A l’aube des jours nouveaux - Felix



 

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A l’aube des jours nouveaux - Felix

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Lucy E. Wood
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MessageSujet: A l’aube des jours nouveaux - Felix  A l’aube des jours nouveaux - Felix Icon_minitimeLun 2 Mar - 16:46



A l’aube des jours nouveaux

« Parvis de l’Eglise Ste Mary Matfelon, Whitechapel »

Automne 1892

C’était étrange, de découvrir Whitechapel en plein jour. Lucy plissa les paupières, éblouie par un soleil terne, falot presque, mais dont la lueur chétive suffisait à blesser le regard de la créature de la nuit qui s’aventurait dans les faubourgs de Londres en pleine matinée, sa chevelure flamboyante dissimulée avec prudence sous le sempiternel châle de laine noire qu’elle ne quittait plus. Le parvis de l’église était calme, et une sérénité se dégageait de la petite place proprette, baignée par la douce lueur d’un pâle soleil d’automne. Tout semblait irréel, des enseignes colorées qui pendaient au-dessus des estaminets aux rires clairs des enfants qui passaient par là et au bruissement des jupes de ces femmes qui erraient de l’air paisible que la lueur de jour conférait aux promenades. Il semblait à Lucy qu’elle se réveillait d’un cauchemar très long et très pénible, où tout n’avait été que contemplation morne d’un monde voilé par une sempiternelle nuit sépulcrale, et que l’aube se levait soudain sur l’angoisse de ce long rêve qui avait eu des affreuses allures d’éternité. Aujourd’hui ce n’était plus des ombres éthérées qui poursuivaient inlassablement ses nuits tourmentées par l’horreur du crime. Il y’avait des couleurs partout, et le ciel était bleu, et la fille de joie se surprenait à le trouver beau, ce quartier infâme qui avait abrité sa misère honteuse, parce qu’enfin elle en voyait les lueurs de vie qui y pullulaient, en ces familles joyeuses qui se rendaient au marché, en ce vendeur de lait qui frappait gaiement aux portes, en ce petit garçon qui vendait des journaux en criant à tue-tête.

Il y’avait pourtant un paradoxe étrange à cette chaleur qu’insufflait à Lucy l’animation du quartier de sa déchéance en plein jour. La jeune rousse désabusée et un peu lasse se sentait un peu intruse, comme de trop, ajout fallacieux à un tableau bucolique et charmant que sa présence sombre et ostentatoire venait injurier. Pourrait-elle jamais rayer cette décennie de turpitude et de vices, qui l’avait abaissée plus bas que la fange des caniveaux que ces dames et ces enfants foulaient de leurs pas vertueux, tandis qu’elle se sentait abominablement illégitime, dans son rôle de passante lambda et incognito, elle qui peut-être avait levé ses jupes de toile rapiécées pour les maris de ces femmes qui passaient sans la voir, ou lui souriant comme si elle était l’une des leurs ?

Y’aurait-il un jour une salvation réelle, le pardon inconditionnel de fautes qui n’avaient été dictées que par la survie, et qu’elle expiait déjà ? Pourtant le pardon elle l’avait obtenu, et peut-être du meilleur des hommes que la fange de Whitechapel abritait en son sein. De quel droit les autres brebis ne lui pardonneraient-ils pas, quand Jonathan l’acceptait, elle et l’ignominie répétée de ses fautes qu’elle ne lui avait pas nié ? Mais peut-être était-là le nœud du problème. Peut-être Jonathan lui pardonnait-il, là où les autres continueraient de lui cracher au visage, parce qu’il était meilleur qu’eux, et parce que lui seul avait la grandeur d’âme nécessaire à un tel pardon, quand les autres préféreront s’avilir encore dans l’injure d’un repentir auxquels ils ne croiront pas, et continueront de la traiter comme la créature impie qu’elle ne cessera jamais d’être, à leurs yeux.

C’était donc un mélange doux-amer de morosité et de joie qui s’insufflait en l’âme de Lucy, éblouie de soleil et de vie, se sentant étrangement trop voyante, comme une proie facile dans cette robe verte qu’elle n’avait vu que pâlie par l’obscurité de la nuit épaisse, qui, sur Whitechapel, avait des allures de chape de plomb. La jeune rousse et ses bases élémentaires de couture avaient sauvé la robe ternie par les ans, rapiécée par la brutalité de l’agresseur des mains duquel Jonathan l’avait arrachée, ne pouvant se permettre de parader tous les jours dans cette robe noire sublime mais qui lui donnait au quotidien des airs de veuve éplorée. Et puis, c’était la préférée de Jonathan, qui avait consenti non sans une angoisse mal dissimulée à la laisser aller au marché en son absence, toujours maladivement inquiet du sort éventuel qui attendrait l’ancienne prostituée si elle mettait un pas dehors sans lui. Alors elle avait souri, lui avait promis un matefaim aux pommes et des biscuits aux amandes, attendrie et un peu peinée de ce que le tendre pasteur se fasse tant de souci de la créature infâme qu’elle était. Elle l’avait laissée partir non sans une certaine inquiétude elle aussi, infondée pourtant, dans une sorte d’angoisse indicible, instinctive, non exempte d’une jalousie certaine et mal contenue pour cet appartement conjugal dans lequel il se rendait, dans le but de récupérer quelques affaires. Et celle qui avait subsisté sans le moindre élan de tendresse et d’affection pendant presque dix ans avait blotti ses membres frêles et impies contre la chaleur du corps du grand Révérend Williams, qui exhalait toujours cette sublime odeur de lavande qui la faisait vaciller, comme pour se donner le courage de s’arracher à lui avant qu’il ne retourne, seul, dans le vide effroyable de cet appartement qui avait vu naître et mourir l’affection avortée de son mariage déchu.

Il semblait lui aussi être parti à reculons, la séparation d’une heure leur paraissant un arrachement terrible, se présageant dans les tréfonds de leurs angoisses respectives l’abominable alternative de ne pas se retrouver. Elle avait regardé l’auréole de cheveux blonds irradier la lueur divine sur son passage, avec au fond du cœur cette tristesse sourde de voir l’immense carrure s’éloigner d’elle, fut-ce pour une heure, fut-ce par obligation. Et elle-même se sentait étrangement intruse et démunie, postée sur le parvis de son église sans lui et son bras tendre sur lequel elle posait sa main blanche quand il était là. Son regard d’azur qui, enfin, s’était accoutumé de la faible lueur du jour, se posa avec un certain dépit sur sa main droite, dont les doigts agrippaient l’anse d’un panier en osier qu’elle avait déniché au fond de la cave de l’église, et que Jonathan n’avait sans doute pas utilisé depuis des lustres.

Elle semblait avoir perdu toute méfiance, Lucy. Cette prudence qui frisait la paranoïa, et qui sans nul doute l’avait maintenue en vie s’étiolait sous la lueur aveuglante de cette vie nouvelle, de la vague déferlante de cet amour dévorant qu’elle avait regardé chez les autres de haut, comme un être supérieur, immunisé, qui contemple des malades heureux et fiévreux de s’être infectés. Aujourd’hui Lucy était peut-être la plus fiévreuse de toutes les malades, et aujourd’hui elle avait l’esprit si délicieusement tourmenté dans les affres de son adoration pour l’angélique pasteur aux épaules larges qu’elle ne fut ralentie que par l’obstacle qu’elle rencontra sur son passage, et dans lequel elle fonça aveuglément.

- Pardonnez-moi, Monsieur…

Prononcé avec empressement et une panique certaine, effrayée par l’éventualité d’avoir pu provoquer le courroux de celui qu’elle avait percuté dans sa distraction, Lucy leva les yeux, et parut soudain ébahie. Elle le connaissait cet homme qui prenait le chemin de l’église, et ne l’aurait oublié sous aucun prétexte. La première fois qu’elle l’avait rencontrée, la jeune rousse affolée et éperdue s’était montrée proprement désagréable avec l’homme aux abords taciturne et timide et qui, pourtant, n’avait pas hésité à délier les cordons de sa bourse pour qu’elle et sa sauveuse puisse bénéficier des bons soins de l’hôpital Saint Bartholomew’s ; établissement au sein duquel l’humeur massacrante de Lucy ne s’était guère améliorée face au médecin dont la répartie aigre n’avait pas empêché la gratuité des soins, qui avait insufflé en la prostituée une vague déferlante de gratitude qu’elle n’avait honteusement pas su exprimer. La présence de cet homme lui rappelait ce remord de n’avoir pas su remercier le médecin à la hauteur de la reconnaissance qu’avait ressenti celle à qui l’on n’avait jamais rien offert. Ce désintérêt l’avait ému plus que son esprit troublé et son âme farouche n’avaient su le dire, et ce qui la bouleversait plus encore dans l’apparition de cet homme brun et peu bavard avec lequel elle venait d’entrer en collision était leur deuxième rencontre au Cimetière de Highgate, qui lui rappelait des souvenirs glaçants.

Comment aurait-elle pu l’oublier, cette soirée terrible, où elle s’était découvert ce sentiment d’une violence rare qui lui avait donné le vertige, ce sentiment effrayant qu’elle avait repoussé de toute la force de sa misanthropie et de sa solitude pendant tant d’années, cette peur d’avoir à subir l’insurmontable perte de quelqu’un ? Peut-être était-ce ce soir là qu’elle s’était réellement aperçue qu’elle aimait Jonathan. Lorsqu’il avait voilé son regard d’azur clair d’un linceul sombre et résigné, et qu’il lui avait tourné le dos d’un air décidé. Il s’en était fallu de peu que la solide Lucy ne tourne de l’œil, à l’idée que Jonathan ne reviendrait peut-être pas, avec au cœur la certitude que la perte de son centre de gravité ne la fasse irrémédiablement choir dans les abîmes d’un désespoir inéluctable et sans fin. Jonathan était revenu et elle ne l’en avait que plus aimé, dans la terreur qu’elle avait eu de devoir pleurer son souvenir, et elle souvenait de la délicatesse de son immense carrure, lorsqu’il avait pris son ami agonisant entre ses bras, et que Lucy avait détourné les yeux avec pudeur, persuadée que le timide homme brun allait mourir là, au fond de ce cimetière, dans les bras du tendre Révérend.

- Oh…Vous venez voir Jonathan ? Je regardais pas, pardon encore ! Il m’a dit que vous étiez sorti d’affaire, j’étais soulagée, votre blessure était terrible ! Mais, oh, il est pas là…Il est sorti…Vous voulez entrer l’attendre ? Je vous ferais du thé...

