleil, un mauvais pressentiment, ou un bon thé à l’orange ? Que des allégories de l’esprit sans nul doute empli de belles choses. Des espoirs peints en monochrome de sable sur une vieille photo défraîchie, probablement. C’était la seule chose que l’on pouvait espérer d’un sommeil tel que celui-ci, qui éteignait la bougie d’une attente trop longue et allumer le cierge d’un avenir flou et impétueux.

Ce fut une nuit mouvementée, et le matin qui la suivit fut sans nul autre pareil. Il suffisait de regarder la beauté pâle de ces lueurs perçant des fenêtres sur leur lit, de la poussière perlant des rebords de la table de nuit, des teintes rosâtres de l’aube s’étalant sur les draps blancs. Mais la première chose que vit Jonathan, ouvrant les yeux comme pour la première fois d’une vie, ce fut le tendre regard de sa bien-aimée. Ces iris bleus étincelants même dans l’obscurité de ses cheveux crépus. Elle lui murmurait quelque chose entre ses lèvres, quelque chose qu’il ne comprit pas au premier abord ; après, cela n’eut plus d’importance. Le poids de son corps entre ses bras avait un semblance d’éther, comme un rêve. Pourtant, quand les souvenirs lui revinrent de la nuit précédente, l’image de perfection qu’il avait devant les yeux ne s’évapora pas dans les méandres. Elle devint même plus nette et plus précise à chaque fois qu’il clignait des yeux pour se réveiller. Ce n’était pas un rêve, mais bien la réalité qui lui souriait ; rien n’était plus beau. En retour, le pasteur lui sourit. Comment se sentait-il, à cette seconde précise ? Il était difficile de le décrire. Certainement avait-il du mal à se rendre compte. Tous ces mois, presque cette année entière à souffrir au creux de son ventre, à refuser la force imprévisible de ses émotions, à réprimer comme un seul homme ses désirs et ses mauvais rêves. Tout ceci s’arrêtait au seuil de cette nuit, quand il l’eut embrassé. Elle y avait répondu, avait dormi entre ses bras malgré son ventre vide, ne s’était pas enfui comme une nymphe sous couvert de l’obscurité. Est-ce que cela voulait dire que les tourments étaient terminés ? Que la tempête cesserait et que le bateau pouvait abriter bon port sur l’eau ?

- Oh… Lucy…

Tels furent les premiers mots qu’il prononça, la serrant davantage entre ses bras pour enfouir son visage dans ses cheveux. Ses mèches rouges qu’il aimait tant, passant une main par dessus pour les caresser. Quelque chose brûlait pourtant dans son coeur sans qu’il ne parvienne à mettre de mots dessus. Comme si toutes les émotions fortes qu’il avait éprouvé s’effiler dans l’inconsistance de la réussite, la seule qu’il arrivait à préciser à présent : c’était la peur. Rien ne pouvait être aussi doux et parfait. Où était l’erreur ? Pourquoi ne pouvait-il pas être heureux ? L’incertitude se tassait encore dans son corps comme un animal apeuré au fond du terrier. Cherchant à faire fuir toutes ces pensées sombres, il ouvrit les yeux vers le soleil. Les reflets de ces rayons sur la peau de Lucy étaient d’une éclatante blancheur à en faire pâlir la neige, songea-t-il poétiquement en continuant de caresser ses cheveux. Il était bien silencieux, mais la profondeur de son engagement de la vieille ne pouvait faire aucun doute. Il n’avait juste pas les mots pour l’expliquer, ni le traduire, ni même y mettre une majuscule définitive. Mieux valait la certitude d’un acte que le mensonge d’un mot, n’est-ce pas ? La position du soleil dans le cadre blanc ne faisait aucun doute sur l’heure. Dimanche, ce jour saint où il devait dispenser le sermon qu’il avait spécialement écrit pour la jeune femme à côté de lui. Ses joues rougirent soudainement : bien évidemment, tout ceci s’était passé parce qu’il avait écumé les ruelles pour la retrouvée. Le garant des bienheureux s’était approché de la boue pour sauver sa colombe. Des souvenirs plus lointain ressurgirent, comme la colère dans ses poings quand il eut littéralement massacré l’agresseur. Celui qui avait voulu s’emparer de sa belle. Un client comme un autre.

Jonathan se mordit les lèvres, le coeur battant. La jalousie l’avait emportée sur la paix. Il se savait incapable de la laisser retourner à son ancienne vie, là où elle vendrait son corps à des contacts sales et méprisables. Mais elle n’en aurait plus besoin à présent, n’est-ce pas ? Le pasteur se frotta le visage, grattant sa légère barbe reluisante. Il finit par se redresser sur les coussins, tenant toujours sa proie entre ses bras, la remontant avec lui. Serait-il capable d’un jour la lâcher ? Il faudrait bien, car l’heure était à la prière. Sa large main vint encercler la joue de la demoiselle. Il l’aimait tant que le dire aurait été gâché cette émotion, ce petit accord tacite qu’il lui semblait exister entre eux depuis le premier jour. D’une petite voix, timide comme à l’habitué et encore éreinté du silence de la nuit , il murmura :


- Si nous partons maintenant, nous aurons le temps de prendre un petit déjeuner chez moi… enfin, à l’église, avant que je ne fasse mon discours.

Alors qu’il prononça ces mots, la ville se réveillait à peine ; des sons de carrioles et des marchés lointains parvinrent jusqu’à eux. Le son d’une pluie légère, invisible, printanière, comme une brume d’hiver, tinta sur les vitres. Une mélodie qui vous faisait croire à la vie. Jonathan regarda une nouvelle fois la jeune femme, plongeant ses propres yeux bleus dans l’océan des siens. Il pouvait prendre le risque de le jurer : il n’y avait rien de plus beau sur terre. Dans cette lumière divine, elle n’en paraissait que plus pure. Le pasteur prit l’une de ses mains et l’embrassa doucement, serrant ses doigts avec une confiance inhabituelle. Pourquoi tout semblait subitement si simple ? Ce n’était que des gestes tendres qu’un amant offrait à son aimée. C’était pourtant la première fois qu’il en faisait l’éloge à quelqu’un. Avec elle, tout paraissait si naturel. Pourquoi avait-il alors tant peur de se lever ? Que l’aurore ne s’éteignent sur eux et qu’à nouveau la pièce n’en finisse froide et sans sens ? Craignait-il que cette situation ne soit qu’une virgule dans leur relation, et que lorsque les choses reviendront à la normal, la magie disparaîtra ? Peut-être… mais il ne pouvait être en retard, Jonathan avait encore un devoir envers ses ouailles, envers Dieu, envers le message qu’il essayait de faire passer à chaque jour de sa vie. Celui-même qui l’avait poussé à ouvrir ses bras pour accepter son amour et la jeune femme malgré l’impureté de son âme. Laisser l’amour et la lumière nous guider à être généreux envers son prochain.

Finalement, il embrassa ses lèvres une nouvelle fois. Le premier baiser conscient, loin de la fatigue et des tensions de la vieille ; un baiser honnête et amoureux, tendre et triste à la fois.  Il espéra que jamais elle ne l’abandonnerait. Ses pensées étaient encore mélangés aux songes des rêves, un peu fouillis et un peu brumeux. Mais les belles histoires commençaient peut-être toujours comme ça, n’est-ce pas ? Après ce baiser et sans vraiment un mot, le pasteur réunit son céans sur le bord du lit. Ses doigts réajustèrent son col de prière et passèrent légèrement dans ses cheveux. Rien dans ce fantôme d’appartement ne pourrait les préparer à paraître dans le beau monde, il faudrait se contenter du minimum. Il savait que l’eau fonctionnait encore et choisit de descendre dans la salle de bain. Ouvrant la porte, il se tourna vers Lucy et sourit en regardant ses pieds :

- Si vous voulez m’accompagner, il y a une salle de bain au rez de chaussé.. enf… enfin c’est pour nous rendre juste un peu plus présentable, enfin, je veux dire… on doit avoir de terribles mines d’hier.

Sur ces mots, un petit rire nerveux le prit au corps. Peut-être que rien n’avait changé finalement, en tout cas pas l’essentiel de leurs sourires. Jonathan descendit en laissant la porte ouverte, se dirigeant vers la salle d’eau, plus précisément vers le lavabo qu’il ouvrit pour s’asperger le visage. Cela lui fit un bien fou. Toute la chaleur qui s’était accumulé sur ses joues descendit dans le siphon, tandis qu’il passa la main dans sa poche pour récupérer son mouchoir. Mais quand il le ressortit, ce fut un mouchoir sali de sang qui lui glaça les veines. Oui, le saint pasteur avait fait couler le sang pour elle. Le fameux problème  étant : « aurai-je un jour à recommencer ? ».

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i won't say i am in love
"Lune. Avant, que le jour ne vienne. ✻ Entends, rugir le coeur de la bête humaine. C'est la complainte de Quasimodo qui pleure, sa détresse folle, sa voix, par monts et par vaux s'envole, pour arriver jusqu'à toi. Lune, veille sur ce monde étrange qui mêle sa voix au chœur des anges."
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MessageSujet: Re: Tous les matins du monde [Jonathan] Tous les matins du monde [Jonathan] Icon_minitimeMar 20 Aoû - 16:00



Tous les matins du monde

« City of London »

Printemps 1892


Les cils blonds du pasteur battirent plusieurs fois, peinant à s’ouvrir, dévoilant l’azur clair de ses yeux rendus quelque peu hagards par le réveil, comme s’il peinait à croire que c’était bien la frêle prostituée qu’il tenait au creux de ses bras, ce matin. Et, pour une raison qui échappait encore totalement à Lucy, les lèvres du pasteur semblèrent s’étirer en un tendre sourire, et dans son regard clair elle crut voir une lueur éblouie, dont l’éclat s’aiguisait à mesure qu’il semblait réaliser que c’était bien elle, qu’elle n’avait pas fui au creux de la nuit, que toute cette soirée brumeuse n’avait pas été le fruit des méandres éthérés d’un rêve quelconque. Et les premiers mots qui s’extirpèrent des lèvres du Révérend trahirent sa stupeur émerveillée, tant et si bien que l’embarras d’inspirer une extase telle chez un homme si bon et si chaste marbra ses pommettes trop pâles et trop saillantes d’une chaleur écarlate. Et c’est heureuse et soulagée que Lucy se blottit plus profondément dans les bras du pasteur qui la serrait plus fort, enfouissant son doux visage dans la tignasse rousse et emmêlée de la jeune femme, pouvant ainsi dissimuler sa gêne devant tant d’égards pour la prostituée de bas-étage qu’elle était, nageant dans les eaux boueuses de l’indigence et du stupre depuis tant d’années déjà.

Oh, comme elle savait ne pas le mériter ! Pourtant elle ne s’était jamais autant sentie à sa place qu’entre ces larges bras qui la serraient si fort sans pourtant lui faire aucun mal. C’était comme de ces évidences improbables, de ce que l’on expliquait pas, mais que l’on ressentait si fort que soudain la logique n’avait plus aucun sens. C’était là une vérité authentique, de celles qui se passent d’arguments et de théories, de celles qui se vivent le cœur battant et l’âme à nu. La large main de Jonathan caressait ses cheveux, avec cette tendresse extrême qu’il insufflait à ses membres trop forts, et cela suffisait au bonheur de Lucy qui reposait, sereine peut-être pour la première fois de son existence, entre les bras encore vêtus de l’encre du sacerdoce. Plus rien n’avait aucun sens, plus rien ne semblait avoir d’importance. Les heures de prostitution dans les rues glaciales, la faim, l’indigence des rapports monnayés au coin d’une rue, la peur viscérale, omniprésente, de finir égorgée sur l’asphalte suintante d’ordures de Whitechapel. Elle n’avait plus peur de rien, comme si ces bras semblaient la protéger de tout, comme si l’amour qu’elle vouait à Jonathan la gardait soudain de toutes les infâmies qu’elle avait eu à subir seule si longtemps. Et elle devinait enfin à quel point elle l’aimait, en s’imaginant, soudain, l’espace d’un instant, abandonnée de ce grand pasteur qui représentait toute sa misérable vie à présent.