Rarement si volubile, Lucy parlait un peu pour masquer l’embarras, parce qu’elle était vraiment soulagée que Jonathan n’ait pas eu à pleurer la perte de son ami, parce que toujours le sentiment de honte, tenace, lui tiraillait le cœur à l’idée qu’elle s’était montrée si ingrate avec quelqu’un qui avait fait preuve d’une telle générosité. Baissant un moment le regard, gênée, la mutique Lucy qui n’avait déjà que trop parlé s’éclaircit pourtant la voix, avant d’enfin saisir l’opportunité qui lui était offerte de montrer sa gratitude :

- Au fait, vous savez…Pour la dernière fois…Ben, je voulais vous dire merci parce que…C’était vraiment très gentil, de nous avoir prêté cet argent…Et vous savez, je m’excuse aussi, parce que c’est pas mon habitude d’être comme ça, mais, on venait de se faire agresser alors bon…Enfin…J’espère juste que vous m’en voulez pas…

Si mieux valait tard que jamais, Lucy pourtant avait la ferme impression d’être une sombre idiote, à s’excuser ainsi pour des faits qui étaient si lointains que l’homme, sans nul doute, les avait déjà oubliés, ces quelques livres qui ne lui manquait pas et le visage ensanglanté de la putain rousse qui l’avait si mal remercié. Mais cela restait important pour quelqu’un pour qui on avait toujours fait si peu, que la moindre marque de générosité se devait, à ses yeux, d’être récompensée à hauteur de sa rareté. Levant les yeux, Lucy osa un sourire encourageant, sachant l’ami de Jonathan plutôt timide et réservé, comme pour tenter de le mettre à l’aise, bien qu’elle ne sache fichtrement pas comment s’y prendre, autrement que par des moyens dont elle n’avait que trop usé, et qui étaient restés derrière elle, dans l’ombre d’une misère et d’une fange qu’elle ne voulait plus regarder.

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Felix J. Adler
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MessageSujet: Re: A l’aube des jours nouveaux - Felix  A l’aube des jours nouveaux - Felix Icon_minitimeLun 2 Mar - 19:07



À l'Aube des Jours Nouveaux

« A FAMILIAR ENCOUNTER »

Église St Mary Matfelon, Automne 1892.

Felix Adler avait de quoi avoir l’esprit occupé ces derniers, notamment avec le retour de sa mère dans les parages et ces histoires d’héritage qui devaient impliquer Benjamin. Si l’horloger était déterminé à ne laisser personne lui marcher sur les pieds, il n’était pas à l’abri des coups fourrés de cette entité maléfique et démoniaque qui lui servait de génitrice. Pourtant, cela faisait quelques semaines qu’elle n’avait pas donné signe de vie. Le calme avant la tempête, probablement, Felix ne se faisait pas d’idée. Cependant, il faisait comme si de rien n’était, continuant cette routine quotidienne qui le rassurait entre son travail, les enfants, sa femme. Sa vie s’agençait comme des parfaits engrenages, veillant à balayer la moindre petite poussière qui pourrait venir obstruer les mécanismes. Sa mère était un parasite de taille. L’épisode du cimetière et l’agression d’Amy également. Pourtant, hormis ces mésaventures, tout allait bien dans la vie de cet horloger sans histoire. Des voisins parfois bruyants mais sympathiques, des enfants sages qui semblaient avoir l’esprit de rébellion malgré l’adolescence approchant… Les jours se succédaient et se ressemblaient, ce qui ne déplaisait nullement à l’homme introverti qui se laissait juste porté par cette existence qu’il pouvait se vanter de qualifier d’idyllique.

Cependant, si Felix Adler était un homme heureux, il en oubliait parfois ce qu’il y avait autour de sa famille : des amis qui se comptaient sur les doigts de la main, un frère… Des existences qu’il négligeait et oubliait parfois. Non par sa propre volonté, en réalité. L’horloger avait en effet beaucoup d’affection pour ces gens-là. Néanmoins, son esprit n’était pas formaté comme le commun des mortels. Il avait souvent d’une manière différente des autres dans sa vie. Cela lui donnait une réputation d’individu singulier, fou pour certains, simplet pour d’autres. Mais Felix était docile et faisait ce qu’on lui demandait. Amy lui avait souligné que cela faisait longtemps qu’ils n’avaient pas eu de nouvelles de Jonathan et qu’aller à sa rencontre serait le bienvenu puisque Felix n’était pas capable de répondre aux lettres envoyées par le pasteur. Non, ce n’était pas de la négligence. Juste de l’inattention. Son esprit, qui semblait pourtant si absent, tournait généralement dans tous les sens, réfléchissant à tout et n’importe quoi, insatiablement curieux sur la fonction du temps, ses principes, ses mécanismes. C’était sa nouvelle lubie, ces dernières semaines, qui ne manquait pas d’exaspérer son épouse : le contrôle du temps.

Perdu dans ses pensées, avançant machinalement vers l’église de Jonathan, ses yeux gris ne semblaient pas voir ce qu’il y avait devant lui aussi percuta-t-il un obstacle aux cheveux roux dans sa marche. Felix croisa son regard une fraction de seconde et serait reparti en bafouillant des excuses timides et inaudibles si la personne n’avait pas paru le reconnaître. L’horloger n’avait guère fait attention au visage de cette personne, qui lui était certes familier sans qu’il puisse mettre un nom et un visage dessus. Le regard fuyant en se sentant obligé de rester pour être silencieusement dévisagé, ses yeux farouches finirent par reconnaître les détails de cette robe, certes endommagée mais tout de même en meilleur état que la dernière qu’il l’avait vue. C’était la prostituée qu’il avait aidée, elle et une autre, un soir du côté de St Bartholomew’s Hospital. Elle avait été présente également au cimetière. Felix lui fit alors un sourire poli, remontant timidement son regard dans le sien tandis qu’elle lui demandait s’il était en route pour voir Jonathan. Surpris de cette perspicacité, il tourna la tête sur sa gauche et remarqua qu’il était effectivement rendu à destination, n’ayant même pas fait attention. Suite à la demande de la jeune femme, Felix baissa les yeux, respectueusement.

C’était une étrange demande par ailleurs. Pourquoi proposer de faire un thé quand le maître des lieux était absent ? À moins que Jonathan et elle n’étaient dans une relation de confiance, l’horloger ne pouvait s’empêcher de trouver cela un peu cavalier et déplacé. Il n’aurait pourtant refusé un thé, le ciel de Londres se gonflant de ses indéfectibles nuages gris gorgés de pluie. L’averse menaçait de se déverser sur leurs têtes. Elle le remercia alors de sa générosité lors de leur première rencontre, qui s’était faite, ironiquement, par une autre bousculade fortuite. Felix lui sourit poliment. Une personne normale aurait répondu que c’était tout naturel. En réalité, l’horloger était en panique d’avoir de nouveaux ennuis qu’il avait agi sans trop réfléchir. Il ne regrettait pas son geste mais clamer la pure générosité aurait été mentir. Il avait toujours eu un côté altruiste, qui l’avait certainement convaincu de donner aux deux pauvres femmes pour avoir la paix, mais cela n’aurait pas été honnête de prétendre que son geste avait été purement désintéressé. Il avait gagné la tranquillité et la possibilité de rentrer chez lui sans devoir justifier à Amy qu’ils allaient héberger exceptionnellement deux prostituées qui venaient de se faire agresser. Et puis, il savait que David les aurait aidées gracieusement.

— Oh ce n’est rien, ne vous en faites pas… Je ne vous en veux pas.

Il eut un sourire plus franc, bien que timide, son regard n’arrivant définitivement pas à se poser sur les yeux azurs de la jeune fille. Il sentit alors une goutte tomber sur sa crinière noire et hirsute, preuve indéniable d’une pluie inévitable. Tandis qu’il leva les yeux au ciel pour voir le soleil disparaître progressivement derrière de sombres cumulonimbus, Felix repensa à la proposition de thé de la demoiselle.

— Vous êtes sûre qu’il est bien convenable de prendre du thé chez Jonathan, même s’il est absent…? Je ne suis pas convaincu que ce soit très… enfin…

Gêné, il regarda les pavés humides de la rue de Whitechapel tandis que d’autres gouttes venaient s’y écraser après une longue chute depuis le ciel.

— Cependant, nous pouvons quand nous abriter à l’intérieur et l’attendre…

Il sourit plus franchement, croisa brièvement son regard avant de le fuir de nouveau et l’invita à entrer dans l’église. Si elle n’avait pas été là, probablement que Felix aurait attendu Jonathan sur le porche, à rien faire. Juste à penser au final. Par ailleurs, en rentrant dans la bâtisse en pierre qui était déserte, il n’eut pas vraiment le réflexe de se rendre au niveau des bancs. Non, il resta à l’entrée, souriant timidement à Lucy, se tordant nerveusement les doigts, sachant qu’il n’éviterait pas cette conversation polie avec cette inconnue qui se profilait à l’horizon.
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MessageSujet: Re: A l’aube des jours nouveaux - Felix  A l’aube des jours nouveaux - Felix Icon_minitimeLun 16 Mar - 14:13



A l’aube des jours nouveaux

« Parvis de l’Eglise Ste Mary Matfelon, Whitechapel »

Automne 1892
Un coup d’œil furtif aux alentours fit comprendre à Lucy que l’homme semblait complètement perdu, sans doute égaré dans les tréfonds de pensées lunaires, éthérées, qui avaient guidé ses pas aveugles jusqu’au parvis de l’Eglise. Le corps maigre de la jeune femme fonçant droit sur le sien l’avait ramené brutalement à la réalité de cette matinée grisâtre et d’automne britannique, et enfin il se décidait à lever les yeux vers la tornade rousse qui avait interrompu le fil de ses songes brumeux. Le désir de fuite qui se lisait sur le visage fébrile de l’homme timide ne dura qu’une seconde, vite remplacé par l’obligation d’amorcer un semblant de conversation avec la femme que, visiblement, il avait reconnu. Un sourire de convenance, léger et pâle, étira ses lèvres tremblantes tandis que son regard se baissait de nouveau vers le sol, à présent qu’il savait qu’il avait affaire à la prostituée chétive qu’il avait déjà rencontrée par deux fois, dans des circonstances dramatiques, chaque fois.

Et tandis que Lucy se répandait en excuses et en amabilités, confuse et maladroite, peu coutumière d’une telle volubilité, l’homme gardait les yeux baissés, avec cette crainte et cette angoisse étrange qui étaient palpables, et qu’elle-même comprenait étrangement, peu adepte de relations sociales qu’elle avait fui comme la peste cette dernière décennie. Pourtant il lui semblait étrangement sympathique, et son instinct d’ordinaire prudent lui insufflait cette bienveillance chaleureuse qui la poussait à s’étendre en convenances dont elle ne connaissait rien, peut-être parce qu’il était le premier homme à avoir délié les cordons de sa bourse pour elle sans rien demander en retour, peut-être parce qu’elle avait vu son agonie déchirante et avait été persuadée de son imminent et affreux trépas qui s’était profilé entre les stèles du cimetière de Highgate, peut-être et surtout parce qu’il était l’ami de Jonathan.

Elle ne pouvait guère laisser repartie ainsi l’ami de Jonathan, l’éconduire ainsi alors que les nuages grisonnants menaçaient d’éventrer leurs chapes de plomb gorgées de pluie froide, acerbe, sur la tête et le costume du malheureux qui devrait se précipiter pour rentrer chez lui trempé jusqu’aux os. Si Lucy restait dans l’ignorance absolue des moindres formes convenances imposées par cette société qui dictait et régissait le moindre fait et geste relevant de la vie quotidienne, son instinct bon et bienveillant lui insufflait qu’il ne fallait pas laisser repartir un ami de la sorte, que la chaleur d’un thé et la protection d’un toit restaient les invitations essentielles et primaires dont elle se devait de gratifier l’homme. Et puis, Jonathan lui en voudrait sans doute, d’avoir ainsi laisser repartir son ami, sans même lui offrir le réconfort d’un breuvage chaud et sucré, alors que l’averse faisait planer sa menace sur les cieux qui s’assombrissaient.

Décidément, Lucy était persuadée, pour une fois, d’avoir bien fait. D’autant qu’il lui était de plus en plus sympathique, cet homme taciturne qui lui répondait sans la regarder qu’il ne lui tenait pas rigueur de son comportement discourtois, il y’avait de cela plus d’une année. Sa timidité commune à celle de Jonathan lui donnait ce je-ne-sais-quoi d’attendrissant qui inspirait confiance à Lucy et qui le rendait de plus en plus sympathique à ses yeux de femme impie qu’on avait toujours dévisagé sans pudeur et sans crainte. Aussi c’est décontenancée, étonnée et un peu attendrie que la jeune femme écouta le prude ami de Jonathan tenter de décliner la proposition, évoquant le caractère déplacé de son offre. Lucy n’en savait rien. Des bribes de réminiscences de sa jeunesse campagnarde, à laquelle elle n’avait pas songé depuis des années peut-être, lui revinrent en mémoire. Il s’agissait là du minimum de l’hospitalité, de ne pas laisser un ami sur le seuil de sa porte, sans le boire et le manger. Lucy se souvenait de compagnons de champ de son beau-père, d’amies de sa mère qu’elle faisait entrer sans rien dire, pour leur glisser un bol de soupe fumant au creux des mains ou leur laisser une place au coin du feu. Les mœurs bourgeoises lui étaient inconnues, aussi son naturel de paysanne revenait au galop, à présent qu’elle côtoyait de nouveau le monde, après cette longue nuit, seule, au cœur des pires turpitudes que les tréfonds béants de Whitechapel aient bercé.

- Oh…Eh bien…C’est que vous êtes son ami et je suis sûre qu’il voudrait pas que je vous laisse là…Dehors, avec la pluie qui arrive…Et puis, il n’en a pas pour tout très longtemps, je crois…Vous n’êtes pas obligé, simplement ça me fait plaisir, et ça m’ennuie de vous laisser partir sous la pluie…

Lucy se surprenait à être gênée elle aussi, de par la pudeur mutique, presque outragée de cet homme qui rivait désormais ses yeux sur le pavé du parvis de l’église, que tâchaient déjà quelques grosses gouttes éparses. Pourtant les prémisses de l’averse gelée qui abattait sournoisement ses premières gouttes glaciales semblèrent faire changer d’avis l’homme prude qui paraissait s’accoutumer à Lucy, semblant reconsidérer sa proposition qu’il avait, de prime abord, trouvé quelque peu inconvenante. Aussi, lorsqu’il se ravisa et lui proposa l’alternative d’attendre tous deux Jonathan au sec, au sein de l’église même, Lucy répondit au sourire plus franc de l’homme et le suivit sans rien dire, tandis qu’il s’engageait un peu plus vers la bâtisse chrétienne. Ce fut son bras à lui qui poussa les lourds battants de l’immense porte, et cela fut étrange pour la jeune femme, de suivre ainsi le timide homme brun, dans un sillage qu’elle n’avait emprunté que derrière les angéliques pas du grand pasteur blond, qui avait des allures de Dieu lorsqu’il était ainsi posté au seuil de son église, et qu’il invitait la prostituée impie et perdue vers la lumière que son aura insufflait.

Et lorsqu’il se retrouvèrent protégés de la pluie qui cinglait les vitraux colorés de l’édifice religieux, les deux étranges acolytes se retrouvaient soudain plantés sur le seuil, un peu stupides et intimidés, ne sachant plus que faire ni que dire, lui immobilisé par une timidité qui semblait maladive, elle vaincue par cette solitude forcenée qui avait fini par la rendre farouche et maladroite. Pourtant il y’avait quelque chose, au sein de la sacralité muette de ce lieu, qui empêchait Lucy de se détendre et de nouer un peu plus la conversation avec cet homme qui ne paraissait pas devoir l’animer de lui-même. Aussi la fille de joie, tenaillée par l’objectif de mettre l’homme à l’aise et de ne pas le brusquer tâcha de peser ses mots pour insister avec prudence, bien décidée à ne plus en souffler mot si l’ami de Jonathan se refusait encore à l’attendre au sein de la petite cave aménagée en compagnie de la prostituée :

- Hum…Vous êtes sûr que vous voulez pas descendre ? Il fait plus chaud et il reste un morceau de brioche que j’ai fait hier…Vous pourrez me dire ce que vous en pensez, cela faisait longtemps que j’en avais pas fait !

Un nouveau sourire, plutôt amusé, vint étirer le visage émacié et terne de la jeune femme. C’était étrange, ces bribes de souvenirs d’adolescence qui lui revenaient depuis que Jonathan l’avait arraché de sa nuit de tourments qu’elle avait cru éternelle. Elle se souvenait soudain de l’odeur des brioches et des galettes au beurre qui cuisaient et qu’elle confectionnait avec sa mère pour les dimanches, lorsqu’il y’avait suffisamment de blé et d’œufs pour s’y atteler. Et malgré les années et ce long cauchemar qui avait annihilé ces lueurs chétives qui ressemblaient à s’y méprendre à de bons souvenirs, Lucy avait retrouvé la même odeur et s’était attelée à la pâte les yeux fermés. Et le sourire ravi de Jonathan qui avait mordu dans la pâtisserie dorée l’avait convaincue qu’elle n’avait pas oublié, et avait rempli son cœur de joie, persuadée qu’il ne pouvait guère y’avoir de mensonge au fond de ces yeux clairs, même compatissants. Aussi était-elle ravie d’avoir l’occasion de faire plaisir à l’ami du pasteur qui, il y’avait un an de cela, avait eu la bienveillance de lui offrir une somme d’argent qui représentait plusieurs nuits de dur labeur à relever ses jupes élimées contre les murs de Whitechapel. Lucy semblait découvrir, par des talents qu’elle avait oublié et qu’on ne réclamait plus d’elle depuis trop longtemps, qu’elle pouvait faire plaisir aux autres de bien différentes manières, quand elle il lui avait semblé qu’il n’en existait plus qu’une.

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Felix J. Adler
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MessageSujet: Re: A l’aube des jours nouveaux - Felix  A l’aube des jours nouveaux - Felix Icon_minitimeJeu 19 Mar - 9:47



À l'Aube des Jours Nouveaux

« A FAMILIAR ENCOUNTER »

Église St Mary Matfelon, Automne 1892.

Comme prévu, Felix avait du mal à se sentir à l’aise dans cette situation. Lui qui était venu seulement pour retrouver son ami, le voici en présence d’une vague connaissance qui lui avait demandé de manière un peu cavalière de prendre le thé dans les appartements de Jonathan. Il n’était pas très à l’aise à l’idée de faire une telle intrusion dans le petit coin personnel du pasteur, serait-il seulement d’accord ? C’était chez lui après tout et même si sa porte était toujours ouverte, l’horloger doutait fortement que son ami invite n’importe qui à se servir dans ses provisions même pendant son absence. Ainsi resta-t-il planté dans l’entrée du bâtiment, n’osant regardant cette étrange compagnie qu’il lui était rentré dedans encore une fois. Felix n’avait pas envie de parler, en réalité. Comme lors de leur première rencontre, il se triturait les mains nerveusement, cherchant à éviter tout contact visuel, ses yeux gris s’aventurant dans tous les sens, ne parvenant à se fixer sur les bancs, la chaire, l’autel ou les vitraux. Il aimait bien cette église pourtant, elle était petite, calme et modeste, très loin de l’opulence des autres cathédrales de la capitale britannique dans lesquelles il ne mettait que rarement les pieds.

Felix n’était par ailleurs pas croyant et n’avait reçu aucune éducation catholique ou protestante, en témoignait son deuxième prénom qui pouvait le faire voir comme un paria de la société. Sauf peut-être à Whitechapel, justement, où étaient justement entassés tous ceux que la citoyenneté repoussait et détestait. Son regard se perdit le long de la nef, jusqu’à l’autel, revoyant ce souvenir étrange de son mariage. À la fois fier mais paniqué, il s’était mué dans une angoisse permanente et un stress qui avait détruit les premières années de son couple avec Amy. Le jour de leur union n’avait pas été la fête que cela aurait dû être. Elle qui était déjà enceinte à ce moment-là, tout s’était fait dans la précipitation et non dans l’émotion. Plus que par volonté et bonheur, leur mariage s’était fait par nécessité, sous le courroux d’un beau-père qui avait accusé son genre d’avoir tout bousculé. Felix n’avait jamais nié, ne voulant mettre à défaut Amy. Si leur chemin avait été semé de problèmes, l’horloger était cependant fier d’être heureux désormais et de savoir qu’il avait fait le bon choix dans sa vie, malgré un départ plus que houleux. Peut-être qu’il pouvait toujours se remarier avec elle ? Une nouvelle cérémonie, posée, préparée, afin d’effacer la frustration de ce jour où Amy avait commencé à porter son nom.