Elle le sentit s’agiter, puis se redresser complètement, la gardant malgré tout au creux de ses bras, comme ne voulant jamais se libérer de cette étreinte qui semblait sceller leur bonheur à tous les deux, comme la promesse d’un écrin inviolable au cœur duquel rien ni personne ne pourrait venir les arracher de leur contemplation respective. Jonathan fixait le visage tiré de sommeil de la prostituée aguerrie, qui, rosissante, peinait à soutenir l’azur chaste du regard vierge du pasteur, tandis qu’il posait délicatement sa large main au creux de la joue émaciée de Lucy. Et, malgré la hardiesse qu’il semblait mettre dans des gestes qu’il n’aurait jamais osé vingt-quatre heures plus tôt, c’est toujours de cette même voix basse, rendue balbutiante par l’émoi de son extrême timidité, que le Révérend proposait à Lucy de partir dès maintenant, afin d’avoir le temps de déjeuner à l’église.

- Bien sûr, c’est vous qui savez…On fait comme vous voulez…Rév…Enfin…Jonathan.

Mais Jonathan ne se levait pas. Il semblait de nouveau s’être égaré dans la contemplation admirative de la pauvre Lucy et du petit monde qui les entouraient, en ce réveil matinal aux lueurs de l’aube, dont la fille de joie était si peu coutumière. Et le pasteur s’enhardissait enfin, contemplant le visage pâli par l’indigence de la rue sans paraître en voir les ravages d’une vie de froid et de faim, se saisissant de ses doigts avec la délicatesse dont on usait pour un oisillon blessé, pour les baiser avec cette même tendresse chaste qu’il mettait dans toutes ses caresses, et qui faisaient totalement chavirer les sens de Lucy, dans cette ivresse charnelle qu’elle ne se reconnaissait pas, pour ne l’avoir jamais ressentie avec personne. Aussi lorsqu’il posa de nouveau ses lèvres sur les siennes, Lucy ne parvint guère à contenir plus longtemps cette fougue qui semblait lui brûler les reins chaque fois que le tendre pasteur la regardait, et cette patience qu’elle s’imposait, terrible, devant la pudeur extrême du Révérend vierge dont elle avait attendu tant de temps le premier baiser. Les doigts blancs de sa main libre revinrent se glisser dans ces cheveux blonds magnifiques qu’elle aimait tant, son instinct semblant vouloir la ramener toujours à cette toison dorée peignée avec soin et dont les embruns de lavande annonçaient toujours la présence presque divine de Jonathan. Alors Lucy, par la blancheur de ses doigts qui se mêlait à l’or des cheveux qu’elle fouillait avec avidité, approfondit le baiser que lui offrait Jonathan, collant un peu plus encore son corps au sien, semblant oublier la réserve qu’elle s’était promis de s’imposer envers lui, pour lui éviter les embarras causés par sa pudeur extrême et sa chasteté d’homme d’église. Et ses doigts, dans un élan de fougue irréfléchie, descendirent de ses cheveux au creux de son cou qu’elle avait admiré tout à l’heure, durant son sommeil, glissant sous le col de la chemise tandis qu’elle ne rompait toujours pas le baiser, sa main toujours égarée à la base du cou, où se mourrait la fine barbe dorée et où naissait la toison du torse.

Le baiser finit par se rompre soudain, et Lucy dut user de toute la force de son amour envers son doux pasteur pour réprimer un soupir de frustration, tandis qu’il s’asseyait de l’autre côté du lit pour reboutonner chastement son col et donner à sa chevelure l’allure impeccable qu’il lui imposait, alors même que la nuit ne semblait pas avoir eu d’emprise sur la perfection de sa coiffure. Lorsqu’il se leva complètement, Lucy comprit que c’en était bel et bien fini du Jonathan enhardi par le réveil à ses côtés, que le pasteur responsable, rougissant et chaste était revenu, car il ne la regardait même plus dans les yeux, à présent que l’intimité du sommeil était brisée, et qu’il semblait avoir recouvré son état normal, d’homme vierge pudique à l’extrême qui balbutiait chaque fois qu’il croisait les yeux de la prostituée aguerrie qui, de la luxure, avait déjà tout connu. Il souriait au sol lorsqu’il ouvrit la porte de sa large main, pourtant c’est bel et bien à elle qu’il s’adressait avec mille détours, de peur sans doute de l’offusquer par son invitation à aller rafraîchir leurs mines froissées par la nuit. Avait-il conscience qu’il parlait à une prostituée morte de faim, quasiment une mendiante ? Comment pourrait-elle s’offusquer de ce qu’il lui offrait le luxe de l’eau courante, chaude et savonneuse, de quoi lui permettre de laver son visage et de coiffer ses cheveux sans risquer la pneumonie ? Lucy eut un rire léger, presque cristallin, auquel elle ne parvenait toujours pas à se faire, tandis qu’elle se redressait sans convictions, à son tour, dans le but de se lever.

- Vous ça va Rév...Enfin, je vous suis, merci…Je n’ose pas imaginer l’état de mes cheveux…

Mais Jonathan, fidèle à lui-même, dévalait déjà les escaliers en trombe, semblant ne jamais pouvoir rester plus de quelques instants fixé quelque part, et prit ainsi le temps de s’asseoir sur le bord du lit, profitant de ce qu’elle était seule pour tâcher de se relever doucement, et, ainsi, de s’éviter les vertiges dus à son trop long jeune et aux émotions du réveil aux côtés du chaste pasteur. La prostituée, qui se croyait, non sans un certain orgueil, plus solide qu’elle ne le paraissait, repensait non sans honte aux prémices de son évanouissement de la veille qui l’avait littéralement fait tomber dans les bras de son sauveur de la soirée. Et elle ne tenait pas à lui exposer de nouveau la faiblesse de son corps affamé, aussi, après quelques instants à rassembler ses maigres forces, elle descendit l’escalier avec précautions, pour découvrir Jonathan qui sortait de la salle d’eau, le visage rafraîchi par une toilette sommaire, et qui semblait comme hébété par la vision de l’horreur de la soirée d’hier, qu’il détenait au creux de sa paume, dans l’image de ce mouchoir ensanglanté qu’il avait fait couler lui-même, pour elle, lui, le pasteur de l’amour et de la compassion.

- Oh, Révérend, je peux vous le laver, si vous voulez…

Et c’est tout ce que Lucy avait trouvé à dire, devant la culpabilité qui la rongeait soudain, devant la brutalité de que ce pauvre pasteur doux et sans histoires avait dû commettre pour elle, et dont, visiblement, il se repentait déjà. Et les doigts blancs de la prostituée s’avançaient déjà, vers la large main qui serrait le mouchoir moucheté du sang de son agresseur de la veille, comme lui insuffler un réconfort qu’elle ne trouvait pas en elle-même, l’aveu mutique qu’elle était désolée, que Jonathan n’était pas le coupable, qu’il ne s’agissait de rien d’autre qu’un agresseur de plus dans sa misérable vie. Délicatement elle lui ôta le linge souillé de la main, se haussant sur la pointe des pieds pour lui poser de nouveau un baiser sur les lèvres, tandis que sa main libre se nichait dans la sienne, l’autre, qui pendait, hagarde, stupéfaite de l’atrocité des coups qu’il avait sans doute portés pour la première fois de sa vie.

- Je n’en aurais que pour quelques instants.

A regret, Lucy lâcha les larges mains, ne désirant guère mettre le Révérend en retard pour son rendez-vous le plus important de la semaine. Fourrant le tissu tâché de sang au fond de la poche de sa robe, elle se glissa dans la petite salle d’eau, bien décidée à faire vite, en ressortant quelques minutes plus tard, les boucles de ses cheveux légèrement redessinées à l'eau chaude, son visage et son cou nettoyés à grande eau. Enfin elle se saisit avec un sourire bienveillant du bras du Révérend qui pendait toujours, annonçant là qu'elle ne lui ferait plus perdre de temps.

- Je suis prête.

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Jonathan R. A. Williams
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MessageSujet: Re: Tous les matins du monde [Jonathan] Tous les matins du monde [Jonathan] Icon_minitimeJeu 29 Aoû - 11:19



Tous les matins du monde.

« City of London »

Printemps 1892

Il est difficile de se réveiller d’un doux rêve, surtout après une terrible journée. L’image tremblante du mouchoir remplie de sang ramenait l’esprit de Jonathan à la plus sèche des vérités. La violence des coups portés, alors que la résistance avait été quasiment inexistante. Le pasteur avait massacré cet homme au-delà de l’avoir mis hors d’état de nuire : il s’était acharné. Quelque part au fond de lui, il espérait même qu’il ne s’en soit pas sorti vivant. L’imaginer errant dans les ruelles de Whitechapel avec la volonté de se venger, de retrouver Lucy et de poursuivre son acte innommable afin de la punir de ce que lui avait fait… c’était une crainte à en devenir paranoïaque. Il se souvint des ruelles obscur dans lesquelles ses pas avaient errer à sa recherche, ses chausses lourdes dans les flaques d’eau, de pisse et d’alcool. Des visions qui lui avaient été insupportables pour sa condition de petit bourgeois. Le pasteur se refusait à ce que la jeune femme retourne dans cet effroyable milieu ; il voulait l’en arracher et effacer ce monde de son esprit, fuir les yeux bandés. Une nouvelle vie pouvait s’ouvrir à eux, il ne leur suffisait que de tendre la main : un tendre amour partagé qui serait la clé pour fermer la chambre des horreurs. Mettre tout cela derrière eux, oublier. N’était-ce pas là tirer un trait sur la réalité que Jonathan avait mit tant de temps à accepter ? Que le métier de Lucy n’était pas qu’un mirage dramatique, mais un malheur tangible ? Il n’y pensait pas.

Comme à chaque fois qu’elle existait à ses côtés, Jonathan ne voyait plus que la pureté de sa peau, la tendre dureté de son regard et la sauvagerie de ses cheveux écarlates. Le reste n’était que fiction. Mais tandis qu’elle s’approchait de lui pour prendre le mouchoir, proposant de le laver, le contact entre ces deux images le pétrifia intérieurement. Le sang marronnâtre dans les mains d’une si blanche lumière. Une association qu’il n’aurait jamais souhaité voir. Jonathan soupira en la laissant faire, immobile. Il était prêt à recommencer pour la défendre, encore et encore ; à lutter contre le monde sale et obscur des bas-fonds de Londres, de la bien-pensance et des perversions. Tout cela pour une femme impur qui lui avait montré l’étendue de son poison dès le premier soir de leur rencontre. Mais il était tombé amoureux, au-delà du réel, d’une femme à l’esprit remarquable, simple et délicate, forte et fière. Il arracherait cet âme promise à l’Enfer ; le pasteur s’en faisait le serment tandis qu’il rendit tendrement son baiser à la jeune femme, caressant du pouce sa douce main. Il la vit ranger le mouchoir dans sa poche et partir dans la salle d’eau, le tout avec un terrible pressentiment au creux de son ventre. Au bout de quelques instants, Lucy se présenta à son bras, souriante et rafraîchie. Jonathan ne put que lui rendre son sourire avec bonheur :

Très bien… Allons-y.

S’échapper du sommeil avait été doux, sortir du lit avait été triste, mais passer les contreforts de la porte d’entrée pour se dévoiler au grand soleil de l’aube était une toute autre émotion. Ils ressemblaient à un couple comme n’importe lequel dans cette coquette rue : un homme épais, bien coiffé, habillé d’une longue soutane de pasteur avec cet air respectable sur les joues, accompagné de sa dulcinée également de noir habillée, avec soin et pudeur dans de jolies bottines. Ses cheveux à elle manquaient pourtant cruellement de discipline et était certainement la seule chose qui trahissait sa pauvreté, qu’elle n’avait rien à faire dans ce quartier. Mais Jonathan la portait au bras avec fierté, le coeur lourd de tout cet amour. Ils traversèrent les rues principales de la City, sous les floraisons débordant des fenêtres et les lampadaires qui s’éteignaient à leur passage. Le soleil n’était pas encore passé au-dessus des toitures d’ardoises et la légère brise grise du matin chatouillait leurs joues pour les rougir. Il était tôt, et nous étions dimanche : pas une seule boutique ne s’ouvrait. Le jour du seigneur était avant tout un jour de repos. Quelques badauds se dirigeaient vers leur église la plus proche, habillés de blanc. Comme il était agréable de traverser ces ruelles fantomatiques aux premières lueurs du jour. Ce fut une ballade somme toute presque romantique, silencieuse et méditative, observatrice de la magie du silence.