La voix de Lucy raisonna alors entre les murs de pierre de l’église, le faisant sursauter brusquement tandis qu’il était arraché à ses pensées. Il tourna le regard vers elle, croisant furtivement son regard avant de baisser de nouveau les yeux vers les pieds de la jeune femme. Elle réitéra son invitation, indiquant qu’elle avait de la brioche en bas. Il fronça les sourcils, comprenant de moins en moins ce qu’il se passait dans cette église. Avait-elle déjà pris ses libertés par rapport au lieu ? Si elle avait cuisiné sa brioche hier, depuis combien de temps réellement Jonathan s’était-il absenté ? Lui était-il arrivé quelque chose que la jeune femme n’osait lui dire ? Non, cela paraissait hautement improbable. De plus, dans ses souvenirs quelque peu nébuleux de sa nuit au cimetière, il lui avait semblé que Jonathan et Lucy avaient été très proches. Peut-être avaient-ils réussi à conclure ou que leur relation était allée plus loin. Il sourit alors timidement, privilégiant cette pensée heureuse et annonciatrice de jours heureux pour son ami.

— Et bien… Si vous m’assurez que Jonathan serait d’accord pour que je descende chez lui avec vous… Pourquoi pas…

Sortie de son contexte, la phrase pouvait semblait très tendancieuse, surtout au vu de la profession de la jeune femme en face de lui. Pourtant, Felix n’avait aucune arrière-pensée malsaine, si ce n’est de combler son estomac par de la brioche. Toujours le regard fuyant, l’horloger se laissa guider jusque dans la cave qu’avait aménagée Jonathan. C’était la première fois qu’il rentrait dans ce lieu et il ne pouvait s’empêcher de ne pas se sentir très à l’aise. Il avait l’impression de pénétrer dans l’intimité du pasteur sans sa permission, de rentrer dans sa tête, d’une certaine façon. De toute façon, Felix avait un certain sentiment d’insécurité dès qu’il rentrait dans un lieu inconnu, ne pouvant s’empêcher de jeter des regards partout, comme si l’environnement pouvait lui être hostile. Il reconnut pourtant une de ses horloges accrochées au mur. Il lui avait offerte il y avait bien longtemps de cela, en témoignait des finitions peu rigoureuses et moins précises par rapport à ce qu’il pouvait faire maintenant. Ne pouvant s’en empêcher, il se mit devant et la regarda quelques secondes, dénotant un léger décalage de l’aiguille des secondes. Un défaut qu’il fallait corriger. Cela devait faire des années que cette horloge n’avait pas été révisée. Il finit par baisser la tête mais garda son dos tourné par rapport à Lucy. Pour une fois, ce fut lui qui brisa le silence.

— Au… Au fait, Jonathan et vous, vous… Enfin…

Sa question était pourtant pleine de bon volonté, essayant vainement d’entamer une conversation où il arrêterait de bégayer. Mais la tâche était plus ardue que prévue pour le pauvre horloger qui ne savait gérer son stress par rapport à l’inconnu. Ainsi, il resta planté debout, proche de son bruit familier qui le rassurait, n’ayant pas arrêté de se tordre les doigts. Avoir été invité dans des appartements personnels dans lesquels il n’avait jamais les pieds, en l’absence du propriétaire et en présence d’une inconnue, Felix regretta presque d’avoir été cordial et n’attendait plus que de revenir dans sa maison dans le quartier de Lambeth, en présence de sa famille. Par ailleurs, jamais Amy ne devait avoir vent de cette invitation cavalière de la part de la prostituée. Jamais elle ne comprendrait et il y avait de fortes chances pour qu’une crise de jalousie se profile à l’horizon. Pourtant, Felix ne désirait rien d’autre que d’être à côté d’elle. Mais, néanmoins, il était tout de même curieux de goûter cette brioche.
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MessageSujet: Re: A l’aube des jours nouveaux - Felix  A l’aube des jours nouveaux - Felix Icon_minitimeVen 3 Avr - 16:20



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« Parvis de l’Eglise Ste Mary Matfelon, Whitechapel »

Automne 1892

Comme il paraissait compliqué à Lucy de rassurer la timidité d’un homme ! Quand ses contacts masculins s’étaient limités à des regards concupiscents, des échanges de pièces au creux d’une main tendue froidement pour sceller l’accord tacite qu’un châle tombé sans pudeur ou des jupes relevées au-dessus d’une cheville trop maigre avaient aidé à négocier, aujourd’hui tenter de raisonner le timide ami de Jonathan lui semblait absurde, tant elle ignorait par où commencer. Une femme plus délicate, sans nul doute, aurait usé des rouages complexes d’une mécanique tendre qui se complaisait à rassurer les hommes qui se trouvaient en leur compagnie. S’il avait existé une nature tendre chez l’animal farouche qu’était désormais Lucy, il n’en subsistait plus rien, parce qu’elle s’en était déparée pour survivre, parce qu’on ne lui demandait jamais rien de tel, parce que l’homme, toujours et des années durant, s’était révélé l’agresseur, et que la soumission, seule, lui avait suffi pour rester en vie. Aussi aujourd’hui était-elle désemparée, devant ce timide ami de Jonathan à la jolie tignasse brune et au regard fuyant, qui semblait trembler comme une feuille à l’idée de se retrouver en face de sa frêle carcasse, au fond de la petite cave pastorale, aménagée avec soin. Son regard d’azur hébété le fixait, et à la vérité elle n’y comprenait rien, en plus d’être étrangement peinée, et paradoxalement émue de l’embarras dans lequel sa fébrile petite silhouette paraissait le mettre.

Elle s’essaya donc une fois encore à un sourire qui, s’il n’était pas exempt d’une sincérité véritable, manquait toutefois cruellement d’entraînement. Sans doute avaient-ils l’air de deux idiots, plantés ainsi l’un devant l’autre, incapables de soutenir ne serait-ce que la plus insignifiante des conversations d’agrément, attendant tous deux la délivrance que viendrait leur apporter la haute silhouette de l’angélique pasteur de Whitechapel. Mais c’est vrai que c’était idiot. Que risquait-il, cet homme du monde, à accompagner la frêle et pauvre Lucy pour boire un thé ? Allait-elle le manger ? Sa crainte de s’attirer les foudres divines de l’angélique pasteur étaient-elles vraiment fondées ? La prostituée eut un léger haussement des épaules, qui fit virevolter quelques boucles rousses qui flottaient, éparses, sur le coton vert de sa robe. Non, elle n’y croyait pas. Il s’agissait de Jonathan, et si Lucy restait embourbée dans la fange de cette ignorance crasse des convenances desquelles elle s’était exclue durant tant d’années, elle était persuadée, -maladroite et dans l’erreur peut-être-, que laisser repartir l’ami du merveilleux pasteur demeurait le plus sûr moyen de provoquer son courroux.

Aussi, lorsqu’enfin l’homme acquiesça, le sourire de Lucy s’élargit, ravie de pouvoir s’arracher à cette posture immobile qui les ridiculisait tous les deux, les laissant cois, stupides et muets l’un face à l’autre, comme deux gargouilles gênées de devoir se contempler ainsi de face, mais réduites à la politesse des convenances les plus élémentaires. Il y’aurait plus d’espace, plus de confort et de chaleur pour s’observer à la dérobée, en bas de ce petit escalier en colimaçon qui débouchait sur la charmante cave que le pasteur avait aménagé avec un goût d’une délicatesse presque féminine. Et les hésitations chevrotantes de l’horloger auraient presque pu inquiéter Lucy, s’il ne s’agissait pas là de Jonathan, de sa tendresse et de sa bonté à toute épreuve, qu’il lui avait maintes fois prouvé. Pourtant même l’angélique homme de Dieu était capable de colère, et, si cette situation pouvait réellement –et pour une raison qui échappait totalement à Lucy- le faire sortir de ses gonds, alors, oui, le timide homme brun avait raison d’avoir peur. Un frisson parcourut la jeune femme à l’instant où les réminiscences de ce visage déformé par la rage, qu’elle n’avait pas reconnu, avait perdu toute trace d’éclat divin qu’elle contemplait béatement en temps normal. Mais aujourd’hui, et peut-être avec une certaine candeur un peu étrange pour une prostituée aguerrie, Lucy ne voyait pas là l’once d’un problème, pas mêmes les prémices d’un orage infondé. Haussant légèrement les épaules, elle acquiesça distraitement, tentant de rassurer une fois encore le timide ami de Jonathan :

- Je suis sûre en tout cas qu’il n’aurait pas aimé que je vous laisse repartir sous la pluie…Alors, oui…Ne vous en faites pas…

Les talons de Lucy pivotèrent avant que l’homme ait encore le temps de changer d’avis, lui laissant le soin de suivre sa tignasse rousse jusqu’au bas des escaliers, poussant la petite porte qui ne payait pas de mine, mais qui s’ouvrait sur la charmante cave qui avait des allures de boudoir, et qu’elle aimait tant. Les parfums doucereux du beurre et du sucre cuits s’exhalaient pour exacerber un peu plus la chaleureuse sensation d’alcôve douillette et intimiste de la cave, se mêlant aux effluves de ce thé à la rose font Jonathan raffolait. Visiblement, l’homme, bien qu’ami de Jonathan, n’avait jamais mis les pieds ici, et, à en juger par ces regards affolés qui parcouraient la pièce avec précipitation, ce lieu n’avait pas à ses yeux la douceur réconfortante qu’il insufflait à Lucy, qui voyait ici le berceau de l’amour qu’elle portait au merveilleux pasteur de Whitechapel. La jeune femme laissa donc l’ami de Jonathan s’accoutumer au lieu, ne le dérangeant pas dans la contemplation de l’horloge qui semblait le rassurer et lui donner un repère, tandis que Lucy semblait la découvrir tant elle n’y prêtait pas attention, n’étant pour celle qui ne savait pas lire l’heure qu’un objet d’apparât.

La jeune femme avait tourné le dos à l’homme timide, pour le laisser prendre ses aises sans l’importuner, et s’attelait à la confection du thé lorsqu’elle sursauta. Et ce fut à son tour d’être gênée, et enfin elle comprit les appréhensions et les hésitations de l’homme timide. Si Jonathan ne lui avait rien dit, ô comme cela devait lui paraître étrange, d’être invité par une prostituée à prendre le thé au beau milieu de la cave du pasteur absent ! Mais Lucy ne savait pas bien quoi répondre. C’était l’ami de Jonathan et elle-même paraissait soudain à court de mots, lorsqu’il lui fallait évoquer des émotions qu’elle s’était évertuée à refouler durant tant d’années. Jonathan et sa verve incroyable saurait tellement mieux quoi dire ! Sans doute allait-elle se ridiculiser, aussi c’est sans le regarder, s’affairant à poser la théière et deux tasses fumantes sur la table, ainsi que le restant de brioche promis qu’elle répondit, évasive :

- Oh, hum…Eh bien…Oui, mais…Jonathan vous expliquera ça bien mieux que moi…Il ne devrait plus tarder…

Ce disant, Lucy se saisit du grand couteau qu’elle avait laissé sur la table, trancha une part généreuse dans la brioche restante, la déposant dans une assiette à l’autre bout de la table, tandis qu’elle empoignait la théière pour remplir les deux tasses.