Retourner sur les premières dalles de Whitechapel fit parcourir un frisson sur la peau de Jonathan, fermement serrer entre sa chair et le tissu d’ébène. Il ne passa pas par quatre chemins : là où le soir précédent, le couple s’était caché entre les petites ruelles afin de ne pas se perdre dans les couloirs mouvementés d’un samedi soir, cette fois-ci le pasteur les conduit tout droit directement vers l’église St-Mary Matfelon. Il n’y avait pas de temps à perdre. Contrairement aux bourgeois de la City, les pauvres gens ne trouvaient que peu de repos durant le jour saint : aussi n’était-il pas rare de voir encore quelques attroupements le long des tavernes déjà ouvertes, de poivrons qui étaient là depuis la veille et d’autres humanoïdes aux formes étranges se découpant dans l’ombre des alcôves. A la vision de quelques nez rougis par l’alcool reluquant l’étrange couple bien trop propre sur soi, Jonathan raffermit sa poigne sur le bras de Lucy et pressa son pas. Ce simple regard, peut-être simplement curieux, le faisait bouillir d’une jalousie cinglante, lui rappelant le mouchoir qui traînait dans la robe de son aimée. Ce n’était peut-être pas seulement de la jalousie primaire et masculine, car au plus profond de lui-même, Jonathan craignait tout simplement pour sa sécurité. Ces individus malveillants pouvaient la blesser – et l’avaient déjà fait par le passée. Il se souvenait de ses poignets meurtris par la force – plus jamais.

Ouvrir les lourdes portes du modeste temple de Jonathan fut un soulagement pour ce dernier. Retrouvé le poids intemporel de ces pierres, leurs sagesses et le silence de l’air faste où baignent la douce lumière du soleil à travers les vitraux. A peine eurent-ils fait quelques pas dans le couloir principal, le claquement de leurs chaussures adoucies par le tapis, que les premières brebis firent leurs apparitions dans le hall, se déversant dans les sacristies après s’être signé dans l’auge des ouailles. Jonathan sourit en écoutant leurs murmures, signe de leurs paroles dévotes au Seigneur. Il maintint toujours fermement sa belle renarde et passa les derniers bancs pour l’emmener à l’escalier descendant par la porte dérobée, veillant à ne pas se faire voir des visiteurs. Une fois dans sa cave lui servant d’appartement, Jonathan décala une chaise et invita Lucy à s’asseoir avant de se diriger vers les placards. Il savait que la jeune femme viendrait prendre sa place bien vite et s’évertua donc à récupérer deux tasses pour les mettre sur la table, ainsi qu’une bonne tranchée de pain pour eux deux. Ils avaient encore une petite heure avant que Jonathan ne monte prononcer son sermon ; et comme à chaque dimanche, il était un peu stressé. Légèrement plus hyperactif que d’habitude, le pasteur fit pourtant de son mieux pour aller chercher son carnet dans sa table de nuit et s’installa à la table à manger, l’ouvrant tout en se grattant la base du front. Il n’avait heureusement pas besoin d’apprendre son texte par coeur, les choses lui venaient sincèrement.

Sans s’en rendre compte, le pasteur avait laissé de côté le petit-déjeuner, plongé qu’il était dans sa lecture. Il souriait de temps à autre, appréciant à nouveau la qualité d’une phrase particulièrement chère à son coeur. Il jetait de temps en temps des coups d’oeil à la jeune femme, espérant qu’elle apprécierait tout autant que lui. Mais ne pouvant pas rester inactif plus d’un quart d’heure, Jonathan se releva pour aller chercher un encrier et une plume, commençant à raturer quelques détails de sa prose pour en arranger certaines tournures ; de meilleurs mots lui étaient venus. Timidement, il mâchouilla un morceau de pain quand son ventre grogna sourdement :

J’espère que cela vous plaira… c’est la première fois que vous verrez un sermon ?

Il posa la question en toute innocence, se demandant jusqu’à quel point la religion avait pu faire partie de la vie de cette pauvre enfant. Sirotant son café et trempant le pain allégrement jusqu’à ses ongles pour dévorer sa nourriture, Jonathan sourit, les joues rouges. Qu’il était étrange de mener pareil conversation, comme si de rien était – un matin comme un autre. Ils en avaient déjà vécus, des matins timides, ne serait-ce qu’au lendemain de leur chaste rencontre. Mais tout était si différent. Jonathan la regardait et l’aimait avec ses yeux sans limite, et il savait qu’elle faisait la même chose. Le savoir était puissant. A ce moment-là, le pasteur la fixait d’ailleurs avec un petit sourire, silencieux et ne répondant pas – comme s’il fut ailleurs. Se rendant compte de ce qu’il faisait, Jonathan rit en baissant la tête :

Mes excuses… je… je ne sais pas encore trop ce que je fais, je suis un peu ridicule…

Qu’il était étrange pour quelqu’un qui avait l’habitude de prêcher l’amour autour de soi, et de faire preuve de bienveillante pour son prochain, et d’être ainsi maladroit dans l’expression de son propre amour. Après tout, le tout jeune trentaine ignorait ce que c’était, que de voir un miroir de ses sentiments les plus purs en face de soi.

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MessageSujet: Re: Tous les matins du monde [Jonathan] Tous les matins du monde [Jonathan] Icon_minitimeSam 31 Aoû - 21:32



Tous les matins du monde

« City of London »

Printemps 1892

Lucy avait ôté le mouchoir ensanglanté de la main de Jonathan qui s'était laissé faire si rien dire, comme prostré par le cauchemar de cette nuit qui se rappelait à lui avec tant de forces, à la simple vue de ce linge souillé d'un sang que le pasteur de l'amour avait versé de ses poings nus. Cette vision d'horreur le murait dans le silence, semblant sonner le glas de cette nuit de rêve au souvenir éthéré, comme hors du temps, dont les brumes, déjà, commençaient à se dissiper. La réalité revenait cruelle, ne laissant guère traîner le bref répit que ces deux âmes s'étaient offert par la force des choses, se délectant de l'égoïsme de ne plus tenir compte de la misère, de l'indigence et du monde qui les entouraient. Et l'accalmie était rompue, déjà. L'orage tonnait de nouveau, latent, menaçant, et Jonathan souffrait déjà de ce réveil trop brutal pour son âme si belle, qui se morfondrait encore longtemps d'avoir fait du mal à une de ses brebis égarées dont il se devait d'être le berger, fut-ce un ivrogne, fut-ce un agresseur, fut-ce un bourreau. Et Lucy était partagée. Elle avait mal elle aussi, car il souffrait par sa faute, encore, et parce que sa douleur était sienne, parce que lorsque les maux voilaient ces yeux d'azur clairs, ils semblaient transpercer son âme à elle, comme si son propre esprit était tourmenté, comme si sa propre chair était suppliciée. Et cette douleur commune la mettait en colère, parce qu'elle aurait voulu le secouer par son col blanc qu'il venait de redresser avec le soin austère convenant au sacerdoce, lui dire que ses tourments étaient siens, mais que tout était sa faute à elle, que lui restait toujours aussi blanc de tout mal, lui qui n'avait rien fait d'autre que voler au secours d'une brebis de plus, une des plus galeuses, une des plus noires, pataugeant depuis si longtemps dans la pire des misères, celle du stupre et de la rue, celle que rien ne rachèterait jamais aux yeux de ce monde de foi et de bonne conscience, pour qui Lucy semblait morte déjà.

Qu'importait donc la pauvre Lucy, quand son Révérend semblait tant souffrir de la violence qu'il avait fait à cet homme, mais surtout à sa propre nature à lui, et que l'aveu de sa culpabilité se lisait avec tant de clarté dans ses yeux qui ne dissimulaient jamais rien ? Qu'importait qu'elle eut froid ou faim, quand il tombait dans les affres de cette stupeur horrifiée qui le rendait immobile et muet devant la pauvre prostituée qu'elle était, impuissante à réconforter un homme autrement que par la seule et unique issue que l'on avait exigé d'elle durant toutes ces années. Pourtant sa tendresse omniprésente restait là, intacte, palpitant au creux de cet esprit rendu hagard par l'horreur d'un acte que sa main blanche n'avait commise que contrainte et forcée par l'abomination d'une scène qu'il n'avait dû que trop s'imaginer dans les affres de ses tourments, mais dont il avait soudain réalisé l'ampleur ce soir-là. Car Jonathan trouvait encore la douceur de répondre tendrement au baiser de la fragile fille de joie qui s'était haussé sur la pointe des pieds pour atteindre ses lèvres, tandis qu'il caressait de son pouce le petit poing blanc et fermé sur le mouchoir sali de violence, d'horreur et de terribles souvenirs. S'arracher à l'étreinte fut douloureux. Pourtant le temps, terrible, extirpait le pasteur du doux rêve qu'il s'était autorisé, incartade pécheresse à son devoir qui le rappelait au sermon dominical qu'il devait à son Dieu et à ses pauvres âmes égarées qui attendaient, tremblantes et désireuses la salvation de leurs tourments de chair et d'appétit qui les menaient au seuil de l'église ce matin là, vêtus de leurs plus beaux atours, accompagnés de la culpabilité des fautes de leur semaine de mortels. Alors Lucy se hâta, se saisissant avec délicatesse de ce large bras qui la menait dans les rues animées de l'agitation calme du petit matin, le cœur gonflé de cet orgueil d'amoureuse qui prend plaisir à exhiber au monde l'affection qu'elle porte à celui qui serait son centre de gravité, désormais.

Le joli quartier de Londres, si éloigné des rues infâmes qui avaient abritées les atrocités dont Lucy s'était mal nourrie des années durant, baignait dans la lueur pâle du soleil de l'aube. La prostituée leva les yeux vers Jonathan. Comme il était beau à la splendeur du jour, ce pasteur de la lumière, quand l'ombre de la nuit semblait avilir son éclat, dont la pureté se ternissait à l'approche des horreurs que dissimulaient les cieux d'encre, lorsqu'ils étouffaient de leur linceul d'encre l'infâmie des plus bas quartiers de la capitale ! Et la frêle Lucy semblait voler, entrainée dans ce sillage de lumière qui la conduisait en un lieu que ses pas de pécheresse n'avaient plus frôlé depuis si longtemps. Et le long de ce trajet merveilleux, la fille de joie ne dit rien, se délectant de la contemplation adorée de celui qui la portait à son bras,sans honte, peut-être heureux lui aussi après tout, ne fût-ce que pour un instant d'accalmie, avant le retour de la tempête.

Et la tempête eut bel et bien lieu. Lucy fut prise d'un frisson devant l'austérité de ces grandes portes, dans un sursaut d'instinct qui l'avait si longtemps alerté de l'imminence du danger que représentaient pour elle la proximité de ces lieux de culte et de ce clergé qui exécraient tout ce qu'elle représentait. Et ce fut dans un paradoxe déroutant, inimaginable un an plus tôt, que Lucy serra un peu plus fort le bras d'un de ces pasteurs dont elle avait tant cherché à fuir la sévérité du châtiment, insufflant en son coeur usé par la crainte un peu de ce courage que la présence de Jonathan lui apportait. Son visage à lui pourtant s'éclairait de ce sourire angélique, qui avait l'éclat du rayon de soleil qui traverse un jour de pluie, tandis que les murmures des premiers dévots se faisaient entendre au coeur du temple sacré, ces brebis qui l'idolâtraient lui, cette grande figure blonde de l'amour, et qui auraient immolé sous leurs psaumes bredouillés la créature impie que leur berger tenait amoureusement à son bras.

Aussi la fille de joie eut un mal fou à réprimer le soupir de soulagement qui lui montait à la gorge, tandis qu'elle recouvrait le confort sombre de la cave de Jonathan, pour laquelle elle avait des tendresses d'alcôve, pour ce qu'elle avait abrité, gardienne des plus jolis moments de sa vie de misère, d'une simplicité ingénue, du bonheur d'un repas partagé à la complicité d'une leçon de lecture compliquée, dans laquelle le pasteur déployait toute la douceur de sa patience infinie. Elle ne put s'empêcher de sourire devant l'élégance extrême de cette obstination à traiter Lucy comme une dame, tournant déjà le dos à la chaise qu'il venait de tirer pour elle. Voir le Révérend visiblement paniqué rasserena quelque peu la fille de joie. Car sa grande silhouette virevoltait des placards à la petite table de son chevet, posant ça et là une miche de pain et deux tasses, omettant de faire chauffer le café dont il prévoyait sans doute de remplir les deux récipients de porcelaine dont il s'était emparé un instant plus tôt. Lucy resta debout, s'employant à préparer la boisson d'un curieux noir d'encre qu'elle avait goûté pour la toute première fois ici même, en compagnie du pasteur passionné qui se plongeait déjà dans la relecture de ses notes griffonnées de sa belle écriture soignée que Lucy aimait tant, parvenant à peine à ecrire son propre nom sans ratures. Et tandis qu'elle versait le café chaud dans les tasses, Lucy s'asseyait, tâchant de se concentrer sur le visage illuminé de foi bienheureuse de Jonathan, dont les lèvres s'étiraient parfois inconsciemment en un de ces sourires d'enfant qu'elle aimait tant, tentant de réprimer cette faim dévorante qui assaillait son estomac vide depuis trop longtemps et qui l'aurait rendue impolie. Mais Lucy fût arrachée de la contemplation émerveillée avec laquelle elle couvait son pasteur du regard par cette agitation qui le faisait se lever soudain de sa chaise, se saisissant d'une plume et d'un encrier pour venir se rasseoir auprès d'elle et s'atteler aux modifications de dernière minute qui traversaient sans doute son esprit éclairé d'une foi douceâtre et bienveillante. Et tandis qu'il commençait à se servir, il faisait à Lucy l'honneur de l'aveu de son inquiétude, comme si,au beau milieu de cet océan d'admiration aveugle qu'elle lui vouait, il pouvait réaliser le triste et impensable exploit de la décevoir. N'y tenant plus, la fille de joie affamée se saisit elle aussi d'une tranche de pain, profitant de ce que Jonathan rayait un passage de son sermon pour lui dissimuler cette voracité honteuse avec laquelle elle dévorait ce qui constituait son premier repas depuis vingt-quatre longues heures. Sa tranche de pain à peine engloutie, Lucy avala une gorgée de café avant de répondre :

- Je n'ai aucun doute Révérend...Et si, j'en ai entendu il y'a longtemps, quand j'étais très jeune, mais le pasteur n'était pas du tout comme vous..Il était très vieux et pas très gentil...Il chassait toujours les enfants qui jouaient sur le parvis de l'église et il traitait toujours les femmes de démons dans ses sermons...

Après cette incarnation si caricaturale des hommes de Dieu, comment Lucy aurait-elle pu se figurer l'existence d'un pasteur pareil, de ceux qui croyaient en la lumière divine pour tous, sans exception aucune, même les plus égarés, même les plus miséreux. Et c'était ce pasteur merveilleux qui levait vers elle ses yeux d'azur troublés, ses joues roses de cette pudeur mal contenue qui avait si longtemps fait sourire la prostituée aguerrie qu'elle était. Et il avouait se trouver ridicule, alors qu'il était parfait, avec cette admiration qu'elle lisait dans son regard et qu'elle ne savait pas mériter, avec ces égards délicats dont il la couvait, comme s'il s'était agi là d'une des princesses de la couronne.

- Bien sûr que enfin...Je vous trouve très...Enfin...Vous êtes vraiment très bien...

Alors Lucy se leva, se plaçant derrière son épaule, y posant une main tandis qu'elle rassemblait sa concentration, fixant du regard le papier noirci de la calligraphie de Jonathan qu'elle trouvait si jolie :

- "Mes biens...biens chers fr...frères...No...Nous voici...Réunis pour...Pour. ..célébrer la glo...gloire de notre sei..seigneur" Vous avez vu, j'ai fait des progrès !

Et Lucy lui adressa un sourire timide mais ravi par dessus son épaule, plutôt fière en réalité de montrer létendue des progrès qui étaient le fruit de son travail à lui, résistant à l'envie de baiser de nouveau ces lèvres tremblotantes de l'émoi candide qui caractérisait cette âme d'enfant, lorsque les tourments de l'amour venaient à l'agiter.

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MessageSujet: Re: Tous les matins du monde [Jonathan] Tous les matins du monde [Jonathan] Icon_minitimeMer 11 Sep - 13:35



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Printemps 1892

Avant qu’il ne s’en rendit compte, le pasteur avait laissé tout le petit déjeuner à la charge de la jeune femme. Ce n’était pas dans ses habitudes, lui dont l’hyperactivité rendait la part belle aux bonnes manières et à la galanterie. Il ne tarda pourtant pas à sentir les embruns du café lui chatouiller le nez, tandis qu’il restait penché sur ses prises de notes. Une répétition par-ci par là à rayer, le crissement de la plume chantait sur le papier. Se rappelant du pain sur la table, Jonathan s’en saisit pour manger nonchalamment, l’esprit encore tout occupé par son futur sermon. Il était visiblement pré-occupé et c’était une facette hebdomadaire de sa personne qu’il n’avait encore jamais pu montré à sa belle. Oh, ce n’était une facette particulièrement intéressante ou qui allait transformait radicalement leur vision du monde ; c’était simplement la figure d’un homme concentré par son devoir comme il y en avait des centaines – et peut-être même des milliers, croulant sous le ciel de Londres. Il s’arrêta une seconde, prit une gorgée de son café, songeur. Son expérience d’hier soir avait son importance : tout une remise en question.

Que l’on enlève toutes les étiquettes de noms et de concepts : il avait tendu la main vers son prochain, lui offrant une chance de s’élever des ténèbres jusqu’à la lumière. C’était cette énergie qu’il devait transmettre dans son texte, afin d’encourager ses ouailles à faire de même. Insister sur cette confiance que l’on offre et que d’autres offrent en nous afin de créer peut-être enfin cette société où chacun comprendrait les véritables paroles du divin. Des paroles faites d’amour, car Dieu n’était qu’Amour. Oui, ces mots devaient être exprimé dans son texte. Il se mit rapidement à griffonner quelques nouvelles phrases, reliés à d’autres par des flèches pour s’y retrouver. Cela allait probablement être le sermon le plus brouillon de toute sa carrière. Mais il trouverait la force de s’y retrouver, à la fois dans son cahier et dans sa tête. Jonathan savait qu’il lui suffirait de lever la tête vers Lucy, de lui sourire et de voir le sien tourner vers lui, pour reprendre confiance en lui mais surtout : retrouver le chemin de ses paroles. Car c’était bien son amour qui l’inspirait, tout son être était à ces yeux une métaphore directe des épreuves que Dieu mettait en travers de leurs chemins. Le Seigneur l’avait testé, le mettant au pied du mur de toutes les belles paroles qu’il avait prononcé dans le vide pendant toutes ces années. A mettre l’Amour au premier plan de ses sermons mais jamais de sa Vie. Mais ces choses allaient changé, avec la fougue et l’entrain d’une nuage de lait dans un café. Jonathan sourit devant cette image, trempant ses lèvres dans la spirale crémeuse.

Lucy répondit alors à sa question, arguant le fait qu’elle avait effectivement déjà assister à des sermons ; malheureusement d’un homme qui ne semblait aucunement faire honneur à la profession. Chasser les enfants qui jouaient et traiter les femmes comme des monstres, voilà qui n’était pas en accord avec le chemin du Seigneur qui n’était que bonté et considération. Le pasteur que Jonathan était fit une grimace à ces énonciations. Comment pouvait-on assumer porter l’habit du ministère de la Foi si ce n’était pas pour ses préceptes ? Etait-ce juste un moyen de rester au chaud d’un revenu convenable tout en déclarant de temps en temps des Notre Père, s’endormir au confessionnal et rapidement absoudre sans chercher plus loin à comprendre les maux de ces ouailles ? Jonathan était littéralement outré. C’était la preuve que le monde avait encore besoin d’être éclairé ; mais malgré cela, il était au courant de la triste vérité. Le peuple se détournait petit à petit du divin, à présent qu’entre les mains des scientifiques se glisser des réponses et des pouvoirs incroyables. Bien évidemment, il trouvait admirable les évolutions de l’humanité, qui permettait de sauver des vies et d’améliorer celles du commun. Devenir un être aigri par le temps, pasteur d’une campagne lointaine où l’ennui se succède aux nuits. Peut-être avait-il tout simplement oublier ce que signifiait l’humanité. Tant de choses pour expliquer un comportement pareil. Mais ce que Jonathan ne comprenait pas, c’est qu’il s’agissait là d’un comportement usuel aux yeux des autres. C’était lui, l’anomalie dans cette croyance, l’homme de trop de zèle dont l’on riait un peu. Peut-être était-ce d’ailleurs pour cela qu’il était particulièrement apprécié de son public.
Il ne savait pas. Il n’y pensait pas.

Cependant, son visage resta un instant pensif face à cette froide description de l’image d’un pasteur. Si cela avait été sa seule expérience du ministère, est-ce que cela voulait dire que Lucy avait eu cette vision de lui la première fois qu’ils s’étaient rencontré ? Pensait-elle qu’il était aussi mauvais et irascible que ce souvenir de son enfance ? Avant qu’il n’ait pu lui poser la question, elle poursuivie en lui disant qu’il était très bien. Jonathan rougit à ces paroles, baissant la tête sur ses cahiers et sirotant un peu plus de son café. La chaleur de celui-ci lui monta aux oreilles, descendit dans sa gorge et réchauffa tout son être entier. Sa voix était si agréable qu’il sentait son coeur battre un peu plus fort.

Vous au..aussi vous… êtes très bien…

Il ne pouvait se passer de la complimenter quant elle le faisait. Parce que ce qu’il avait de merveilleux, c’était la jeune femme qui le sublimait en lui ; cette envie de lumière, d’amour et de bonheur, jusqu’à ce large sourire sur ses lèvres, tout n’était que grâce à elle. Chacun tournait sa tête gênée vers son café, soudainement absorbé par l’observation de ces nuances de voluptés. S’il n’y avait le bruit des pas au dessus de leurs têtes qui rapprochaient l’inexorable moment du sermon, il n’était sans douté certain qu’ils auraient entendu les échos de leurs cœurs battant fortement. Peut-être pour briser la sensation de gêne impatiente qui les confortait dans ce cocon de tendresse, Lucy se leva précipitamment pour se mettre derrière le pasteur. Sa main sur son épaule adoucie immédiatement ses inquiétudes. Dans un élan de courage guidé par le trop-plein d’amour qu’il ressentait, Jonathan prit la douce main dans sa large paume. Puis la jeune femme lui fit un exemple de lecture, afin de lui montrer combien elle s’était améliorée grâce à lui. Elle lisait vraiment bien ; Jonathan fut si fier. Il tira sur la main pour la rapprocher de son dos, caressant ses cheveux de son autre main et tournant la tête pour l’embrasser sur la joue :

Je suis fier de toi…, murmura-t-il.

C’était la vérité. Depuis leur rencontre, d’un an de cela, il s’était passé tellement de choses. Ils avaient tant évolué chacun de leurs côtés, pour au final grandir ensemble. Jonathan la regarda : la profondeur de son regard azuré le rendait à chaque fois hagard. Ses mèches rousses, se baladant tels des flammes sauvages, habillaient son visage, la blancheur opaline de son expression si triste. Dans toute la pureté de sa fragilité, elle était sa muse. Elle inspirait les élans de ses espoirs, allumait un feu noir dans ses veines qui grandissait à mesure qu’il la touchait ; la finesse de sa peau. Le pasteur se servit une nouvelle fois de sa force pour la ramener au devant de lui, la faisant basculer sur ses genoux pour l’enlacer de ses bras. Il n’osait pas se l’avouer, mais cette sensation de pouvoir sur elle, de tenir entre ses muscles la sensibilité de ses membres de porcelaine, de la sentir faiblir à mesure de leurs souffles conjugués… tout cela l’excitait au plus au point. Des étincelles dans tous ses organes piquaient sa douceur, le rendant plus brute dans les caresses dont il couvrait ses cheveux, plongeant sur ses lèvres pour les aimer.

Cela faisait des mois qu’il tenait cette envie refrénée à double tour dans un coffre de bonne mœurs. « On ne peut aimer un objet de la société, il faut attendre que le bon ciel lui ouvre ses grâces, qu’elle fasse ses preuves. De son être, il n’y a que son apparence que l’on peut aimer car son âme est perdue dans les tréfonds de la perversité... » Des paroles de mépris contre lesquelles il avait lutté pendant toutes ces nuits, la voyant jusque dans ses rêves. De ces cheveux, il descendit à sa taille et ses hanches, serrant davantage son corps contre lui – l’emprisonnant littéralement pour qu’elle ne puisse plus bouger, dévorant ses lèvres et descendant lentement dans son cou. Son propre corps brûlait littéralement de tout ce désir, la raison semblait avoir quitter son esprit. Il la voulait et la refuser lui était de plus en plus douloureux. Depuis ce baiser qui les avait réuni, toutes les digues venaient de se briser et le flot insaisissable de sa soif heurter son âme jusqu’à briser les quais. Il ne pensait même plus. Dans ces moments obscurs que la jeune femme ne pouvait que trop bien connaître, où l’être humain perd le sens de ses mesures et laisse courir son être contre toutes les choses qu’il désire, en se moquant des conséquences. Dans un instant de perdition où Jonathan ne se disait même pas : « il faudrait quand même aller voir un docteur avant ». Il la voulait. Toute son innocence, dans cette petite voix où Lucy, par dessus son épaule, lui faisait preuve de ses progrès. Cette simple innocence, dans cette écrin en verre, lui faisait perdre le contrôle.