- Ne voulez-vous pas vous asseoir ?

Lucy avait évoqué cela timidement, tandis que l’homme restait toujours fixé sur l’horloge, apparemment rassuré par le tic-tac mécanique et le mouvement infime des aiguilles sur le cadran. Devinant là un sujet de conversation qui, peut-être, pourrait un peu dérider l’ami de Jonathan, Lucy se lança :

- Cette horloge vous plaît ? C’est vrai qu’elle est très jolie, même si elle ne me sert à rien, à moi…

La jeune femme avala avec prudence une gorgée du thé encore fumant qui emplissait sa tasse. Le parfum de la rose vint envahir avec délicatesse son palais, tandis que la chaleur du breuvage se répandait dans sa gorge et dans ses membres frêles, la ramenant aux réminiscences de cette soirée dramatique qui avait aussi abrité sous son joug sinistre la tendresse de leur premier baiser. Des soirées dramatiques, ils en avaient eu d’autres, et elle ne pouvait guère poser les yeux sur la silhouette brune qui lui tournait le dos sans se remémorer le cauchemar terrible qu’avait été cette soirée au cimetière de Highgate. C’était là où elle s’était aperçue à quel point elle avait eu peur de perdre Jonathan, là qu’elle avait été persuadée qu’il porterait le deuil de son cher ami posté là aujourd’hui, et dont l’atrocité des blessures semblait avoir été la promesse d’un trépas évident. Pourtant il était là, il se tenait debout et Lucy l’avait percuté en trombe sans provoquer la moindre grimace de douleur. Un peu admirative, et cherchant une fois encore à meubler une conversation entre deux êtres qui semblaient aussi farouches et solitaires l’un que l’autre, la jeune femme continua sur sa lancée, après avoir avalé une seconde gorgée de thé :

- Vous vous êtes complètement remis de vos blessures, c’est fou ! Votre pauvre femme a dû être morte d’inquiétude quand elle vous a vu rentrer comme ça !

Un frisson terrible parcourut l’échine de Lucy, quand l’image de Jonathan mutilé par les atroces blessures qu’elle avait vu sur le corps agonisant de l’homme brun vint s’immiscer à son esprit, en même temps qu’un brusque élan de compassion pour sa femme qu’elle ne connaissait pas, mais qui avait eu à supporter une si terrible vision. Mais à le voir si bien remis, nul doute qu’il faisait partie, un peu comme Lucy, de ces gens d’aspect frêle qui se trouvent être plus solides qu’ils n’y paraissent.


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MessageSujet: Re: A l’aube des jours nouveaux - Felix  A l’aube des jours nouveaux - Felix Icon_minitimeVen 10 Avr - 20:00



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« A FAMILIAR ENCOUNTER »

Église St Mary Matfelon, Automne 1892.

Felix se tenait toujours non loin de son mur, dans cette situation qu’il ne maîtrisait pas. Sa timidité et sa presque phobie sociale l’empêchaient d’être parfaitement détendu dans cette situation qui ne présentait pourtant aucun danger mais l’avaient également obligé à ne pas décliner l’invitation de Mlle Wood. Maintenant, il se retrouvait dans les appartements privés de Jonathan, ne sachant trop où se mettre. Avait-il seulement le droit d’être ici ? Après tout, on pourrait penser au début d’une mauvaise blague : l’horloger invité dans la cave du pasteur par une prostituée. Mais Felix ne craignait pas à une sorte de piège pour faire une passe de la part de la jeune femme. Il avait suffisamment confiance en elle pour l’estimer sérieuse et sincère dans ses sentiments envers Jonathan, du moins, du peu qu’il avait pu voir. Son ami le pasteur, c’était quelque chose d’autre. Tout aussi naïf et candide que lui, il était pour un romantique bien plus chevronné que lui, qui avait fait de son côté chevaleresque une sorte de crédo et de ligne de conduite. Jonathan avait toujours été plus prévenant que lui. Bien plus prévenant que n’importe qui d’autre et il méritait quelqu’un qui avait besoin de lui rendre sans compter toute l’affection qu’il avait à partager.

Perdu dans ses pensées, il n’écoutait qu’à peine la jeune femme qui lui parlait du retour de Jonathan. Felix était toujours quelque peu inquiet sur la réaction du pasteur quand il apprendrait que l’horloger était dans cet endroit où il n’avait le droit de poser les pieds. Cependant, il ne répondit pas à Mlle Wood, n’ouvrant pas la bouche quand il n’avait rien à dire, surtout dans une telle situation de renfermement introverti. Il se contenta d’un sourire gêné, collé à cette horloge dysfonctionnelle. La femme rousse lui proposa alors de s’asseoir et Felix hésita quelques secondes avant de finalement s’exécuter, docile. C’était sûrement plus poli que d’écouter celle qui était comme maitresse des lieux en l’absence de Jonathan. Il se devait de faire l’effort pour se montrer bien élevé et soi-disant digne de l’éducation, certes sévère, qu’il avait reçu par sa mère à Liverpool. Si elle apprenait qu’il était en train de prendre le thé dans la cave d’une église protestante avec une prostituée… Cela ne rajouterait qu’une raison de plus pour s’amuser à lui cracher son venin à la figure. Mais Felix ne se préoccupait de ce que pouvait penser sa mère de lui depuis des années. Il se racla finalement et timidement la gorge.

— Oh cette horloge, c’est… c’est moi qui l’ai faite il y a longtemps… Mais ça se voit, enfin ça s’entend, les secondes sont un peu déréglées, il faudra que Jonathan passe me voir pour que j’y apporte des corrections… Elle doit être décalée de deux minutes maintenant avec le temps.

C’était plus fort que lui. Il sortit une de ses montres qu’il portait sur lui, la plus visible et donc, la plus pratique à atteindre, pour apporter de la précision à cette mesure approximative qu’il venait de faire, ne songeant pas un seul instant que cela pouvait ennuyer Lucy.

— Deux minutes et trois secondes précisément… Cela doit être le balancier qui a dû se détendre ou se plier…

Concentré sur le cadran de sa montre et jetant parfois des regards à l’horloge, Felix avait marmonné plus ses paroles pour lui-même, oubliant presque Lucy. Il aurait pu passer pour quelqu’un d’arrogant, mais il n’était au final qu’un homme simple passionné par son métier dont le seul mot d’ordre était le perfectionnisme. La voix de Lucy finit par le tirer hors de ses pensées professionnelles et la jeune femme aborda le sujet de cette nuit au cimetière qu’il voulait oublier. Elle lui parla de ses blessures qu’il avait reçues mais également de l’inquiétude que cela avait pu susciter chez sa femme. Son visage se ferma et se voila d’un air triste. Cette soirée avait été sûrement encore plus pénible pour son épouse que pour lui. Où l’angoisse de voir son mari ainsi blessé avait provoqué une telle réaction que cela en avait détruit la vie qu’elle portait en elle. Felix se mordit nerveusement la lèvre, le regard bas, ne sachant pas trop comment répondre à cette interrogation finalement beaucoup plus personnelle que prévu. Cependant, il était incapable de mentir sur un tel sujet. Il déglutit alors difficilement, cherchant ses mots sur les pavés de la cave de Jonathan.

— Et bien… Ma femme a… mal vécu mon état… Enfin… elle était enceinte et…

Il eut une moue triste, sachant que cet accident avait probablement impacté son épouse plus que celle-ci ne lui montrait. Il s’éclaircit la gorge.

— Moi ça va, cependant. Les blessures de cette chose me lancent de temps en temps mais sinon, il n'y a plus de douleurs.

En parlant de celles-ci, il porta machinalement sa main sur ses côtes, là où les griffes de la bête s’étaient enfoncées. Il soupira tristement et prit finalement la tasse que lui avait servi Lucy pour en boire une gorgée, désirant changer le sujet de la conversation au plus vite.

— Et… Et sinon…? Vous… Vous, ça va…?

Il se sentait parfaitement ridicule avec cette phrase idiote, gardant sa tasse contre ses doigts, n’osant regarder cette brioche qui le tentait pourtant.
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MessageSujet: Re: A l’aube des jours nouveaux - Felix  A l’aube des jours nouveaux - Felix Icon_minitimeLun 27 Avr - 17:13



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« Parvis de l’Eglise Ste Mary Matfelon, Whitechapel »

Automne 1892

L’ami de Jonathan ne se déridait pas. Lucy en perdait son latin. Elle était elle-même bien trop sauvage, farouche et taciturne pour ne serait-ce qu’étioler cette fumée âcre, obscure, qui paraissait étouffer les deux protagonistes à l’air rougeaud, timide et somme toute un peu stupide. Pourtant armée de la meilleure volonté du monde –celle de complaire à Jonathan et à un entourage qu’il affectionnait-, la fille des rues hésitait encore, devant cet homme brun et tremblotant, entre rire, se taire, le laisser s’en aller ou engager la conversation, au risque de le voir se replier un peu plus sur lui-même. Si la situation semblait déjà grotesque, au moins Lucy n’avait-elle pas pris le parti de se vexer, instinctive et trop habituée sans doute à avoir réduit son orgueil à néant, à mesure que s’étaient soulevées sur ses chevilles trop maigres ses jupes usées par le temps. Il n’y avait nulle injure dans la timidité effarouchée de l’homme, simplement un malaise évident, incontrôlable, qui, Lucy en était persuadée, n’avait rien à voir avec son ancienne condition de fille de joie. Aussi elle s’essayait à parler, mais le malaise, plus léger chez elle, s’intensifiait à chacun de ses dires, trop peu habituée à converser, lui semblant toujours proférer bêtise après bêtise, émaillant cette litanie idiote et puérile de bégaiements et de sons quelque peu aigus et nasillards qui pouvaient ressembler à des tentatives de rire gêné.

Lucy pourtant se découvrait de ces instincts de femme dont on ne lui avait jamais demandé de se servir. Evoquer l’horloge sur lequel l’homme fixait ses yeux noirs sembla faire son petit effet. La victoire était même plutôt inespérée, car la jeune femme venait là de complimenter l’œuvre horlogère façonnée par les mains de cet homme-là qui buvait son thé à petites gorgées, ne se risquant qu’avec prudence à la regarder à la dérobée une seconde par ci, une seconde par là. Pourtant il n’y avait nulle tricherie, nulle flagornerie dans le compliment de Lucy. Elle avait été bien trop pauvre, bien trop humble et bien trop misérable pour s’être aguerrie à l’art de perdre son authenticité. Avait-elle conscience des embûches que cette inaptitude pourrait semer sur le nouveau chemin qu’était désormais sa vie de fiancée de pasteur londonien ? Peut-être en ressentait-elle la menace indistincte, comme une ombre éthérée, une fumée sournoise que l’on ne peut empoigner à pleines mains, mais qui laisse planer ce doute terrible sur la tête de celui qui ne saurait pas même mettre des mots sur ce qu’il devait craindre. Lucy avait survécu à la rue, au froid et à la faim. L’hypocrisie et les vexations du monde bourgeois finiraient-ils par avoir sa peau de battante ?