La cloche sonna.
Ce fut un réveil brutal pour Jonathan qui écarquilla les yeux, son étreinte libérant Lucy. De là où elle était assise, la jeune femme pouvait parfaitement saisir la forme de toute la folie qui s’était emparé du pasteur. Le souffle brûlant, épuisé de ces chastes caresses à la limite des préliminaires, Jonathan poussa un profond soupir et laissa tomber son front sur l’épaule de Lucy.

Pardonnez-moi, je … je ne sais pas ce qui m’a pris.

Il était rouge de honte. Bien évidemment qu’il savait, mais il avait encore du mal à se faire à l’idée. A accepter toute cette chaleur et ce désir qui imprégnait ses pensées, toutes dirigées vers elle. Le pasteur avait de plus en plus de difficultés à se tenir sage ; bientôt il n’aurait plus à y penser. Mais à cette instant, c’était l’heure du sermon. Jonathan fit se lever Lucy et partit dans la salle de bain, fermant la porte derrière lui et abandonnant la jeune femme à elle-même. Le pasteur passa quelques minutes à se passer la tête à l’eau froide, cherchant à faire disparaître cette érection dont il ne pouvait se permettre l’apparence. Il prit de profondes respirations, à la limite de la méditation – mais tout ce auquel Jonathan parvenait à penser, c’était elle. Finalement, lorsqu’il parvint à sortir, son regard fut incapable de croiser celui de Lucy. Néanmoins, il eut un petit sourire en s’approchant d’elle et récupérant son carnet :

Je vais devoir y aller. Vous pourrez vous installer dans le public, je vais faire diversion.

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"Lune. Avant, que le jour ne vienne. ✻ Entends, rugir le coeur de la bête humaine. C'est la complainte de Quasimodo qui pleure, sa détresse folle, sa voix, par monts et par vaux s'envole, pour arriver jusqu'à toi. Lune, veille sur ce monde étrange qui mêle sa voix au chœur des anges."
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MessageSujet: Re: Tous les matins du monde [Jonathan] Tous les matins du monde [Jonathan] Icon_minitimeLun 16 Sep - 15:39



Tous les matins du monde

« City of London »

Printemps 1892

Lucy était bel et bien fière des balbutiements saccadés qui s’extirpaient de ses lèvres hésitantes. Car la prostituée inculte et totalement illettrée qu'elle était un an plus tôt avait débuté son apprentissage en sachant à peine reconnaître son prénom, lorsque Jonathan le lui avait couché sur le papier, de son écriture si jolie qu'elle aimait tant. Et ce qui pouvait paraître un bafouillage d’enfant, aux yeux d’un adulte aguerri aux lettres depuis sa prime jeunesse, avait représenté pour Lucy une rude traversée du désert, l’ascension pénible et expiatoire du chemin escarpé d’une pédagogie si complexe qu’elle l’avait longtemps crue insurmontable. Plus qu’elle-même, Jonathan avait réussi cet exploit, et c’était pour lui qu’elle lisait tout haut, pour lui grâce à qui une prostituée noyée dans l’indigence et la fange de la rue saurait reconnaître son nom désormais, lire l’enseigne d’un établissement ou signer autrement que par une croix tracée de ses doigts fébriles. Et il ne se moquait pas, alors que c’était risible au fond, ou bien triste à pleurer, de voir cette pauvre fille de joie qui avait soulevé ses jupes si longtemps pour gagner son pain noir, bégayer les premières lignes d’un sermon dominical avec fierté, avec la naïveté déconcertante de croire que l’on pourrait lui demander de se servir de ce nouveau talent un jour.

La fille de joie n’eut pas le temps de se laisser aller aux affres de son pessimisme coutumier, car la main de Jonathan, cette main reconnaissable entre tous, large et tiède, s’était emparée de la sienne, tellement plus petite et étrangement plus blanche, qu’il gardait au creux de sa paume. Et ce qui n’avait été que l’ombre du scepticisme habituel de Lucy s’envolait soudain, mort déjà, vaincu par le simple contact de cette main chaude qui semblait vouloir lui insuffler cet élan de candeur et d’espoir qu’elle ne se souvenait pas avoir déjà eu, au cours de sa triste vie. Et la jeune femme sentait à peine que cette main l’attirait doucement contre le large dos vêtu de l’encre du sacerdoce, quand l’autre se perdait dans la chevelure brouillonne au creux de laquelle elle semblait toujours vouloir revenir. Lorsque le compliment s’extirpa des lèvres émerveillées du pasteur, lorsque son regard d’azur, de plus en plus éthéré, se posa sur Lucy d’un air rêveur, lorsqu’il l’approcha encore de la force de sa main pour poser un baiser sur sa joue blanche, la prostituée rougit. La catin impie des rues suintant l’ordure de Whitechapel, celle chez qui l’annonce des pires sévices ne provoquait pas même un haussement de sourcils, cette créature sans tabou ni réserve, soudain, rougissait avec violence, de la base de son cou à la racine de ses cheveux flamboyants, sous le chaste baiser et le compliment poli d’un pasteur vierge.  Et c’était cette même femme, souillée des vices masculins de tous les bas-fonds de Londres, celle qui pouvait lever ses jupes rapiécées sur ses cuisses jusqu’à une dizaine de fois par nuit, c’était celle-là même qui baissait soudain les yeux, ne soutenant plus le regard d’azur clair qui se voilait de ce linceul sombre qu’elle ne connaissait que trop et auquel elle s’était tant crue aguerrie, jusqu’à ce qu’elle le voit dans ses yeux, à lui.

En toute logique, Lucy aurait donc dû prévoir cet élan un peu brutal qui la fit soudain virevolter, avec la légèreté d’une plume, d’un simple élan de la large main dans laquelle Jonathan ne semblait pas même avoir insufflé le moindre effort. Mais une fois encore, la catin des ruelles sombres semblait tout découvrir du désir d’un homme lorsqu’il n’était pas le résultat d’un vulgaire échange de pièces tintant au creux de deux mains, lorsqu’il ne relevait pas d’un accord tacite entre une créature sans âme ni émoi et un client peu soucieux des émotions que cette esclave monnayée n’avait sans doute pas. Aussi Lucy ne put réprimer le sursaut de surprise qui s’extirpa de ses lèvres tremblantes d’émotion, lorsqu’elle sentit ses jambes plier sur les genoux du Révérend qui l’enlaçait avec force, soumise à l’élan de désir effréné de ce pasteur vierge qui parvenait à l’étrange exploit de la faire rougir et frissonner. Et la fille de joie n’avait guère d’autre choix que d’affronter ce regard fiévreux d’un désir si longtemps contenu, à présent que son visage était si près du sien, à présent qu’il la serrait si fort qu’elle ne serait pas même parvenue à bouger d’un cil, même si elle l’avait voulu. Et c’était avec une inquiétude délicieuse, de ces craintes pleines d’émoi de jeune vierge, que Lucy se soumettait à l’étreinte et au regard éthéré du pasteur, ce regard au fond duquel il ne semblait plus y’avoir de place pour cette timidité d’ange dont elle s’était moquée, parfois. Bien mal lui en prenait aujourd’hui, de ses rires cristallins qui s’étaient élevés devant ce joli regard troublé par l’impudence de Lucy, et de ses joues qui se rosissaient sous la fine barbe blonde qui rayonnait à la lueur du jour. Car c’était bel et bien la fille de joie qui tremblait de tout son frêle corps entre les larges bras du pasteur qui semblait soudain devenu fou d’un désir qu’il n’avait que trop réprimé. C’était bien elle qui étouffa un gémissement de surprise lorsque les lèvres du chaste pasteur s’écrasèrent sur les siennes, et que ses doigts plongèrent avec plus d’avidité dans la masse brouillonne de ses boucles rousses. Ce n’était pas le tendre baiser de la veille, ce baiser chaste de chevalier blanc qui craint de briser la frêle créature qu’il tient au creux de ses bras. Il y’avait dans ce baiser une brutalité que Lucy ne connaissait pas chez Jonathan, une soif inextinguible qui collait ses lèvres aux siennes, dans cette étreinte qu’elle ne pouvait guère lui rendre, entravée par la force des bras qui la serrait toute entière au large corps, et qui lui rendait tout mouvement impossible, même celui de pouvoir glisser une main dans sa chevelure blonde qui sentait toujours la lavande.

Alors Lucy lui rendait son baiser avec une fougue qui confinait au désespoir d’un désir mal contrôlé, gémissant sous les lèvres qui dévoraient les siennes avec avidité, tandis qu’elle ne pouvait rien faire d’autre que subir l’étreinte qui l’emprisonnait, soumise, offerte au désir violent qui l’assaillait elle aussi. Et elle avait déjà perdu l’esprit elle aussi, et ses reins semblaient brûler sous la large main qui se saisissait de sa taille frêle et qui descendait jusqu’à ses hanches, tandis qu’il la contraignait toujours à l’immobilité, et que seuls ses gémissements qui s’écrasaient sous les lèvres du Révérend pouvaient répondre aux caresses fiévreuses dont il assaillait le corps grâcile. Lorsque les lèvres glissèrent de la bouche gonflée de désir de la fille de joie à son cou, elle bascula la tête en arrière, docile, instinctive, déjà vaincue de toute façon, à la seconde ou le regard d’azur voilé s’était posé sur elle. Et plus rien ne semblait avoir de sens, ni le temps ni l’espace, ni cette cave ni ces dévots qui attendaient patiemment l’arrivée de leur berger dont lui aussi semblait avoir perdu l’esprit.

Pourtant il existait bel et bien, ce monde dont ils ne semblaient plus se soucier, en deux égoïstes reclus dans cet écrin de désir violent qui leur faisait oublier tous les principes, toute cette sagesse et cette morale qui n’avait plus aucun sens dans les bras l’un de l’autre, abandonnés au désir fou qu’ils s’inspiraient et qu’ils tentaient de réprimer en vain. Et pourtant la cloche, terrible, glas céleste et expiatoire de leur égarement de pécheurs, se chargea de ramener sur terre ces deux âmes égarées par un désir qui aurait trouvé là son accomplissement, sans ce tintement sinistre qui les ramenaient brutalement à la réalité du sermon dominical, de son infâme statut à elle, de ces paroissiens agenouillés sur la pierre froide qui attendaient, docile, le salut et la repentance de leur pasteur qui écarquillait ses yeux d’azur clair, semblant sortir d’une rêverie hallucinée. Jonathan regardait Lucy de ces yeux hagards, presque horrifiés par cet accès de folie qui lui avait fait perdre ses esprits et ses moyens, et il semblait soudain très las, épuisé et désespéré par ce désir qui l’avait rendu fou un moment et qui restait inassouvi, le laissant là, honteux et coupable. Cette lassitude s’extériorisa en un long soupir, et lorsque son front retomba sur l’épaule de Lucy, lorsqu’elle le vit rougir depuis la base de son col, elle comprit que le chaste pasteur était revenu, qu’il ne serait plus question d’aucune perte de contrôle aujourd’hui. Et la fille de joie était rouge elle aussi, échevelée, balbutiante et vaguement honteuse elle aussi de ces gémissements qu’elle ne se connaissait pas, de cet abandon qu’elle ne s’était jamais permis et qui avait paru là comme une évidence, au creux des bras avides de Jonathan. Et c’est avec une tendresse encore suffoquée d’un désir auquel cette maudite cloche avait coupé court brutalement que sa main glissa doucement dans les cheveux blonds, dans une caresse que l’étreinte qu’il lui imposait ne lui permettait pas quelques secondes plus tôt :

- Mais non…Je…Enfin…Ce n’est rien…

Mais Jonathan était bel et bien réveillé. Il avait honte, et plus rien, sans doute, ne pourrait l’apaiser désormais. Alors Lucy n’insista pas, se laissant délicatement poser au sol, sans plus d’effort que si elle avait de plume, et le regarda sans rien dire s’enfermer dans la salle de bains, tandis qu’elle restait plantée là, bêtement, écarlate et échevelée elle aussi, hagarde, ne sachant que faire pour s’occuper les mains. Et elle s’attelait à ranger les vestiges du petit déjeuner, comme une automate, sans conviction, simplement pour ne pas rester plantée là, lorsque Jonathan sortit enfin. Il ne la regardait pas, et cette fois, Lucy était très loin de s’en amuser, ne trouvant plus le courage elle non plus d’affronter ce regard éthéré qui avait été à deux doigts de la posséder là, dans cette alcôve qui avait abrité leurs plus jolies heures. Elle le laissa récupérer son carnet sans rien dire, et hocha la tête docilement, lorsqu’il lui expliqua qu’il allait devoir monter. Lucy le suivrait sans doute quelques instants après, lorsqu’il se serait installé et aurait fait diversion auprès de ses fidèles.