Cette fois-ci, excepté un malaise lourd, presque étouffant, Lucy s’en sortait plutôt bien. Elle semblait avoir déridé un instant l’ami de Jonathan, de par cette passion énamourée qui semblait l’animer pour ces objets fascinants et jolis que Lucy ne savait pas déchiffrer. Cela semblait plus un monotone, proféré à voix basse, comme une confession à lui-même, qui ne réclamait ni auditeurs ni réponse, pourtant la jeune rousse se montra attentive et le regarda comparer les tic-tac de l’horloge de Jonathan avec ceux de sa propre montre qu’il avait tiré de sa poche, quelque peu captivée par cette science de l’heure qui lui échappait complètement, elle qui n’avait eu pour repères temporels que l’inclination du soleil et le tintement des cloches de l’église, à chaque heure écoulée de la journée ou de la nuit.

- J’en parlerai à Jonathan, c’est promis…Mais je vous félicite, elle est vraiment très belle…Et puis je trouve le tic-tac très apaisant…

De fait, Lucy n’avait pas découvert sans surprise les vertus extraordinairement apaisantes d’une horloge, qui avaient l’incroyable pouvoir d’enfouir son esprit -qui ne réalisait pas encore vraiment qu’elle était sortie de la misère, du danger et de la faim-, dans les tréfonds d’un doux et profond sommeil, que berçaient la douceur du matelas de plume, la caresse des draps de soie immaculée et la tendresse des bras de Jonathan. Mais la donne changea tout à coup, et, au visage allumé par la passion de l’ami du pasteur qui s’éteignait soudain, Lucy comprit qu’elle s’était sans doute enhardie de ce premier succès, que finalement l’art de la conversation ne lui tendrait pas les bras aussi facilement, qu’elle avait de la chance surtout, de n’être pas tombée aux mains d’un homme colérique ou aux griffes acérées d’une femme doucereuse et âcre, qui n’aurait pas manqué de lui faire payer cet affront par mille et unes petites vexations dont elles avaient le secret, et qui étaient la raison de la méfiance de Lucy à leur égard. Mais la réponse bégayante, proférée d’une voix cave, qui avait des allures de confidence sinistre, brisa le cœur de la jeune femme qui se serait giflée devant une telle désinvolture. Si Lucy n’avait pu deviner, pour l’homme agonisant, un pareil dénouement à l’atroce soirée qu’ils avaient partagé en plein cimetière, il n’eut guère besoin d’achever ce qu’elle ne connaissait que trop bien, et qui, à force de répétitions et de mauvais traitements, avaient fini par avoir raison de sa mère. Le sang et la douleur, et la peur de la fièvre, atroce, fatale, qui exacerbait déjà le chagrin de la perte de l’enfant. Femme de bourgeois, de paysan ou de nobles, il y’avait cette égalité dans la maternité, cette compréhension du déchirement ou de la plénitude de la naissance, cette compassion pour la frayeur de ne pas survivre aux couches qui restaient incertaines, peu importait son rang et sa fortune.

- Oh…Je ne voulais pas…Je suis…Je suis vraiment désolée…S’est…Enfin…S’est-elle bien rétablie ?

Que de mal avait donc fait cette affreuse soirée à ce couple dont elle ne connaissait pas la malheureuse mère, mais dont l’homme lui inspirait un cœur bon et sincère, dissimulé derrière un aspect farouche et un peu gourd ! Elle et Jonathan s’en étaient merveilleusement bien sortis, et une franche compassion vint envahir la bonne âme de Lucy, malgré sa brusquerie et son manque de tact, pour cet homme qui lui avait gracieusement fait don d’une somme qui lui avait permis de manger durant plus d’une semaine, alors même qu’il ne la connaissait pas, et qu’elle l’avait presque agressé. Lui avait la délicatesse et la politesse de prendre de ses nouvelles, alors même que ses blessures à lui avaient été si terribles qu’elle l’avait déjà cru mourant, et que le simple spectacle de son corps supplicié avait suffi à faire perdre à sa femme l’enfant qu’ils attendaient. D’un revers de la main indifférent, Lucy s’empressa de répondre :

- Moi, bien sûr ! Un de ces chiens m’avait mordu à la cheville, mais ce n’était qu’une égratignure, et une amie présente ce soir-là m’avait donné quelque chose d’infâme, mais qui a vite guéri la blessure. Je suis vraiment désolée de vous avoir rappelé de mauvais souvenirs, c’était idiot de reparler de cette horrible soirée…

Lucy avala une gorgée de thé, plus pour s’occuper les mains et se détourner de l’embarras au fond duquel sa propre stupidité l’avait enferrée, son regard glissant sur la longueur de la table, y rencontrant la brioche qui lui offrit le prétexte parfait pour détourner la conversation :

- Je vous propose quelque chose que je ne vous sers pas, je suis désolée ! Mais promettez-moi d’être franc, je ne m’offenserai pas !

Tout en parlant, Lucy s’était saisie du couteau et avait découpée une large tranche qu’elle avait déposé dans une assiette devant l’homme brun, veillant à ne pas l’approcher de trop près, ayant enfin compris que la proximité accentuait son malaise, et cette fois-ci lui offrit un large sourire, attendant le verdict qu’elle ne craignait pas vraiment, sachant sa cuisine simple et peu élaborée, mais suffisamment bonne pour faire plaisir à Jonathan, ce qui lui suffisait, au fond. Et, un peu naïve surtout en ce qui concernait le bon pasteur, elle ne parvenait pas à penser qu’il puisse avoir des amis pédants ou aux goûts trop sophistiqué au point de dédaigner la brioche.


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Felix J. Adler
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MessageSujet: Re: A l’aube des jours nouveaux - Felix  A l’aube des jours nouveaux - Felix Icon_minitimeDim 24 Mai - 11:56



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« A FAMILIAR ENCOUNTER »

Église St Mary Matfelon, Automne 1892.

La conversation était toujours bien particulière bien que stagnante, dans ce lieu singulier qu’étaient les appartements de Jonathan. Felix n’avait jamais été éloquent, se cachant généralement derrière sa femme afin qu’elle s’aventure pour eux deux dans ce domaine sombre de la communication entre êtres humains. L’horloger n’aimait pas se retrouver dans des situations comme celles-ci, imprévisibles, hors de tout contexte spatial familier. Dans son horlogerie, c’était en effet plus simple : c’était le même discours qu’il répétait à ses clients, telle une montre bien remontée. Il ne voulait pas parler. Il ne voulait pas commettre une erreur de part une maladresse orale involontaire. Cependant, cette fois-ci, il semblait bien innocent dans la tournure glissante de la conversation. Sans le vouloir, Miss Wood lui avait rappelé une nuit bien difficile qu’il comptait oublier. Mais elle ne pouvait pas savoir. L’horloger était bien mal placé pour lui en vouloir alors qu’elle souhaitait juste s’enquérir de son rétablissement. Pour seule réponse à sa question sur l’état, il se contenta de faire un sourire timide, au regard toujours aussi fuyants, certaines images douloureuses lui revenant en mémoire. S’il avait pu enterrer cette nuit dans les tréfonds de sa tête et l’oublier à jamais, il l’aurait fait volontiers.

— Amy est forte.

Si cette brève phrase visait à rassurer Miss Wood, Felix n’avait pu s’empêcher de la prononcer non sans fierté. Oui, son épouse était forte. Elle avait traversé des épreuves difficiles et elle continuait pourtant d’avancer la tête haute avec le fardeau qu’il avait l’impression d’être. Il essayait d’être le meilleur père possible, en contrepartie. Il acquiesça un sourire timide afin de détendre l’ambiance qui s’était alourdie un peu plus. Les deux êtres farouches étaient mal à l’aise sans qu’il n’y ait pourtant aucune animosité entre eux. Chacun avait peur de gêner l’autre, c’en était presque burlesque. Nerveux, Felix commença à se tordre les doigts comme si cela pouvait évacuer ce qui le mettait dans l’inconfort. La jeune femme lui donna alors de ses nouvelles à elle, suite à sa demande polie et courtoise. Elle allait bien. C’était l’essentiel alors. L’horloger esquissa un nouveau rapide sourire timide, ne la regardant que brièvement dans les yeux, son regard partant se perdre de nouveau sur les pavés de la cave de l’église. Elle lui proposa alors un bout de brioche, que Felix regarda en hésitant. Pourquoi est-il incertain d’ailleurs ? Parce qu’il fallait de nouveau adresser la parole à la jeune femme ? L’horloger se maudit d’être aussi stupide. Il s’éclaircit la gorge et avant qu’il n’eût pu dire quoique ce soit, il se retrouva avec une part de brioche devant lui.

— M… Merci.

Il sourit timidement et regarda la pâtisserie devant lui. Il en prit un bout qu’il goûta volontiers. Il n’était pas difficile sur les gâteaux et autres sucreries, même s’il n’en mangeait que rarement. Pourtant, il ne bouda pas son plaisir en avalant la création de Lucy. Il se doutait qu’il fallait la complimenter sur la qualité de sa fabrication, mais, une nouvelle fois, il ne sut comment faire, comment aborder le sujet sans que cela paraisse factice ou forcé. Felix ne savait pas comment gérer le naturel. Il avait l’impression que tout sonnait atrocement faux dans ce qu’il disait. Mais il haïssait le propre silence qu’il était en train de créer. Il haïssait ce malaise qu’il instaurait par son mutisme maladif. Ses mains qui tenaient l’assiette se mirent à trembler légèrement, rongé qu’il était par ce sentiment de culpabilité stupide de ne rien dire. Qu’il détestait se retrouver dans des situations aussi improbables et imprévisibles sans Amy. Si elle avait été là, il aurait sûrement fait la conversation plus facilement, ironiquement. Elle aurait été là pour corriger ses maladresses, ses fautes. Elle le connaissait sur le bout des doigts maintenant. Elle savait quel idiot il était parfois. Il posa l’assiette pour éviter que ses tremblements ne fassent tinter la cuillère contre l’émail et inspira profondément.

— Elle est vraiment très bonne, merci encore de me l’avoir fait partager.