- Je…D’accord…J’attends quelques minutes et…Je rejoins les autres…

Et elle ne le regardait toujours pas, baissant les yeux vers les si jolies bottines dont elle était chaussée, attendant que le large dos se tourne, ne souhaitant guère le retarder ou le troubler plus dans l’exercice de son office, ayant besoin, elle-même, de recouvrer quelque peu ses esprits, avant de rejoindre le troupeau de dévots dont elle restait l’ignominie, ce jour.


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Jonathan R. A. Williams
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MessageSujet: Re: Tous les matins du monde [Jonathan] Tous les matins du monde [Jonathan] Icon_minitimeLun 30 Sep - 21:05



Tous les matins du monde.

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Printemps 1892

Ce petit cocon en dessous des rues de Londres, ce petit cocon fait de pierres et de poussières, à la lumière ambiguë et à la douceur de vivre ; l’appartement secret et minuscule de Jonathan, c’était tout cela, et plus encore. Cette sensation étriquée de vivre dans une cave aménagée, une retraite, une garçonnière. N’importe qui aurait eu honte d’amener une femme en un pareil endroit. Mais lui ne voyait pas le mal dans ce nid douillet, loin des yeux de la société. Après tout, il était bien rangé, et suintait la bienfaisance et l’immobilisme d’une prière quotidienne. Sur le lit, la lapine blanche à oreilles tombantes dormait sous l’oreiller, ne souhaitant pas déranger les jeunes tourtereaux. Tout était incroyablement doux et calme, même les bruits de pas au-dessus d’eux, et les grincements des bancs, les éclats de voix et les bavardages, paraissaient étouffés et brumeux. Rien ne pouvait les voir, ils étaient en sécurité – dans toute la folie de leur passion absurde et pourtant si pure.

Bien sûr, ce n’était pas un lieu où ils pourraient élever des enfants si jamais cela venait à se faire… et cette pensée vint subitement rougir les chastes joues de Jonathan. N’allait-il pas beaucoup trop vite ? Ils venaient à peine de s’avouer enfin des sentiments qu’ils hurlaient intérieurement depuis des mois, et maintenant il voulait de suite l’épouser et avoir des enfants ? N’était-ce pas la frustration de son mariage passé qui parlait au travers de ces soudains désirs ? Jonathan ne voulait pas que seul le passé ne guide ses actions présents.

Mais à cette seconde, c’était bien une gêne commune qui les unissait dans un triste silence désuet. Tous deux refusaient de se jeter le moindre regard, maladroit dans l’expression de leurs désirs. Du moins, Jonathan l’était, et à présent se méprenait-il peut-être sur la timidité de sa douce. Il se souvenait d’un temps où dans cette même alcôve, la prostitué s’était dévêtue pour lui sans le moindre remord ni pudeur. L’espace d’une seconde, le pasteur avait vu la vérité sous les drapés, faite de chair et de frisson sous les fraîcheurs hivernales. Il n’était pas de ces hommes à courir le besoin primaire pour le simple plaisir oisif. Mais au fur et à mesure de leurs rencontres, de leurs soirées d’apprentissages, ils avaient fini par se connaître l’un l’autre et se faisant, Jonathan perdait doucement le voile de sa candeur naturelle afin de pouvoir s’offrir à l’amour de la jeune femme. Quant à elle, Lucy semblait connaître à présent une timidité immensément douce et pure, à l’image d’une fleur à peine éclos. Ne devrait-elle pourtant pas être la première ravie que Jonathan brise enfin son armure de mâle puceau pour enfin venir à ses pieds d’albâtre et baiser ses lèvres délicates ?

Le pasteur se trouvait en plein dans un doute pernicieux, lui qui n’avait jamais eu affaire aux affres de la sensibilité féminine dans toute sa splendeur. Ne venait-il pas de lui faire preuve d’un amour dévorant qui n’était visiblement pas le fait d’une profonde fatigue, comme la veille aurait pu le laisser supposer ? Mais la silhouette frêle et souple de Lucy se faisait si petite dans un coin de la pièce, comme d’une honte voilée dont elle n’osait exprimer les vers. Elle murmura qu’elle irait rejoindre le public dans peu de temps. Cette vision blessa le coeur de Jonathan qui ne pouvait partir ainsi, comme un voleur, après avoir ainsi ravi le sourire apaisé de la jeune femme. Aussi se rapprocha-t-il d’elle, et prit ses joues pour qu’enfin elle le regarde. Il lui offrit son plus beau sourire, ses joues encore rouges – comme à chaque fois qu’il y avait une telle proximité entre eux. Mais le pasteur ne pouvait supporter ne serait-ce que le fantôme de la tristesse chez elle ; il devait la protéger :

Tout va bien, ne vous en faites pas… … ( Il l’embrassa sur le front, là où des mèches de ses cheveux sauvages flirtaient avec son odeur : ) … je vous aime.

Jonathan soupira ses mots avec une infinie douceur, souhaitant par-dessus tout la rassurer. Il partit ensuite, sans se retourner, pour monter les étroits escaliers en colimaçon qui montaient jusque dans l’église.

Son arrivé fut largement acclamé, tandis que les sourires se partageaient avec grande joie. Il salua ses ouailles, ceux qui l’avaient toujours considéré comme un berger compatissant et généreux. Il était heureux de pouvoir prétendre à une telle renommée auprès d’eux. Pouvoir apporter du bien-être à des âmes en peine, un véritable nouveau mode de vie, basée sur l’amour de son prochain et non plus sur la peur des fautes et de l’enfer. Toutes ces notions, il en avait longuement parlé aux travers de ses sermons et continuait encore aujourd’hui, car il aimait le rappeler à ceux qui avaient la mémoire courte et aux nouveaux arrivants, ainsi qu’aux brebis de passage. Il fallait tous les aimer, sans exception. Le monde serait beaucoup plus beau si l’on vivait encore selon les préceptes des premières paroles, de la première bonté. Malheureusement, en bon protestant qu’il était, le pasteur ne pouvait que mépriser silencieusement les dérives de la richesse et du pouvoir que les catholiques avaient longtemps mis en place. En tant que croyant d’abord, puis en tant que ministre de culte, Jonathan voulait prolonger l’expérience de son innocence et de ses rêves, dans les esprits de ceux qu’il guidait vers la lumière. Le pasteur monta les quelques marches vers son humble autel éclairé, lumineux, brillant et sobre, par le soleil du matin perçant à travers les vitraux. Sa large silhouette s’imposa devant le meuble de pierre, tapissé d’une légère tenture rouge et entouré de bougies sur de haut piédestal. Tout résonnait du sacré dans ces quelques objets, disséminés à la manière d’un subtil décor de théâtre, où allait se jouer les paroles du Seigneur au travers de l’un de ses plus misérables et vertueux messagers. Jonathan s’éclaircit la voix et commença après avoir poser son carnet sur la pierre :

Mes biens chers frères, mes biens chères sœurs, nous voici réunis pour célébrer la gloire de notre Seigneur.  Sa bonté qui, aujourd’hui, nous permet d’être debout là, en cet instant, tout ensemble et de partager généreusement, les uns avec les autres, notre Foi. Fermez les yeux avec moi et ressentez… cet Amour qui vous entoure de cette bienveillance. C’est celle de notre Père à tous. Il vous remercie, et moi également, d’être présent en ce dimanche saint.

Il s’inclina modestement, le sourire rayonnant de ces quelques mots, où la lumière s’auréolait autour de sa blonde chevelure comme si un ange était descendu lui-même du ciel. Un ange quelque peu disgracieux certes, pataud et au visage grossièrement taillé, mais un ange quand même. Jonathan savait que la couleur de ses cheveux, la blancheur rosie de sa peau et le bleu de ses yeux aidait à attirer la sympathie :

Un jour, quelqu'un posa cette question à Jésus « Quel est le plus grand commandement ? Qu'est-ce qui est le plus important dans une vie? » Et Jésus répondit dans le chapitre 10 des paroles de Luc, versets 27 : « Tu aimeras le Seigneur, ton Dieu, de tout ton coeur, de toute ton âme, de toute ta force, et de toute ta pensée». C'est le premier et le plus grand des commandements. Puis dans le même verset, Jésus continue et dit : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même». Ainsi, la Bible nous commande de ressentir de la compassion envers nos semblables. J’irai même plus loin, en disant que c’est à travers l’Amour que vous ressentez pour votre prochain que vous aimerez au mieux Notre Seigneur. Car l’Autre est également création de Son Esprit, et qu’à travers l’Autre, c’est lui que vous aimez. A travers vous-même, c’est lui que vous aimez, car vous êtes également de sa main et que vous êtes tous nés merveilleux, car le Seigneur ne commet aucune erreur. Mais il nous teste, et crée pour nous des épreuves douloureuses qu’il revient à nous de surmonter afin de lui prouver notre dévotion. Pierre ne dit-il pas « Avant tout, ayez les uns pour les autres une ardente charité, car La Charité couvre une multitude de péchés » ? Si le Seigneur ne commet aucune erreur, c’est parce que l’erreur est humaine. Mais Il nous a donné le pouvoir de compassion, d’aimer et de chérir, afin de nous aider à laver nos péchés. Non pas en attendant patiemment Sa Grâce, mais en agissant de nous-même, et en offrant notre main à ceux dans le besoin.

Jonathan continua pendant plusieurs minutes, exalté par ses paroles, d’une voix dont tout le bégaiement et la timidité s’étaient échappés. Quand il parlait de sa Foi, il ressemblait à un enfant rempli de rêves et de courage. Il portait haut et fort ses convictions, faite de lumière et de douceur, de sa voix à l’accent aiguë. Arrivé à la fin de sa présentation, le pasteur avait envie de rajouter quelques phrases, d’une signification toute particulière pour lui. Mais il avait quelques appréhensions : comment cela allait être perçu, à la fois par son public et par la principale intéressée. Après quelques secondes de silence, il reprit :

Mes amis… j’ai une nouvelle importante à vous annoncer. L’Amour, sous toutes ses formes les plus honnêtes, doit être considéré comme un cadeau du ciel. J’ai rencontré l’Amour sur cette Terre. Une femme qui, je n’ai pas peur de l’avouer, a vécu dans l’erreur et dans la méconnaissance des bienfaits que pouvait lui apporter notre Seigneur. Mais cela reste une créature de sa conception, qui comme toute personne, mérite le pardon et le salut de son âme. Personne n’est damné pour l’éternité, et je veux que vous sachiez tous, sans exception, aux habitués de cette église comme aux nouvelles âmes… nous pouvons TOUS être sauvés, mais comme tout enfant a besoin d’un sourire pour l’aider à marcher, nous avons besoin d’une main tendue pour sortir des ténèbres. Une seule main peut sauver des âmes, une main pour accueillir, une main pour offrir. Ne soyons pas condescendant avec nos semblables, cessons de demander des efforts à ceux qui ne peuvent sortir la tête de l’eau, se débattant pour ne pas se noyer dans la tempête. Ne pointons pas du doigts le mendiant ou la prostituée, car c’est la société des Hommes qui les a façonné en martyrs, et non pas la justice de Dieu. Nous vivons dans un monde difficile, qui s’annonce de plus en plus sombres. Survivre est un combat de tous les instants, et c’est ensemble que nous parviendrons à franchir les épreuves, grâce à l’Amour que le Seigneur nous a offert… Amen.

Durant ce discours, les larmes aux yeux vinrent se glisser dans ses cils, rendant encore plus bleus ses yeux électriques. Toute l’émotion qu’il ressentait à ces mots, il les faisait renaître dans sa voix. Dans l’assemblé, on entendit des reniflements succincts ; mais tous ses visages étaient tournés vers Jonathan et ses paroles, jusqu’à ce que dans un silence émouvant, le pasteur baisse la tête et murmure :

Merci d’être venu.