Il sourit de nouveau et se permit même de s’incliner très légèrement pour montrer timidement sa gratitude. Les mois qu’il avait passés dans la rue lui avaient appris à ne jamais refuser de la nourriture, même si celle-ci était offerte dans un contexte beaucoup plus paisible que la rue. Il se tint alors les mains, comme pour cacher sa nervosité et ses légers tremblements. Il en avait oublié pourquoi il était venu ici. Il appréciait pourtant la compagnie douce de la farouche Miss Wood et il ne savait quoi faire pour essayer de se détendre un peu. Il fallait dire que chacune de leur rencontre avait été houleuse, même si cela n’impactait en rien sa relation avec elle. Il ne savait juste pas quoi dire. Après avoir réfléchi longuement, il marmonna timidement :

— Je fais des montres pour femmes également… Je… Je pourrais vous en apporter une la prochaine fois si vous voulez…

Il se rappela pourtant soudainement qu’elle ne savait pas lire l’heure. Il se mordit nerveusement l’intérieur de la lèvre suite à cette nouvelle maladresse. Il serra plus fort encore ses doigts et détourna définitivement le regard.
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MessageSujet: Re: A l’aube des jours nouveaux - Felix  A l’aube des jours nouveaux - Felix Icon_minitimeJeu 28 Mai - 17:31



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« Parvis de l’Eglise Ste Mary Matfelon, Whitechapel »

Automne 1892

Il y’avait une fierté dissimulée, timide, farouche presque, dans le laconisme de la réponse de l’horloger qui, visiblement, ne lui tenait pas rigueur de sa maladresse. Cet orgueil instinctif, pudibond, pour la force de son épouse, là où tant se repaissaient de leur docilité fragile, exacerba le sentiment de sympathie de Lucy à son égard. Que voilà un homme bien étrange ! Et en réalité elle ne comprenait que mieux pourquoi il était l’ami de Jonathan, cet homme aux mœurs tendres de mari prévenant, dissimulé sous la carapace farouche de l’incroyable timide qui n’osait qu’à peine lever les yeux sur elle. Aussi lui rendit-elle avec un peu plus de chaleur et d’entrain le sourire pâle qu’il lui offrait, pour rassurer sans doute l’incorrigible maladroite que la vie de misère et de solitude avait rendu plus abrupte et plus sauvage encore au fil des années. Et lorsqu’elle lui confirma à quel point elle avait été chanceuse cette nuit-là, malgré son horreur et la terreur qu’avait pu lui inspirer la perte éventuelle de Jonathan, elle revit un instant la haute silhouette blonde s’enfoncer un peu plus dans le sépulcre de la nuit que découpaient les stèles de pierre froide cette nuit-là, avec une telle violence impromptue que son sang se figea dans ses veines un instant, indifférente soudain à l’homme qui rivait de nouveau ses yeux au sol de l’air effarouché qu’il n’abandonnait qu’à grand peine.

Ah, comme Lucy pouvait se révéler idiote !  Raviver les peurs et les douleurs sourdes éprouvées lors de cette soirée apocalyptique, dont les démons peuplaient encore les cauchemars de la jeune fille, était à n’en pas douter la pire des façons de briser la glace qui séparait les deux protagonistes gourds et embarrassés. La jeune rousse hocha vigoureusement la tête, faisant virevolter ses boucles rousses et indomptables autour de son visage blanc. Avait-elle jamais eu l’habitude de se morfondre ainsi inutilement ? Fallait-il que l’effroi de perdre Jonathan lui ôte le peu de dignité qu’elle s’était évertué à conserver, dans toute la force de sa misère et de son avilissement qui n’avaient pas eu raison d’elle ? Jonathan était bien vivant, et dans peu de temps elle verrait reparaître sa haute stature sombre auréolé du blond solaire de ses cheveux peignés avec un soin méticuleux, desquels émanaient ces effluves de lavande qui ne ressemblaient qu’à lui.

S’affairer à servir l’ami du Pasteur Williams était sans doute le meilleur moyen de tromper ces oisivetés hagardes qui la rendait terrifiée inutilement par une multitude de scénarios hypothétiques qui ne s’étaient pas produits. Aussi un remerciement balbutiant ne tarda-t-il à s’échapper des lèvres de l’homme timide, sitôt que l’assiette parut sous ses yeux bruns et effarouchés qui, décidément, se refusaient à se lever vers le visage de craie qui ne lui témoignait que sympathie. Sans fausse modestie, Lucy ne doutait pas vraiment de l’impression de sa pâtisserie sur l’horloger. La cuisine paysanne avait cette simplicité efficace de séduire à coup sûr, pour peu que le palais qui en soit le juge ne se prenne pas au snobisme du dénigrement partial et injuste de mets jugés trop grossiers pour un goût prétendument délicat. En vérité Lucy n’en avait jamais connu, de tels gens, simplement évoqués devant elle, mais dont les pieds, sans doute, ne frôleraient jamais le même sol que les siens.

Son peu d’instruction des hautes sphères, du monde et des gens, lui suffisait pourtant pour comprendre que Jonathan et Félix, s’ils s’étaient surélevés bien au-delà de la plus minable des extractions de laquelle le pasteur de Whitechapel l’avait arrachée, restaient bien plus proches d’elle que ces nobles lointains dont le vieux Révérend racontait la vie de châteaux et de dorures, le nez enfoui dans les énormes livres poussiéreux qu’il emportait pour donner un semblant de savoir aux enfants du village. La jeune rousse n’avait qu’un souvenir brumeux et vagues de ces leçons communes, assénées plus que prodiguées devant un auditoire juvénile et impressionné par l’austérité rigide du pasteur et de la peur de l’Enfer qu’il brandissait à chaque incartade.

Etait-ce cette odeur de beurre et de sucre cuits qui la ramenaient à des souvenirs auxquels elle n’avait plus pensé depuis des années ? Lucy n’aurait su le dire, mais, lorsque son esprit revint sur terre, l’horloger dégustait sa part de pâtisserie sans rechigner, non sans toutefois se tordre les mains avec une angoisse que trop visible, comme pour se flageller de ne trouver rien à dire, et s’effrayant, sans doute, de ce que la jeune rousse trouvât sa compagnie mauvaise. Mais l’art de la conversation d’agrément n’était guère plus reluisant chez Lucy, qui aurait voulu lui dire de ne pas s’en faire, qu’elle aimait le silence, et que sa compagnie lui était agréable et reposante, justement parce qu’il n’était ni agité ni volubile, et qu’il ne lui réclamait pas de ces courtoisies et faux-semblants dont elle ne connaissait rien. Mais Lucy ne savait même pas pour où commencer, elle allait se ridiculiser et elle risquait d’embarrasser encore un peu plus le pauvre homme qui ne se déridait qu’à peine. Alors elle ne dit rien, le laissa terminer sa brioche qu’il mangeait avec un plaisir visible qui la ravit, touchée dans son orgueil d’avoir le pouvoir de faire plaisir autrement que par les vicissitudes auxquelles son instinct de survie s’était adonné si longtemps. Un sourire ravi étira les lèvres pâles de Lucy, sous le compliment qui ne laissait aucun doute sur sa sincérité.

- Mais non c’est normal, je suis vraiment contente, j’espérais ne pas avoir perdu la main, cela faisait vraiment longtemps que je n’en avais pas fait…Hum…Vous revoulez du thé ?

L’allusion involontaire aux dix années de froid, de faim et de rue l’ayant embarrassée de nouveau, Lucy trouva un subterfuge pour détourner les yeux sans paraître impolie, et remplit une seconde fois la tasse de l’invité avant même qu’il ait pu ou non acquiescer à sa demande. Elle-même n’avait siroté distraitement qu’une ou deux gorgées de sa propre tasse, ne mangeant rien, toute ouïe face à l’horloger qui, soudain et après une brève réflexion, semblait avoir trouvé matière à conversation. Bien sûr, cela concernait son métier, et Lucy avait vite compris qu’il s’agissait là du sujet en or pour voir se dérider l’ami de Jonathan. Felix offrait de lui apporter une de ses propres montres, et Lucy pâlit devant tant de générosité, n’ayant jamais eu un seul bijou à porter, et s’étant toujours représenté l’horlogerie comme quelque d’inaccessible, que l’on admirait au travers des vitrines de boutiques ou dépassant des poches des hommes de la ville en smoking, et dont le prix surpassait trop son imagination pour s’en faire une idée bien précise. Prise au dépourvue par la gentillesse et la générosité désintéressées de cet homme décidément bien étrange, - cette caractéristiques dernière lui valant cette sympathie instinctive que Lucy lui vouait-, ce fut à son tour de balbutier :

- Oh…C’est vraiment très…Gentil, et puis, c’est beaucoup trop généreux…Je ne peux pas accep…Et puis, je ne saurais pas m’en servir, vous savez…Enfin, il faudrait que j’en parle à Jonathan…Il ne devrait plus tarder mais…Peut-être s’est-il abrité quelque part…J’espère que la pluie ne l’a pas surpris…

La cave était si bien isolée, enfouie sous les fondations de pierre froide de l’église de Whitechapel, que l’on n’entendait rien. Coupée du monde et du temps, le véritable petit appartement façonné par Jonathan avait des allures intimistes de boudoir qui conférait à leur rencontre et à leurs premières entrevues un charme fou qui lui faisait adorer cet endroit. Mais les premières gouttes d’eau glacée et les cieux d’acier menaçants n’avaient que trop laissé présager la sombre averse qui ne devait pas tarder à s’abattre sur Londres, et Lucy espérait que l’immense pasteur de Whitechapel ne rentrerait pas frigorifié et trempé jusqu’aux os. Et peut-être même, une fois l’averse achevée, pourrait-il l’accompagner faire ces quelques emplettes, que la pluie et l’arrivée impromptue de l’horloger timide avaient retardées.


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Jonathan R. A. Williams
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Je n'aime pas me décrire...mais on me dit quelqu'un de gentil, tolérant envers beaucoup de choses; et il est vrai que le Seigneur m'aide à voir le bien dans le cœur de tous. Cependant, cette même capacité me rends aux yeux des gens très fanatique et naïf. Je n'avais jamais vu les choses sous cette angle, mais il faut croire que les gens ne voient en moi qu'un pasteur de pacotille. S'il y a une facette de moi que j'apprécie particulièrement, c'est le fait que je sois quelqu'un de très romantique ! Même si tout le monde préfère dire que je suis quelqu'un de niais...mais ne croyez pas que je sois stupide, car il m'arrive d'être très fier et impulsif. Je ne suis pas très courageux, mais je ferai toujours de mon mieux pour protéger les gens que j'aime, comme mon petit frère. J'ai aussi une profonde attirance pour les rousses. On me surnomme Quasimodo à cause de mon apparence quelque peu trapu -et certes poilu bien que blond, par opposition à la magnificence de mon frère.
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MessageSujet: Re: A l’aube des jours nouveaux - Felix  A l’aube des jours nouveaux - Felix Icon_minitimeVen 17 Juil - 14:48



A l’aube des jours nouveaux

« Eglise Ste Mary Matfelon, Whitechapel »

Automne 1892

Whitechapel, cette ville aux accents d’égouts d’où l’on fuit le mystère. Une ville que l’on ne découvre jamais vraiment, pleine de secrets jusque dans ses derniers retranchements. Même en y ayant travaillé pendant dix longues années, Jonathan découvrait encore des choses qui le surprenait. Comme le reflet du ciel dans les flaques après une pluie torrentielle, les lumières de ses vagues s’illuminant de milles étincelles ; les couleurs pastels se nimbant d’une transparence si douceâtre, que Jonathan en resta songeur. Au-delà de cette rue, il y avait la City, un havre de petite bourgeoisie qui se congratulait de fortunes éphémères en suintantes commères. Un endroit qu’il avait abandonné sans peine, loin de ces vieux souvenirs vides, dix ans qui semblaient n’être plus qu’une poignée de mois sans saveur. Là où les richesses des quartiers ensoleillés le ramenaient à la souffrance étouffée de ces années, c’était dans la pauvreté des ruelles obscurs, claustro-phobiques et poussiéreuses que le Révérend Williams avait trouvé la paix et la sérénité. Loin des extravagances de sa « femme », auprès des pauvres où il avait retrouvé le sens profond de sa mission. Le son de ses pas sur les dalles usées de la route résonnèrent dans son propre corps, alors qu’il traversait en hâte, prenant garde aux carrioles passant au même moment.

Sous son parapluie noir des plus austères, le pasteur s’avançait dans la matinée londonienne, celle qui était célèbre, celle que l’on finissait par ne plus voir. La clarté du soleil après la pluie finissait toujours par revenir, plus éclatante, et ces moments-là n’en était que plus beau. Il rit intérieurement en songeant qu’il n’en profitait que très peu, étant donné sa garçonnière enfoncée dans les profondeurs des caves de St-Mary Matfelon. Le lendemain des grands sermons étaient toujours un jour creux pour les ouailles ; car une fois le grand jour passé et la prière commune, peu s’embêtait à revenir au petit jour suivant, avide de purification et de conseils. Son discours précédant avait d’ailleurs grandement marqué les esprits des présents et beaucoup devaient être en train de méditer sur le sujet avant de venir, probablement en milieu ou fin de semaine, pour discuter de leurs réflexions et demander quelques devoirs de prière. C’était en tout cas le cas avec les brebis assidues, qui ne devaient se compter qu’en petite poignée depuis le début du siècle – ainsi disait son père. Mais ce n’était plus vraiment la question. Autant Jonathan s’était questionné sur ce manque de foi qu’amenait ce nouveau siècle de splendeur et de technologies, autant il avait finalement compris que l’important n’était pas de partir en guerre contre les progressions de la société, mais qu’il fallait les accompagner : rester une ancre solide pour les âmes fragilisés par la houle, cette accélération soudaine de nos vies et les craquelures du socle de nos croyances. Jonathan n’avait rien de l’âme d’un missionnaire, se contentant de prendre soin de son troupeau tel qu’il était. Son père n’approuvait certainement pas cette façon de faire, mais pour ce que son père approuvait de son comportement général… voilà bien des années maintenant que le jeune Révérend n’en faisait bien qu’à sa tête. Ses abruptes fiançailles avec une fille de joie risquait bien d’être la goutte d’eau à faire déborder le vase. Tous les efforts de leur lignée pour s’élever à un statut bourgeois, se faire bien voir des autres familles… et ne donner comme héritier qu’un homosexuel misanthrope certes riche mais triste, et un pasteur divorcé vivant dans la cave de son église. Jonathan eut un rictus à cette pitoyable énonciation. Au moins savaient-ils ce que l’Amour voulait vraiment dire, et il ne regrettait rien de ses actes. Plus encore, il espérait pouvoir aller encore plus loin : rendre Lucy heureuse, fonder une véritable famille à son tour, et l’aimer, la faire vivre. Il se moquait pas mal des combats de coqs et des riches commérages de bourgeoises enfarinés, au mieux les supportait-il pour les galas de charités.

Tout cela pour dire, qu’il était parti au petit matin, laissant sa belle douce et tendre fiancé encore ensommeillé dans leurs chastes draps, pour aller cueillir au première lueur du jour un sublime bouquet de fleurs parmi la plus flamboyante des fleuristes de la City. Un très subtile bouquet de douze roses, un remerciement de l’être aimé. Jonathan n’avait jamais fait de véritable demande en mariage, tant leur relation allait de soi. Il y avait quelque chose de naturel dans la façon dont leurs yeux s’animaient d’étincelles quand ils se regardaient, timides et fragilisés par la force inconvenante qui les unissaient contre toute attente. Mais à bien y réfléchir, le pasteur s’en voulait : lui qui mettait l’amour en premier dans tout ce qui le faisait vibrer, il n’avait pas saisi cette occasion, unique et splendide, de lui demander sa main pour l’éternité. Un moment qu’ils ne devaient partager qu’à deux, et pour lequel Jonathan voulait mettre toute son imagination au service de la tendre Lucy. Mais aucun des deux n’étaient particulièrement friand de la grandiloquence des cérémonies étincelantes de diamants et de soies ; aussi un dîner à Westminster ne pourrait que rendre la soirée bien gênante, pour l’un et l’autre. Cela dit, il envisagerait bien un dîner – mais le bord de la Tamise ne brillait pas par son romantisme, et cela même du côté des quartiers les plus réputés, malgré les petits ports de plaisance que l’on retrouvait ici et là aux abords du Strand. Un bien grand gâchis quant à seulement quelques mètres à côté, les bateaux de croisière côtoyaient les navires marchands, vrombissant de cette insupportable odeur de fumée. Marchant vers son église, il songea au parc de St-James, un exemple de douceur en tout temps de l’année – quand bien même lui-même n’était pas très « pique-nique sur l’herbe ». Tout en se laissant aller à la confection de cette journée qui prévoyait d’être d’un romantisme léger comme le battement d’aile d’un papillon, il entra dans le petit jardin entourant l’église.

Comme prévu, le lieu de culte était quasiment vide. Les rares habitants de Londres venant prier aux autels de Marie et du Christ restaient silencieux à son approche, tout conscrit à leurs lamentations et aux suppliques silencieuses. Un moment de paix au milieu des vieilles pierres. Jonathan glissa délicatement son parapluie à faire sécher dans un fourreau prévu à cet effet dans l’entrée et s’avança vers la petite porte dérobée sur la gauche de l’autel, faisant mine de préparer les fleurs pour un arrangement floral autour de ce dernier. Il entra et descendit les escaliers pour atteindre son petit nid douillet… quand il entendit des voix en bas. Jonathan ralentit sa démarche, inquiet. Lorsqu’il finit par entrer, voir que ce n’était que Felix, sagement assis à la table, lui fit pousser un profond soupir de soulagement. On ne pouvait vivre auprès d’une femme adultère pendant près de six ans sans quelques séquelles. Pourtant, cet instant de paix ne dura pas plus de cinq secondes ; car le voir dans son appartement souterrain alors qu’il ne l’avait jamais invité une seule fois – par pudeur, l’angoissa d’une pointe dans la poitrine. Ce n’était pas n’importe quel endroit, c’était son lieu de retraite à l’abri des yeux du monde, le lieu où il écrivait ses sermons mais aussi le lieu où il avait accueilli Lucy pour la première fois, là où il lui apprenait la lecture… et à quelques mètres de Felix se trouvait le lit dans lequel ils dormaient tous les deux – bien que le plus chastement du monde, même si cela ne pouvait se deviner dans l’esprit collectif. Rouge de honte, se sentant presque de trop en sa propre demeure, il se sentit stupide avec son bouquet à la main, face à cette imprévisible visite.

Ah… je… bonjour Felix.

Tout en posant la question, Jonathan partit du côté de la cuisine pour prendre de lui-même un vase où il plongea les tiges des roses dans l’eau. Poussant ensuite le vase sur un côté du meuble, il s’assit avec eux à la table. Son visage était aussi rouge que les fleurs, mais croisant les jambes pour se donner une certaine contenance, ses doigts ne pouvaient s’empêcher de manger le bois de la table en tapotant hiératiquement la surface.

C’est u… une sacré plui… pluie qu’il y a… qu’il y a dehors. Heureus… heureusement, c’est sur… sur le point de s’arrêter, on commençait à … à voir des… rayons du soleil.

Par chance, lui-même n’était que très peu trempé grâce à son parapluie, vénérable arme quotidienne du parfait petit londonien. Qui ne se déplace pas avec une canne-parapluie à Londres n’est pas à la pointe de la mode – ce que n’était pas vraiment Jonathan, voilà pourquoi il se contentait d’un simple parapluie noir. Jetant un petit sourire à Lucy, bien que d’une timidité frappante, il reporta son regard vers Felix :

A… Alors, de quoi parliez-vous avant que j’arrive ? Tu.. tu avais besoin de quelque chose ?

Jonathan faisait parti de ces personnes qui, malgré un talent certain pour contenir leurs différents traumatismes, restaient un véritable livre ouvert en ce qui concerne les émotions immédiates. Tous pouvaient sentir que le pasteur, certes timide, était aujourd’hui désagréablement déstabilisé par la situation. Non pas qu’il fut particulièrement jaloux, il faisait confiance en son ami Felix Adler… mais cette pièce était privée, intime à l’excès, et il n’était pas prêt à partager une pareille intimité avec son ami, fusse-t-il le meilleur. Il déglutit et baissa le regard vers la délicieuse brioche, mais se rendant compte qu’il n’avait pas vraiment faim. Jonathan était profondément frustré que son bouquet soit à ce point tombé à l’eau, la présence de Felix l’empêchant de se sentir suffisamment à l’aise pour l’offrir à sa mie. Peut-être réparerait-il cette erreur en disant à Lucy que c’était pour elle, une fois que l’horloger partirait. Mais en attendant, il devait surmonter cette soudaine honte qui lui brûlait les joues et le corps pour entendre ce que lui voulait son ami.

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"Lune. Avant, que le jour ne vienne. ✻ Entends, rugir le coeur de la bête humaine. C'est la complainte de Quasimodo qui pleure, sa détresse folle, sa voix, par monts et par vaux s'envole, pour arriver jusqu'à toi. Lune, veille sur ce monde étrange qui mêle sa voix au chœur des anges."
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