Après un applaudissement que Jonathan accueillit modestement, il descendit de ses marches. Et alors vinrent vers lui de nombreux adeptes, qui le remercièrent longuement pour cet incroyable sermon. Patient et attentif, il les écouta, attendant avec impatience l’avis de sa tendre dulcinée.

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"Lune. Avant, que le jour ne vienne. ✻ Entends, rugir le coeur de la bête humaine. C'est la complainte de Quasimodo qui pleure, sa détresse folle, sa voix, par monts et par vaux s'envole, pour arriver jusqu'à toi. Lune, veille sur ce monde étrange qui mêle sa voix au chœur des anges."
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MessageSujet: Re: Tous les matins du monde [Jonathan] Tous les matins du monde [Jonathan] Icon_minitimeLun 14 Oct - 14:55



Tous les matins du monde

« City of London »

Printemps 1892

La magie était rompue. Les braises de cette fièvre éphémère, qui avait soudain consumé la belle contenance à laquelle se contraignaient ces deux êtres depuis trop longtemps, soudain s’envolait, pour un retour brutal à une réalité crue, qui laissait entrevoir la brèche au creux de laquelle ils avaient été à deux doigts de s’engouffrer.  Le visage échevelé de Lucy restait baissé vers ses les souliers trop jolis que Jonathan lui avait offerts, les joues rosies par cette honte étrange qu’elle se découvrait, cette pudeur inconcevable d’avoir gémi sous les caresses d’un homme dont elle ne paraissait plus pouvoir supporter le regard, à présent qu’elle avait tremblé dans ses larges bras. C’était inconnu comme sentiment, et étrangement paradoxal, de ne plus oser approcher celui qui l’avait serré contre lui au point de la briser, et qui avait scellé sur ses lèvres ce baiser profond dans lequel elle avait donné bien plus que lors du plus vil ébat imposé par n’importe lequel de ses clients. Lui non plus ne la regardait pas, ce pasteur trop chaste, sans doute rongé de la honte d’avoir cédé au désir primal qui dévorait ses entrailles depuis si longtemps, et tous deux semblaient deux pauvres hères déboussolés, plantés ainsi chacun à leur coin de la pièce sombre, le nez baissés vers l’asphalte et la pointe de leurs chaussures, pour ne pas risquer de croiser leurs regards mortifiés par cette fougue qui leur avait fait oublier toute cette belle réserve que leur imposait la bienséance, la morale et les codes sociétaux.

Ils n’avaient été que sur le point de s’aimer, après tout. Tout semblait si simple sur le papier. Deux êtres qui se consumaient d’amour et qui trouvaient enfin là l’exutoire à ces émotions écumantes qui menaçaient chaque seconde de déborder. Mais tous ces petits riens étaient là, embûches semblant insurmontables à cette passion déchirante qu’aucun ne semblait oser confier à l’autre, ces petits riens qui faisaient tout et les contraignaient à la souffrance mutique d’un désir qui se devait de rester inassouvi. Lucy gardait la tête baissée, finalement vaincue face à ce regard d’azur céleste qui lui faisait ployer la nuque, elle qui avait lu sans sourciller les plus sombres desseins dans des centaines de regards. Aussi elle ne vit pas même la haute silhouette s’approcher, et dut réprimer un sursaut lorsque les larges paumes se posèrent sur ses joues brûlantes encore, la forçant avec une poigne délicate à lever son visage vers lui. La fille de joie obéit sans manifester une once de résistance, malgré cette pudeur étrange qui la faisait soudain trembler comme une feuille devant ce grand pasteur chaste qui lui avait, l’espace de quelques minutes, montré l’étendue du plaisir brutal qu’il s’acharnait à vouloir réprimer. Il souriait. C’était ce même sourire d’ange rédempteur qui faisait d’ordinaire trembler Lucy d’émoi, mais ses joues rosies et son regard encore troublé du désir fou qui l’avait assailli trahissaient cette agitation qui devaient encore brûler ses veines et son âme qui semblait d’ordinaire si loin des embarras du commun des mortels.

Jamais un homme n’avait cherché à rassurer Lucy. C’était doux et étrange comme sensation, de ne pas se sentir menacée face à une haute stature masculine, de ne pas s’effrayer de ces bras qui auraient pu la briser sans effort aucun, de sentir ses craintes s’étioler devant la bienveillance de ce regard protecteur avec lequel il la couvait, du haut de sa carrure immense, elle qui se sentait soudain encore plus petite face à lui. Et le baiser qu’il posa sur son front blanc était chaste, à présent que la fièvre était rompue, et que l’accalmie était souveraine entre ces deux âmes qu’une tempête éphémère semblait avoir bousculé, laissant planer la désolation un peu morne d’un désir inassouvi. Les trois mots tombèrent. Et il semblait soudain à Lucy que le cœur lui tombait dans la poitrine, soudain de pierre, tandis qu’elle les larges paumes la contraignaient toujours à l’admiration qu’elle vouait à ce visage auréolé de cheveux blonds, qu’elle peinait tant à soutenir à présent qu’elle l’avait vu déformé par ce désir qui était commun à tous les hommes, au fond. Il l’aimait donc. Et la mélodie de ces trois mots résonnait, avec la clarté lumineuse d’une évidence, au creux de l’âme de Lucy. Elle l’aimait, elle aussi. Bien sûr qu’elle l’aimait. Pourquoi trembler comme une feuille ainsi à la simple idée de retrouver son corps frêle aguerri aux pires sévices au creux des bras tendres d’un pasteur chaste et vierge ? Pourquoi se découvrir cette pudeur étrange qui lui rendait insoutenable ce regard d’azur clair dont la bienveillance la désarmait et la faisait chuter, fragile, vaincue enfin, de ce piédestal d’apathie dont il avait brisé le socle par ce même sourire angélique qu’il lui offrait là, en lui avouant son amour ? Pourquoi enfin, cette Lucy résignée à errer sans fin dans les tréfonds de ces ruelles sombres, jusqu’à la salvation d’y laisser un jour son corps usé agonisant ces pavés miteux, tremblait-elle soudain à la simple évocation d’une existence sans jamais plus croiser ce regard, cette haute stature au sourire d’ange timide, auréolé de ces cheveux blonds à faire pâlir le soleil ? C’était donc cela, aimer ? Elle l’aimait donc, et c’était fabuleux de se le révéler enfin, comme un voile obscur au creux duquel on se débat et que l’on déchire enfin, pour se laisser noyer par la lumière douce et aveuglante de son éclat. La voix de Lucy se brisait soudain sous l’émoi de la révélation, quand elle-même semblait flotter, les brumes qui appesantissaient les méandres de son cerveau rendant la scène presque irréelle, tandis que de ses petites mains roides, elle se saisissait des larges paumes qui encerclaient toujours ses joues, et qu’elle bredouillait d’une voix faible :

- Oh…Rév…Jonathan…Je…Je vous aime aussi.

De nouveau le nez de Lucy se baissait vers la pointe des plus belles chaussures que ses pieds n’aient jamais portées, tandis que les larges mains glissaient doucement, brisant l’étreinte délicate et que le berger, fidèle à son devoir, sacrifiait la magie de leur instant de fièvre à ses brebis qui attendaient, dociles, la lecture de son message divin. La fille de joie le laissa partir, restant plantée là, seule au beau milieu de la tempête d’émotions qui déferlaient en son corps trop frêle, tandis qu’elle obéissait docilement aux directives du pasteur, qui l’avait invitée à rejoindre le public après quelques minutes. En réalité elle ne sut pas trop combien de temps elle resta ici, immobile et stupéfaite, la pendule accrochée au mur en face d’elle ne lui étant d’aucun secours, ne sachant pas lire l’heure, mais lorsqu’enfin elle se décida à gravir le petit escalier, ses jambes s’entrechoquaient d’émoi sous le satin de cette robe noire qui la faisait ressembler à une dame et lorsqu’elle se fondit dans le public, humble, discrète, elle n’avait pas oublié de recouvrir sa chevelure trop flamboyante de ce petit châle de dentelle noire qui allait avec la tenue. Ainsi, peut-être, ne risquait-elle pas d’être reconnue.

Jonathan était là. Debout sur l’autel, sa grande stature vêtue de noire semblait dominer la foule de pêcheurs venue se repentir aux pieds du message divin que la lumière salvatrice de sa parole allait apporter à leurs âmes. Alors, lentement, de cet air paisible d’ange préoccupé par les cieux, Jonathan parla. Lucy tressaillit. Sa voix était claire et forte, ne se déparant pas pourtant de la douceur qu’il mettait dans chacune de ses intentions où de ses gestes, toujours ponctuée de cet accent qui ajoutait ce charme inexplicable à son message. Le pasteur parlait d’amour. Il n’était qu’amour. Amour du divin, de son prochain, des nantis et des pêcheurs, qu’il prônait dans le début de son sermon dominical, et quand il s’inclina devant son public, sa chevelure faisait pâlir la lumière qui l’auréolait, la nuque ployée avec l’humilité du serviteur divin qu’il était ce matin, aux douces lueurs du jour qui se levait paisiblement sur Whitechapel. Et jamais Lucy ne l’avait trouvé aussi beau qu’à cet instant, ployé sous la lumière divine qui glorifiait sa haute stature, la blancheur de ses traits apaisés par la candeur qu’il mettait dans sa foi, la lueur céleste dans ses yeux ayant retrouvé son calme béat habituel, soudain délesté de ces souffrances et de ces désirs de chair qui semblaient envolés, soudain, sous le voile léger du message divin qu’il se faisait un devoir de transmettre à ses fidèles.

Jamais Lucy n’avait entendu pareil sermon. Elle ne comprenait pas tout, ne saisissant pas la complexité de certains mots ou de certaines références bibliques, là où son manque d’éducation religieuse avait laissé des lacunes certaines. Mais elle saisissait l’essentiel du message, et c’était l’amour toujours, l’amour que commandait Dieu, l’amour désintéressé, entier et universel, celui qui pouvait faire battre tous les cœurs à l’unisson, celui qui pouvait lier d’une passion et d’une fougue absolues un pasteur vierge et divorcé et une prostituée battant le sombre pavé de Whitechapel à chaque tombée du jour. Il ne semblait même pas à Lucy que c’était Jonathan qui parlait. Son Jonathan avait soudain la voix bégayante d’émoi, d’hésitations et d’une timidité dont elle se gaussait parfois avec douceur. Son Jonathan ne semblait assuré de rien, ses joues mangées de sa belle barbe blonde rougissant à chacune de ses évocations ou de ses propositions, son regard se troublant chaque fois que Lucy le frôlait de sa main blanche. Il y’avait là un homme assuré, céleste et fort de ses convictions, qu’il clamait avec une passion énamourée et communicative, et c’était tellement beau à regarder que la fille de joie s’y noyait, oubliant le temps et l’espace, n’ayant plus d’yeux que pour ce cher ange qu’elle avait enfin compris aimer.

Vint ensuite la seconde partie du sermon. Jonathan lui déclarait son amour, ici, devant la masse de ses fidèles amoncelés aujourd’hui pour écouter son message, tandis qu’elle, en anonyme, recevait la force de l’aveu public de cette affection avec un émoi qui l’estomaquait, et auquel elle ne s’attendait pas. Il parlait d’elle sans la nommer, la protégeant encore de la foule, et c’était si délicat, si grandiose et si magnifique que toutes les solides murailles que Lucy avait édifiées en tant d’années de misère s’effondrèrent soudain sous cette déclaration sublime qui semblait la briser toute entière, debout et si frêle dans la robe noire qu’il lui avait offert pour l’occasion. Lucy devint écarlate et baissa le nez, tandis que d’un coin de son châle elle essuyait une larme qui coulait d’un de ses yeux pour rouler sur sa joue et retomber sur son corsage d’un noir d’encre. La vieille femme qui se trouvait à ses côtés ne parut pas trouver cet émoi suspect, même elle lui adressa un sourire bienveillant, croyant sans doute que la beauté du sermon lui avait fait verser ces larmes, ce en quoi elle n’avait pas totalement tort. Et il parachevait là le plus merveilleux sermon dominical auquel la pauvre Lucy ait eu l’occasion d’assister, et qui était le plus sublime des cadeaux, dédié à la misérable petite personne qu’elle était et qui méritait si peu de tels égards.

L’ovation ne tarda pas, en direction de Jonathan qui était redevenu l’humble timide qui rosissait sous les applaudissements nourris, tandis que l’on se pressait autour de lui, et que Lucy ne voulait pas l’approcher, se contentant de suivre de loin ces félicitations chaleureuses dont on l’abreuvait, et à laquelle elle ne pouvait pas participer sans prendre le risque de se trahir. Alors elle s’adossa docilement à un pilier, lui lançant un regard encore brumeux des larmes que son sermon lui avait extirpées, avant que l’idée de redescendre au creux de l’alcôve qui avait bercé les prémices de leur amour ne lui effleure l’esprit. Aussi, tandis que Jonathan leva discrètement son regard vers elle, Lucy se contenta de lui lancer un petit sourire timide et entendu, avant de profiter de la cohue qui se faisait près de son pasteur pour se glisser vers le petit escalier qui la ramenait au silence de cloitre de la petite cave.

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Jonathan R. A. Williams
Jonathan R. A. Williams

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Je n'aime pas me décrire...mais on me dit quelqu'un de gentil, tolérant envers beaucoup de choses; et il est vrai que le Seigneur m'aide à voir le bien dans le cœur de tous. Cependant, cette même capacité me rends aux yeux des gens très fanatique et naïf. Je n'avais jamais vu les choses sous cette angle, mais il faut croire que les gens ne voient en moi qu'un pasteur de pacotille. S'il y a une facette de moi que j'apprécie particulièrement, c'est le fait que je sois quelqu'un de très romantique ! Même si tout le monde préfère dire que je suis quelqu'un de niais...mais ne croyez pas que je sois stupide, car il m'arrive d'être très fier et impulsif. Je ne suis pas très courageux, mais je ferai toujours de mon mieux pour protéger les gens que j'aime, comme mon petit frère. J'ai aussi une profonde attirance pour les rousses. On me surnomme Quasimodo à cause de mon apparence quelque peu trapu -et certes poilu bien que blond, par opposition à la magnificence de mon frère.
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MessageSujet: Re: Tous les matins du monde [Jonathan] Tous les matins du monde [Jonathan] Icon_minitimeSam 2 Nov - 19:00



Tous les matins du monde.

« City of London »

Printemps 1892

Prononcer un sermon était toujours une expérience incroyable, presque transcendantale pour le coeur de Jonathan qui se sentait alors aux portes d’un nouveau voyage. Un chemin se créait, de lui aux autres, ces âmes prêt à accueillir le message d’Amour en eux pour mieux l’étendre au reste de l’Humanité. Mais il était conscient que rester pleins de bontés envers son prochain était difficile ; ainsi la vie rendait nos jours parfois si dures et éreintants qu’il faut une force inestimable de s’élever plus haut que les aigreurs et ainsi permettre à son sourire d’apaiser les peines de son prochain. Ainsi ce dernier ressentira votre force et voudra pour offrir ce même plaisir : ce n’est pas censé être quelque chose d’unilatéral. Ce n’est pas à la portée d’un être humain que d’être martyr pour le bien être des autres. Ainsi, c’est un voyage certes, mais également un aller-retour qui se forge entre deux individus unis par leur bienveillance. C’était en tout cas les idées que le pasteur de Saint-Mary Matfelon essayait de passer, chaque dimanche, à ses ouailles nouvelles et anciennes. Jonathan espérait que chaque semaines, il parvienne à récupérer un peu plus d’âmes sur le chemin de la lumière. A faire, à sa petite échelle, de la capitale un monde meilleur.

Un homme approchait de lui après son sermons et lui demandait expressément quoi faire en cas d’agression, qu’il se refusait à tendre la joue comme un bon chrétien – quand bien même il était du genre à donner à des œuvres de charités et de laisser une pièce dans le chapeau des mendiants en allant au travail. Il s’était difficilement frayé un chemin au milieu de toutes les bonnes femmes un peu ridées qui s’évertuaient à lui faire passer un interrogatoire sur son dernier paragraphe. Des questions auxquelles Jonathan se refusait à répondre en détail, commençant à bredouiller des excuses peu inspirées en rougissant comme une fraise. Mais à l’approche de l’homme, le pasteur avait alors posé sa main sur son épaule et lui répondit, reprenant une voix stable : « Mon ami, il faut sourire à celui qui peut vous sourire, mais à celui qui vous veut du mal, il faut se protéger en conséquences : mais ne pas en faire trop. Tentez de réguler la violence, car l’histoire nous a prouvé qu’elle n’était malheureusement pas la solution. Je dis malheureusement car le monde entier l’utilise encore malgré son inefficacité. C’est pour cela que la Bible nous indique de tendre l’autre joue, afin de stopper l’escalade de la violence. J’en ferai un sermon à ce sujet si vous le souhaitez la semaine prochaine ; c’est en effet une question très intéressante et une sombre facette de l’idée de compassion. En attendant que j’y réfléchisse davantage, Bible en tête, je vous conseillerai d’éviter tant que possible la violence, et de rester semblable à un bouclier face à la tempête. » Jonathan eut un grand sourire, que lui rendit l’homme après avoir acquiescer à ses dires.

Le pasteur était fier de pouvoir aider tant que possible ses brebis égarées. La société, se targuant un peu plus chaque jour d’un fier laïcisme porté par les intellectuels du pays, oubliait que l’être humain n’était pas fait pour être abandonné à lui-même. C’était un animal familial, qui ne se remet jamais vraiment de la mort de ses parents. Ainsi, on a très tôt appris à l’être humain d’aimer une divinité comme son parent le plus proche, celui qui ne mourra jamais vraiment et qui restera là quoiqu’il arrive. Dieu reste au-dessus de votre épaule tant que vous le respectez, ainsi le verset « tu honoreras ton père comme ta mère » prend un toute autre couleur. Jonathan en savait quelque chose ; il détestait ses parents.

Son regard s’éleva dans la masse de fidèles qui se pressaient aussi bien en direction de la sortie qu’autour de lui. Il voulait voir où se trouvait Lucy : avait-elle vu son sermon jusqu’à la fin, l’avait-elle apprécier, l’avait-elle compris ? Tout autant de questions qui pendaient à ses lèvres. Ce fut un soulagement quand il la vit enfin, adossé à un des piliers de l’église, un tendre sourire sur son visage. Ses grands yeux étaient plongés sur lui, humide de ce délicat voile qu’ont les larmes. Jonathan sut alors, sans un mot, dans ce simple échange de regard et de sourire, qu’elle avait comprit. Et cette constatation l’envahit d’une immense chaleur, pareille au bonheur, pareil à l’anxiété, qui roule et dévaste le monde qui l’entourait pour ne plus voir qu’elle, disparaissant dans la foule en direction de leur petit coin secret.

Jonathan voulut la rejoindre aussitôt, mais il ne pouvait pas. Il était retenu par ses prérogatives divines, celles qui le retenaient dans le monde des humains par des filaments faites de voix et de supplications. Le pasteur s’occupa de chacune des vieilles femmes qui étaient venues le remercier de son sermon, chacun de leurs sourires lui faisaient également plaisir. Il ébouriffa les cheveux de quelques enfants, bien souvent traînés par leurs jeunes mères qui tenaient à ce que leurs descendances aient une solide éducation religieuse. Par chance, Jonathan avait une bonne bouille ; il ne ressemblait pas à un prédateur ni à un vieillard sec et grincheux. Il pouvait lui-même ressembler à un grand enfant, ainsi les enfants ne posaient aucune résistance à ses enseignements, et l’appréciaient même grandement. Pendant plusieurs minutes Jonathan à genoux devant eux s’intéressa à leurs différents retours quant à son sermon. Souvent l’avis des plus jeunes est bien plus intéressant que les éternelles hochements de tête des plus âgés. L’une des filles déclara qu’elle était certaine que l’amoureuse de Jonathan devait être une ange tout de blanc vêtue, jusqu’à ses cheveux qui devaient probablement être très lumineux. Face à sa tendre naïveté, le pasteur se pencha à son oreille et lui murmura : « Elle est rousse. », et devant cette confession, la petite fille sautilla et retourna voir son grand-père. Jonathan avait l’habitude d’ainsi échanger avec ses fidèles jusqu’au moins à l’heure du repas. Mais aujourd’hui était particulier, et il ne souhaitait pas faire attendre Lucy pendant encore trois heures. Malheureusement, le reste des consultations prit son temps ; le pasteur resta ainsi à l’écoute pendant au moins une heure suivante.

Quand il fut enfin libéré des louanges et des conseils, car les mamies ne se dérangeaient jamais pour rajouter leurs petits grains de sel dans ses sermons : « Ici, vous auriez pu nous faire chanter un petit ave maria à cet instant là, cela aurait été bien. » alors Jonathan souriait poliment en déclarant qu’il y songerait pour la première fois. Chanter était un bon moyen d’unir littéralement toutes les âmes sur la même note. Il nous fait alors nous sentir plus grand, appartenant à un groupe, une communauté soudée et aimante. Cela aurait effectivement été de bon ton pour ce sermon, mais il n’y avait pas pensé. Obsédé par sa future déclaration publique d’amour, il avait été négligeant. Ce fut avec un grand soulagement qu’il put enfin descendre dans ses quartiers, déclarant qu’il avait besoin de boire un peu après avoir autant parlé. L’excuse fonctionna et Jonathan entra dans la pièce principale en poussant un profond soupir. Le rose sur ses joues étaient revenus alors qu’il se grattait l’arrière de la tête en souriant :

Excusez-moi d’avoir mis autant de temps…

C’était la première fois qu’elle assistait à un de ses sermons, il aurait du la prévenir qu’il était ensuite très sollicité et ne pouvait donc pas retourner tout de suite auprès d’elle. Mais cette situation ressemblait également très fortement à un mari qui revenait du travail matinal pour déjeuner avec sa femme ; et cette idée le fit rougir un peu plus, son estomac dévoré par ces fameux petits papillons dont on parle tant. Il y eut un silence et Jonathan s’empressa de le combler :

J’espère que… le sermon t’a plu… j’ai beaucoup travaillé dessus, et en vérité, je dois avouer que la dernière partie était un peu… totalement improvisé. On peut dire qu’elle m’a été… inspiré par le sommeil.

Il rit doucement, assumant à demi-mots que leur baiser de la veille lui avait murmuré ces sentences d’amour comme un ange souffle des idées de grandeur à un artiste. L’aurait-il ainsi déclamé s’ils ne s’étaient pas laissé tuer par la fatigue, jusqu’à l’effondrement de toutes les misérables barrières de leurs esprits ? Peut-être se serait-il arrêté à l’ovation de l’Amour comme notion divine. Cela aurait-il suffit ? Jonathan y réfléchissait vaguement, avant de bien vite s’arrêter : quel importance d’imaginer ce qui aurait pu être, vu que cela n’avait pas été. C’était l’un de ses commandements principaux. La frustration que l’on ressentait à penser aux présents parallèles ne valait pas la peine d’être vécue. Il ne voulait vivre que dans cet instant présent, celui qui était bien là et qu’il respirait à ses côtés. Avec un amour inconditionnel, Jonathan plongea son regard sur toute la silhouette et le visage de Lucy, l’admirant de bout en pied. La finesse de son corps gracile, délicatement souligné par la robe aux tissus sombres, épousant sa maigreur à la perfection. Ses cheveux remontées au-dessus de sa tête, ces mèches sauvages qui ne pouvaient être maîtrisés, la merveilleuse brûlure de ses tons rougeâtres honteusement cachés par ce voile de dentelle.

Jonathan n’aimait pas qu’elle cache ainsi sa splendide chevelure d’un roux pour lequel il se serait damné ; il n’avait plus peur de l’avouer : c’était l’une des raisons pour lesquelles il s’était intéressé à elle au premier lieu. Le pasteur avait été hypnotisé par cette couleur vive qu’il avait de suite désiré entre ses doigts. A cet instant, il s’approcha d’elle et fit glisser le doux châle sur sa tête, jusqu’à le laisser tomber sur le lit. Bien évidemment, Jonathan ne pouvait les laisser aller à un épanchement trop bouillant comme ce matin : il avait encore du travail. Aussi caressa-t-il tout pudiquement ses cheveux rêches et cassés, un tendre sourire aux lèvres, pour finalement embrasser le sommet de sa tête. Il ne voulut pas lui dire qu’elle était beaucoup plus belle ainsi, ou qu’il l’a préféré égoïstement ainsi : il avait peur qu’elle ne se sentit coupable de lui déplaire. Après tout, c’était peut-être mieux ainsi : il n’y avait plus que lui qui pouvait profiter de cette fraîche couleur presque violente, déchirant la rétine de son éclat roux. Son côté dangereusement possessif ne s’était pas apaisé par leur amour avoué – bien au contraire.

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